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La littérature au corps

 

 

 

D'emblée, quelque chose dit que cet homme-là pourrait faire le coup de poing. C'est qu'il a un physique de lutteur, Jean-Yves Cendrey - pas très grand mais compact, avec un crâne rasé de mercenaire et des yeux brillants qui se plantent droit dans les vôtres. A l'opposé des écrivains romantiques, délicats, vite effarouchés, lui pratique l'écriture comme un sport de combat : ne jamais céder un pouce de terrain au consensus, ne jamais s'incliner devant la bienséance ou les vérités toutes faites.

Un esprit de résistance qui s'est manifesté dès son premier livre, Principes du cochon (POL, 1988), et encore plus depuis que ses romans, Les Jouets vivants (L'Olivier, 2005), puis Corps ensaignant (Gallimard, 118 p., 11,50 euros), ont semé le trouble dans l'univers de la fiction française. En dénonçant des affaires de pédophilie à l'école, l'écrivain a sorti la littérature des bibliothèques pour en faire une bombe dirigée contre les abus de pouvoir et la lâcheté.

Inspiré par l'affaire Marcel Lechien, instituteur pédophile, ce récit raconte la destruction d'une jeune fille, Céline, qui a connu la dépression avant de se suicider à l'âge de 22 ans.

" Je ne supporte pas les violences faites aux enfants ", dit-il presque tout de suite. Lui ne s'accommode pas, n'admet pas les compromis, surtout quand ils proviennent d'un pouvoir en place. Son aversion pour toute forme d'institution remonte à l'enfance, quand les circonstances lui ont appris à haïr sa propre famille. Père adjudant-chef et alcoolique, ancien d'Indochine, ancien d'Algérie, et mère " médiocre en tout " - violents tous les deux. Il les a franchement détestés : " J'ai échappé à l'injonction "tu honoreras ton père et ta mère", ça m'a sauvé. "

A partir de là, Jean-Yves Cendrey ne parle plus qu'au présent, surprenant conteur qui module sa voix, gonfle son torse et s'accompagne de ses mains pour mieux imiter les personnages de son histoire. Car c'est d'une véritable histoire qu'il s'agit, avec des protagonistes que l'on croirait sortis d'un roman. Au premier rang, Cendrey lui-même, romancier rescapé de la cambriole et d'une jeunesse délinquante, ancien voleur de livres et adepte du mouvement situationniste, qui affirme encore aujourd'hui : " Si je n'étais pas écrivain, je ne verrais rien de plus excitant que de vivre dans le banditisme. "

Vient ensuite Marcel Lechien, l'instituteur de Cormeilles, dans l'Eure, que Cendrey a un jour embarqué dans sa voiture, à l'entrée de l'école primaire. Direction la gendarmerie. " Je lui ai dit : maintenant, c'est fini. " Avec sa femme, Marie NDiaye, écrivain elle aussi, Cendrey avait découvert qu'ils étaient " acteurs d'un drame sans le savoir ". Depuis huit ans, le couple et leurs trois enfants vivaient dans un bourg de 1 000 habitants où un secret empuantissait l'atmosphère. Au terme du procès, en 2004, l'instituteur sera condamné pour 3 viols et 36 agressions sexuelles sur des élèves de CP.

 

Jean-Yves Cendrey

Entre-temps, Jean-Yves Cendrey et sa famille ont quitté le bourg, poussés par la nécessité de mettre plusieurs centaines de kilomètres entre eux et " ces braves gens ", leur silence, leur lâcheté. Cendrey, qui n'en dort plus la nuit, s'appliquera à faire son boulot d'écrivain jusqu'au bout, transformant l'expérience en un livre terrible. Pas un récit, pas un document, non : un roman, pour " ne pas renoncer à être écrivain ".

