La bande dessinée japonaise a
désormais un musée
international. Et pas n'importe
où : à Kyoto, ancienne capitale
et reposoir de la grande culture
nationale. Ce musée, ouvert en
2006, situé au coeur de la
ville, attire un nombre
considérable de visiteurs, dont
beaucoup d'étrangers. Il existe
certes deux autres musées du
manga, à Hiroshima et à Osaka,
et une soixantaine d'autres plus
petits, mais celui de Kyoto, né
de l'initiative conjointe de
l'université Seika et de la
municipalité, est le plus riche,
avec 200 000 titres. Il
accueillera en septembre
prochain le Sommet international
du manga.
Le " mur des mangas ", du
premier au troisième étage,
compte quelque 50 000 albums,
publiés depuis les années 1970,
que les visiteurs peuvent
consulter à loisir. Les "
archives " recèlent des mangas
publiés antérieurement, dont le
plus ancien date de 1874. Dans
sa forme actuelle, le manga est
certes apparu au début de l'ère
Meiji (1868-1912), mais il est
dommage que le musée ne fasse
qu'esquisser une filiation
beaucoup plus ancienne.
Le manga est un pan de la
culture populaire japonaise
contemporaine, révélateur du
processus de modernisation de
l'Archipel dans lequel la
tradition, loin de s'opposer à
la modernité, a nourri celle-ci.
Dans un livre richement
illustré, Mille ans de manga,
(Flammarion, 248 p., 39,90 ¤),
Brigitte Koyama-Richard explore
la généalogie de cette
représentation visuelle dont les
premières expressions
apparaissent dans les peintures
du plafond du temple Horyuji à
Nara (fin du VIIe siècle). Par
une juxtaposition d'oeuvres
anciennes et de dessins
contemporains, l'auteur met en
lumière ces filiations au fil
d'un travail qui s'étend jusqu'à
nos jours.
Le mot manga, inventé au XIXe
siècle par le maître de
l'estampe Hokusai, est composé
des idéogrammes man
(exécuté de manière rapide et
légère) et ga (dessin).
Il prit le sens de bande
dessinée au siècle suivant. Mais
l'alternance d'images et de
textes est un procédé beaucoup
plus ancien, apparu dans l'un
des grands arts de l'époque
classique : la peinture sur
rouleau (emaki) qui s'est
épanouie au cours de la période
Heian (794-1185), âge d'or de la
culture aristocratique. Ces
rouleaux, qui pouvaient
atteindre une vingtaine de
mètres de longueur, étaient
regardés de droite à gauche : on
les déroulait horizontalement à
une extrémité et on enroulait
l'autre afin de dégager une
séquence correspondant à
l'espace embrassé par le regard.
Les images alternaient avec le
texte ou se mêlaient. Le Japon a
donné à cette expression
narrative, originaire de Chine
et dont beaucoup d'auteurs sont
inconnus, la dimension d'un art
étonnamment moderne.
Les dessinateurs ont excellé
à personnifier les animaux et
certaines emaki
véhiculaient des satires
incisives de la société de leur
époque, dénotant un goût pour le
cocasse, le grotesque ou le
caricatural que l'on retrouve
encore aujourd'hui dans le
manga.
Car si la débauche
imaginative dans l'horreur ou le
macabre, qui frappe tant à
l'étranger, est loin d'être le
trait dominant du manga
contemporain, ce trait n'est pas
absent d'oeuvres anciennes :
Le Rouleau des maladies,
cruelle représentation des maux
et difformités de la condition
humaine, préfigure ainsi avec
deux siècles d'avance l'univers
d'un Jérôme Bosch. Plus tard, à
l'époque Edo (1600-1868),
monstres et démons envahirent
l'art figuratif et la
littérature.
D'autres emaki sont en
revanche plus lyriques : dans
La Légende du temple du mont
Shigi (XIIe siècle), un
enfant chevauche un nuage pour
voler au secours d'un empereur.
Une image qui n'est pas sans
rappeler Dragon Ball,
héros de films d'animation,
autre genre qui s'est développé
dans le sillage du manga.
Le " Jap'anime ", qui suscite
un grand engouement à
l'étranger, s'inscrit également
dans une histoire : on vient
ainsi de retrouver chez un
antiquaire d'Osaka les bandes de
deux dessins animés datant de
1917 et 1918 qui témoignent de
l'ingéniosité de leurs
auteurs...
Philippe Pons