Sexualité. Rosemonde Pujol,
89 ans, entend réhabiliter
l’organe du plaisir féminin.
Rosemonde
Pujol a 89 ans, un passé de
résistante et de militante
de la cause féminine, une
carrière de journaliste
économique à France Inter et
au Figaro, une
douzaine d’ouvrages de
consommation et de santé
publiés. Et, à l’orée de sa
quatre-vingt-dixième année,
un nouveau combat à mener :
«la réhabilitation du
clitoris». L’œil qui
brille et le sourire en
coin, elle se délecte de
l’étonnement de ses
interlocuteurs lorsqu’elle
évoque son dernier livre,
Un petit bout de
bonheur (1). Avocate
du plaisir féminin
«jusqu’à 100 ans au moins»,
Rosemonde Pujol a proposé à
80 femmes de tous âges et
milieux sociaux de papoter
ensemble de leur «petite
fleur». Bilan : des
insultes, des «A votre
âge, vous n’avez pas honte
!» mais aussi des
confidences qui font le sel
de son ouvrage. Tour
d’horizon en cinq volets
d’un auteur et d’un sujet
réjouissants.
De la résistance au clitoris
Si l’on s’étonne que Rosemonde
Pujol, alias Colinette (son
«nom de guerre» ),
chevalier de la Légion
d’honneur, Médaille de la
Résistance avec rosette et grade
d’officier, s’intéresse au
«siège du plaisir féminin»,
elle n’y voit au contraire que
«pure logique» :
«J’ai toujours mieux aimé faire
que subir.» De la même
façon qu’elle lutta jadis contre
l’occupant, elle lutte
aujourd’hui contre l’ «andro-centrisme»
ou «culte du phallus».
«J’ai interrogé des
lycéennes et leurs professeurs
de SVT [sciences et vie de la
terre, ndlr] , raconte
Rosemonde, indignée. Eh bien
encore aujourd’hui, dans les
manuels, alors que tous les
organes masculins sont
minutieusement décrits, on ne
trouve rien sur le clitoris.»
Elle cite l’exemple d’une
professeure de terminale qui, en
tentant d’apporter plus
d’explications sur le
«bouton magique», s’est
attiré l’ire de sa hiérarchie et
des parents d’élèves.
Pour Rosemonde Pujol, tombée
enceinte à 41 ans (son premier
et unique enfant), le plaisir
féminin souffre de la dictature
de la maternité. «On a
beaucoup cherché à me
culpabiliser d’être mère sur le
tard, comme si j’avais négligé
ce pour quoi j’étais faite. Les
organes génitaux féminins ne
sont valorisés que pour leur
fonction reproductive. Le
clitoris est méprisé car il est
stérile.» Cette
«inutilité reproductive»
serait l’origine du tabou.
«Plus de 80 % des femmes que
j’ai interrogées ignoraient le
mode d’emploi et l’anatomie de
leur clitoris.» Déterminée
à combler ces lacunes, Rosemonde
Pujol n’est pas avare en
descriptions. «C’est un beau
cas d’égalité homme-femme, le
clitoris. Comme le pénis, il
possède un gland, un prépuce, et
un petit nerf moteur, le nerf
érectile, qui prend sa source au
cerveau.» Ça, c’est pour
la partie visible, soit un
cylindre d’environ deux
centimètres de haut sur moins
d’un centimètre de large. A
l’intérieur, «la forme
cylindrique s’épanouit en un
volume près de dix fois
supérieur à la partie visible» .
Ainsi, conclut Rosemonde,
«on a un pénis, ils ont un
pénis, et pourtant ils veulent
qu’il n’y ait que le leur qui
compte !».
Masturbation de 0 à 100 ans
Lorsqu’elle était jeune élève
pensionnaire chez les jésuites,
Rosemonde Pujol se masturbait en
lisant des récits sacrés.
«Je ne savais pas que c’était
interdit, ni que cela s’appelait
masturbation. J’avais
l’impression en ressentant ce
plaisir de rejoindre Dieu et de
devenir sainte.» Des
années de culpabilisation puis
d’émancipation plus tard,
Rosemonde assure que «la
masturbation clitoridienne est
un geste pur, puisque pratiqué
de manière innée. Le fœtus se
masturbe dans le ventre de sa
mère». Pur, et pérenne.
«A partir d’un certain âge,
c’est la seule chose qui
continue à vivre aussi fort
qu’avant, s’exclame
Rosemonde. Les amours sont
mortes, le clitoris est vivant
!»
Distançant
largement le pénis, le clitoris
posséderait quelque 8 000 à 10
000 capteurs sensitifs, quand
son homologue masculin n’en
compterait que 3 000 à 4 000.
Les capteurs neuronaux du
clitoris (plus nombreux
également que ceux des doigts,
des lèvres ou de la langue), une
fois stimulés, entraînent la
libération d’une hormone de
plaisir, l’ocytocine. «Ce
que m’ont dit les médecins,
confie Rosemonde, c’est que
grâce à cette hormone, le
clitoris est un véritable moyen
de survie pour femmes. Un bain
de jouvence. Un produit de
beauté.» Comme deux de ses
amies nonagénaires, elle voit
là le secret de sa longévité.
«Les sages-femmes du
Moyen Age caressaient le
clitoris des femmes enceintes,
car tout ce qui rendait la mère
heureuse rendait l’enfant
heureux. Maintenant la
grossesse, c’est : Ne faites pas
ci, faites attention à ça. J’ai
l’impression d’être en 1917,
l’année de ma naissance, pas en
2007.»
Il paraît que les Italiens, pour
évoquer les caresses
clitoridiennes, disent qu’ils
«jouent de la mandoline».
Rosemonde apprécie la métaphore.
«Le clitoris est un organe
poétique, car c’est l’un des
rares à n’avoir aucune utilité
productive. Il offre l’évasion,
la douceur.» Elle marque
une pause en souriant. «Le
clitoris permet à la femme qui
se trouve laide de se sentir
belle. D’ailleurs, elle ne se
sent plus du tout : elle flotte
dans le bonheur.»
(1) Editions Jean-Claude
Gawsewitch.
Libération :
samedi 30 juin 2007

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