On tourne une page. Fin de l'histoire ? Pas du tout. Après la parution des Jouets vivants, les courriers se mettent à affluer de la France entière. " Les victimes sentent peut-être qu'elles peuvent tenter un pari avec moi ", glisse l'écrivain. " Les vieux enfants se reconnaissent mutuellement quand ils ont subi des violences. " Sans le savoir, il a poussé la porte d'un cimetière. On l'appelle à l'aide, on lui expose des douleurs très anciennes, on lui envoie des dossiers. " La littérature, dit-il, peut encore faire de l'effet. " Lui ne répond pas. " Je n'ai pas la prétention de dire le bien et le mal, je n'ai pas de position morale, je ne suis pas un justicier. " Rien ne l'ennuierait plus que de se voir taxé de père la morale, lui qui a si longtemps vomi l'ordre établi. Jusqu'à ce qu'une lettre, quand même, le provoque. Une mère qui parle de sa fille, suicidée en 2000 à l'âge de 22 ans, après avoir subi des violences sexuelles dans l'enfance.

Et voilà Jean-Yves Cendrey reparti sur les routes : 600 km pour rejoindre un bourg des environs d'Aix-en-Provence, où l'attend un nouveau personnage. Céline, la " jolie morte " qui ne cessera de l'interpeller, était policière quand elle s'est tuée avec son arme de service. Sur place, il se montre d'une incroyable ténacité, poursuivant jusqu'au seuil de son bureau l'inspecteur d'académie qui ne veut pas le recevoir, faisant parler un autre fonctionnaire que sa conscience chatouillait depuis des années, ne laissant personne en repos. Personne, sauf évidemment la jeune femme qui gît, le crâne percé d'une balle, dans un cimetière des environs où elle " ne cause plus de souci, sauf à ceux qui l'ont aimée ".

Cette fois, ce sont deux instituteurs qui sont concernés, soupçonnés d'avoir sévi pendant des classes de neige. L'un a mis fin à ses jours en 2002, après avoir reconnu des actes pédophiles. Le second est toujours en activité, mais nie toute participation. Dans le tableau, il y a encore deux autres suicidés, eux aussi anciens élèves de l'école primaire et passés par les vacances de neige. " Quand je revenais chargé d'horreurs et de dégoût, je voyais la photo de Céline qui me regardait. " Il mime la jeune femme, le menton en l'air, les mains sur les hanches : " Alors ? Ça t'a plu ? Tu vas faire comme les autres ? "

Encore une fois, la réalité la plus sordide va donner naissance à une fiction dure, hachée, dérangeante. " J'ai l'idée fixe que la littérature doit laisser une trace, dit l'écrivain. Sans elle, aucune chance que quelque chose bouge. " Il montre le livre à la couverture crème : " C'est un petit grain de sable dans la machine à tuer. Puis-je gripper la machine avec ça ? " De la perversité du maître à la souffrance de ses victimes, en passant par le corporatisme de l'éducation nationale, les protections accordées au pédophile, la complaisance de certaines familles et la " terreur " qui règne autour de cette affaire, le roman montre tout, bien qu'avec des noms d'emprunt. Et le plus souvent, sous forme de monologues, comme pour donner une idée de la solitude qui entoure les acteurs du drame. Les enfants, naturellement, mais aussi la mère de Céline et le romancier lui-même, qui a découvert à quel point on est " seul " quand on s'attaque à ce genre de question : " Dès que vous vous intéressez au sort des enfants touchés, on s'écarte de vous. "

Un moment, avant la publication du livre, il a même craint d'être " lesté par toutes ces choses abominables qu'on - lui - a racontées ", de " rester au fond, avec les morts ". Ce sont " les risques du métier ", observe-t-il avec une certaine ironie. Le côté " sportif " de la littérature.

Raphaëlle Rérolle

Parcours

1957

 

Naissance à Nevers

(Nièvre).

 

1985

 

Rencontre sa future femme,

l'écrivain Marie Ndiaye.

 

1988

 

Premier roman,

" Principes du cochon "

(POL).

 

2001

 

Conduit l'instituteur

Marcel Lechien

à la gendarmerie.

 

2004

 

Procès et condamnation

de l'instituteur.

 

2007

 

Parution de " Corps ensaignant "

(Gallimard).

 

 

© Le Monde 04-XII-07