|
Littératures de vespasiennes

par Michel Onfray
LE
MONDE | 17.04.10 | 15h16 • Mis à jour le
17.04.10 | 15h30
adis, dans les latrines, on pouvait lire
sur les murs des graffitis dans lesquels
s'exprimait toute la misère sexuelle du
monde. Pas besoin d'une sociologie très
appuyée pour saisir ce qui travaille
l'âme du quidam au moment de sacrifier
aux nécessités des sphincters : on se
vide, on se lâche, on éclabousse avec
les remugles de son animalité et l'on
grave ses cogitations dans le marbre
d'une porte en bois... On a les rostres
qu'on peut ! Aujourd'hui, cette fonction
a quitté les toilettes publiques,
désormais entretenues comme un bloc
opératoire, pour rejoindre des lieux
guère plus recommandables : les
commentaires postés au pied des articles
sur les sites Internet. C'est en effet
là qu'on trouve l'équivalent des
littératures de vespasiennes d'hier...
Internet offre tous les avantages de la
lettre anonyme : vite fait, bien fait,
caché dans la nuit du pseudonyme, posté
en catimini d'un simple clic, le
sycophante peut laisser libre cours à
ses passions tristes, l'envie, la
jalousie, la méchanceté, la haine, le
ressentiment, l'amertume, la rancoeur,
etc. Le cuisinier raté détruit la
cuisine d'un chef qui travaille bien dix
heures par jour avec son équipe ; le
musicien loupé dégomme l'interprétation
d'un quatuor qui aura superbement joué ;
l'écrivain manqué donne des leçons sur
un livre qu'il ne connaîtra que par la
prestation de son auteur à la télévision
; le quidam qui se sera rêvé acteur ou
cinéaste percera la poche de son fiel
après avoir vu un film, etc.
L'extension des libertés d'expression
s'est souvent faite du côté des
mauvaisetés. Certes, le critique
appointé dans un journal est mû par les
mêmes ressorts, du moins le support qui
l'appointe veillera à sa réputation et
l'autocensure produira quelque effet en
modérant (parfois) l'ardeur des fameuses
passions tristes. De même la signature
oblige un peu. Si l'on n'est pas étouffé
par la dignité, le sens de l'honneur, la
droiture, du moins, on ne peut pas
totalement se vautrer dans l'ignominie,
car le lecteur sait qui parle et peut,
avec un minimum d'esprit sociologique,
comprendre que ce qui l'anime n'est
guère plus élevé : renvoi d'ascenseur,
construction d'une position dominante
dans un champ spécifique, droit d'entrée
dans une institution, gages pour une
future cooptation monnayable, etc.
L'anonymat d'Internet interdit qu'on
puisse un tant soit peu espérer un
gramme de morale. A quoi bon la vertu
puisqu'ici plus qu'ailleurs on mesure
l'effet de la dialectique sadienne des
prospérités du vice et des malheurs de
la vertu ?
Ces réflexions me viennent dans le train
de retour vers ma campagne alors que je
consulte sur mon iPhone un article
concernant l'excellent livre de Florence
Aubenas, Le Quai de Ouistreham. Voilà un
livre magnifique qui nous sort de
l'égotisme parisien et mondain du
moment, un texte pur comme un diamant
qui se soucie d'un monde que la
littérature refuse, récuse, exècre,
méprise (les "gens de peu" pour le dire
dans les mots du regretté Pierre Sansot),
un travail littéraire qui est en même
temps sociologique et politique sans
être pédant, universitaire ou militant,
un fragment d'autobiographie sans
narcissisme, un remarquable travail de
psychologie à la française dans l'esprit
des Caractères, de La Bruyère, un récit
qui hisse le journalisme à la hauteur de
l'oeuvre d'art, quand bien souvent on
doit déplorer l'inverse, un texte qui
mélange le style sec de Stendhal,
l'information de Zola, la vitesse de
Céline - et quelques nains éructent en
postant leurs "commentaires" !
En substance : on reproche à Florence
Aubenas d'illustrer les travers de la
gauche caviar avec une compassion feinte
de riche pour les pauvres ; on l'accuse
de tromperie parce que, journaliste,
elle se fait passer pour une demandeuse
d'emploi ; on lui prête une motivation
vénale en affirmant qu'elle gagne de
l'argent avec la misère des autres, dès
lors on veut bien la créditer de
sincérité si et seulement si elle verse
ses droits d'auteur à une association
charitable ; on la taxe d'immoralité car
elle prend le travail de gens qui en
auraient vraiment besoin ; on lui dénie
le droit de parler du simple fait que,
fausse pauvre et vraie nantie, elle sait
que son expérience n'aura qu'un temps et
qu'elle pourra rentrer chez elle dans un
quartier chic de Paris... Arrêtons là...
Pourquoi tant de haine ? La réponse est
simple : le livre est un succès de
librairie et, le mois dernier, il se
trouvait en tête des ventes. Dès lors,
nul besoin de le lire pour pouvoir en
parler, on peut alors économiser l'usage
de la raison raisonnable et raisonnante
du cortex, le cerveau reptilien suffira
: on l'aura entendue à la radio, vue à
la télévision, lue dans des entretiens
de presse, cela suffira pour porter un
jugement définitif. Pas d'instruction du
dossier, avec une simple lecture par
exemple, mais tout de suite la
juridiction d'exception et l'échafaud au
plus vite.
Le commentaire anonyme sur Internet est
une guillotine virtuelle. Il fait jouir
les impuissants qui ne jubilent que du
sang versé. Demain est un autre jour, il
suffira de regarder un peu cette
télévision qu'on prétend détester mais
devant laquelle on se vautre pour
trouver une nouvelle victime expiatoire
à sa propre médiocrité, à sa vacuité, à
sa misère mentale. En démocratie, le mal
est relativement contenu.
Dans un régime totalitaire, ce cheptel
permet de recruter les acteurs de
l'"effroyable banalité du mal" - pour
utiliser entière cette fois-ci
l'expression d'Hannah Arendt.
Philosophe, Michel Onfray a fondé en
2002 l'Université populaire de Caen. Il
est l'auteur d'une quarantaine
d'ouvrages, dont "Traité d'athéologie"
(Grasset, 2005). A paraître le 21 avril
: Le Crépuscule d'une idole.
L'affabulation freudienne (Grasset, 600
p., 22 €)
Michel Onfray
Article paru dans l'édition du 18.04.10
|