Littérature
et barbarie
Par André Lucrèce
Marqué
par l'uniformisation du monde et la
perte progressive du sentiment du
divers, le monde vit de plus en plus
dans le doute et dans un sentiment
d'insécurité sous la
« menace » de nouveaux
barbares venant de l'extérieur
avec une culture, une religion, une
manière de vivre différentes.
Oyez ce qui se passe aujourd'hui dans
les cités des ban lieues où
des jeunes assiégés
dans leur ghetto hurlent leur révolte
sociale dans une malencontreuse violence
contre l'ignorance et le mépris.
Or
la menace des barbares ne vient pas
tant de l'extérieur, de la
présence des sans papiers ou
des jeunes noirs et maghrébins
des cités que l'on traite comme
des sauvages primitifs, et qui, stigmatisés,
renvoient aujourd'hui l'image conforme
au regard. Non, cette menace, ' (je
partage cette idée jadis développée
par le philosophe espagnol Ortega
y Gasset) vient de l'intérieur,
c'est-à-dire de la transformation
des personnes cultivées en
barbares.
L'exemple
du statut du livre aujourd'hui, de
l'édition française
qui donne la priorité à
ce qui se vend, à l'inessentiel,
pratiquant l'occultation et le mépris
vis-à-vis de l'essentiel, et
qui stagne dans le tunnel du cynisme
et de l'insignifiance, montre ce que
peut être le recul de la culture
et l'avancée larvée
mais déterminée de la
barbarie. C'est ainsi que, dans la
fiction, cela se traduit par une littérature
essentiellement constituée
d'une sorte d'angoisse existentielle,
travestie dans une littérature
du gémissement, fondamentalement
occupée à exprimer la
grabatisation mentale des auteurs
garrottés par leur mal-être.
Toute
une culture littéraire pathologique
se développe en France et on
explique aux jeunes auteurs qu'il
n'y a point de salut sans gémissement.
je lis par exemple un compte rendu
littéraire où la journaliste
s'ébaudit de ce que l'auteur
circonscrit son propos aux «
blessures familiales (fraternelles
ou filiales): l'abandon, la perte,
le deuil, la maladie, l'impossibilité
d'aimer, la solitude, le silence...
» Et on pourrait continuer ainsi,
en ajoutant à la litanie des
névroses les angoisses de la
vieillesse, de la déchéance,
de la maladie et tutti quanti. A un
point tel que les oeuvres de fiction
sont devenues aujourd'hui, à
travers l'obsession des auteurs, de
véritables journaux intimes
restituant le mal-être de ces
derniers, lesquels cherchent désormais
à toucher ce qu'un écrivain
très justement
appelle
« les dividendes des perversions
humaines ». Et j'ajoute qu'est
ainsi offert au lecteur le voyeurisme
des perversions de toutes sortes,
où il s'agit pour l'auteur
d'être le plus choquant possible,
ce qui serait une nouvelle forme de
liberté. Quand ce ralliement
à la perversion cherchant à
vendre masochisme, sadisme, scatologie,
pédophilie, travestisme, échangisme,
zoophilie et j'en passe, n est en
réalité qu'un ralliement
à l'exigence d'un marché
intraitable.
Nous
sommes bien sûr aux antipodes
des conditions qu'Antonin Arthaud
définissait pour une oeuvre
réussie: «... un certain
niveau formel et une grande pureté
de matière ».
Cette
perception de la grabatisation, marquant
la déchéance de ce qu'il
est très justement convenu
d'appeler « l'industrie du livre
», interpelle aujourd'hui la
conscience des auteurs qui demeurent
fidèles à une littérature
de qualité. A ce titre, je
voudrais vous ci ter l'analyse de
l'écrivaine croate Dubravka
Ugresic, romancière et essayiste
traduite en une dizaine de langues,
et qui remarque que désormais,
dans l'édition, « la
médiocrité s'est imposée
» et que « produire des
livres ne signifie pas produire de
la littérature ». Mais
cette écrivaine pleine d'humour
a poussé son enquête
jusqu'à envoyer à des
éditeurs, ayant pignon sur
rue, des chefs d'oeuvres de la littérature
mondiale comme « L'Homme
sans qualité » de
Musil, Les Mémoires d'Hadrien
de Marguerite Yourcenar et La Mort
de Virgile de Hermann Broch, je vous
laisse deviner la négativité
de la réponse faite à
propos de ces livres.
Cependant,
je ne résiste pas à
vous citer ce qu'elle dit du livre
du Prix Nobel Gabriel Garcia Marquez:
« J'ai récemment envoyé
à un directeur littéraire
Cent ans de solitude.- Laissez tombé
cette histoire, m'at-il déclaré.
Elle est si embrouillée que
personne ne s'y retrouvera. Cependant,
il n'y a pas de raisons que nous ne
trouvions à utiliser ce merveilleux
titre. » (fin de citation)
je
vous signale d'ailleurs que la maison
d'édition la plus prestigieuse
en France avait refusé la traduction
de ce roman à sa sortie.
Le
sens de nos réflexions est
précisément de soumettre
notre littérature à
ces questions. Et vous vous rendrez
compte que notre littérature,
pour l'essentiel et pour l'instant
- car j'ai pleine conscience que nous
ne sommes pas à l'abri des
singeries - se tient à l'écart
de cette littérature de gémissement
et de divertissement facile.
Nous
continuons d'explorer l'histoire,
conscient des risques de l'oubli,
nous explorons notre époque
pour dire ce qu'est devenue notre
coexistence, pour dire nos folies
et nos joies, nos misères et
nos turpitudes. Et si j'ai naguère
souhaité plus de buissons ardents
et de feux d'artifices dans cette
littérature, il demeure que
cette expression est certainement,
avec notre musique et nos arts plastiques,
l'un des secteurs identitairement
les plus sains de notre société.
En
élargissant l'espace littéraire
à ce qui s'écrit en
Amérique latine et aux Caraïbes
nous pouvons remarquer avec Carlos
Fuentes que la fiction dans nos
pays se caractérise certes
par une « écriture individuelle,
mais qui en même temps propose
de recréer une communauté
blessée » et par des
écritures qui apportent un
traitement particulier aux langues
et aux langages conflictuels, écritures
incluant « toutes nos formes
verbales: impures, baroques, contradictoires,
syncrétiques, polyculturelles.
» je voulais ici souligner cette
richesse, marquer aussi notre différence
en la positivant. Et affirmer, à
travers l'exemple de la littérature,
que les nouveaux barbares ne sont
pas ceux que l'on croit.
André
LUCRECE,
Ecrivain.
07-12-05