«La
littérature-monde en
français : un bien
commun en danger»
ALAIN MABANCKOU et
DANIEL PICOULY
auscultent l’état de
la francophonie, non
seulement en tant
qu’institution mais
aussi comme langue
commune. Le concept,
inventé par le
géographe Onésime
Reclus en réponse à
l’affaiblissement de
l’empire colonial
français, retrouve
de son universalité
grâce au manifeste
pour une
«littérature-monde».
Par LAURE
GARCIA et CLAIRE
JULLIARD
Un manifeste (1) signé
par quarante-quatre
écrivains en faveur
d’une
«littérature-monde»
plutôt que «francophone»
a donné le coup d’envoi
d’une polémique qui ne
cesse de rebondir.
Parlez-nous de la
naissance de ce
manifeste.
Alain Mabanckou :
L’idée a germé en Afrique,
au moment de l’édition 2006
du festival Etonnants
voyageurs de Bamako, au
Mali. Avec Michel Le Bris,
Abdourahmane Waberi et Jean
Rouaud, nous avons discuté
du paysage littéraire
d’expression française et
avons jeté les bases de ce
qui allait être le Manifeste
des 44 écrivains pour une
«littérature-monde». Un an
plus tôt, à l’occasion du
salon du livre, j’avais
évoqué dans Le Magazine
littéraire et Le
Monde ce que
j’entendais par «littérature
francophone», un ensemble
vaste et éclaté et dont les
tentacules s’étendent sur
cinq continents, la
littérature française étant
une littérature nationale.
L’idée était d’imaginer
celle-ci comme un élément de
la littérature francophone
et non, comme c’est le cas,
de toujours définir les
lettres francophones comme
une dépendance de la
littérature française. Nous
devons aller vers la rumeur
du monde, et de ce fait, les
thèses que défend Edouard
Glissant dans son œuvre
théorique sont d’une
actualité frappante. Le
terme de
«littérature-monde»
s’est alors imposé, et nous
avons commencé à ébaucher
les grandes lignes du projet
et à rechercher les
écrivains qui partagent
cette idée d’une ouverture
au monde. Les plus grands
auteurs d’expression
française des cinq
continents ont aussitôt
répondu à cet appel, et
certains d’entre eux ont
même donné un texte pour
notre livre collectif.
Avez-vous voulu
signer l’acte de mort de la
francophonie ?
A. M. : La
francophonie telle qu’elle
se présente actuellement est
une institution éminemment
politique. Elle ne comprend
que peu d’artistes et
d’écrivains, ce qui
constitue une aberration en
soi. Il semble qu’un auteur
comme Boualem Samsal, qui
écrit en français, n’a pas
été invité au salon de la
francophonie parce que son
pays, l’Algérie, n’est pas
un membre de l’Organisation
internationale de la
francophonie (OIF). Notre
manifeste n’est cependant
pas une croisade contre
l’institution elle-même,
comme l’a cru à tort le
président Abdou Diouf. Nous
avons besoin d’organisations
de ce type pour la rencontre
des cultures et l’avènement
d’une identité fondée sur
notre amour commun de la
langue française et le
respect des langues locales,
particulièrement dans les
anciennes colonies
françaises. Il demeure que
la francophonie est vue
aujourd’hui comme la
continuation de la politique
étrangère de la France par
un moyen détourné. Les
écrivains français n’ont pas
été invités au salon du
livre de mars 2006 consacré
aux littératures
francophones alors que la
France, jusqu’à preuve du
contraire, est un membre de
l’Organisation
internationale de la
francophonie. C’est là une
preuve que nous sommes
toujours dans la logique
déplorable du ghetto, même
si les intentions louables
des organisateurs étaient de
mettre en avant les «voix
venues d’ailleurs». Nous
devons apprécier l’écrivain
francophone parce qu’il est
avant tout un écrivain, et
non un auteur qui se
contenterait de perpétuer la
langue française. La défense
de la langue n’est pas son
rôle exclusif.
Daniel Picouly :
Je n’ai pas signé le
manifeste, mais ce discours
me convient. Alain et moi ne
sommes pas opposés sur le
fond. Le concept de
«littérature-monde» a
le mérite de réveiller ce
qui était en sommeil sous
forme de malaise ou de
frustration. N’empêche, la
«littérature-monde» est une
mauvaise réponse à une bonne
question. La
francophonie oui ; le ghetto
non. C’était le titre
et la teneur de l’article
d’Alain dans Le Monde
au moment du salon du
livre de Paris. Cela me
convenait. Cela disait un
attachement critique, une
vigilance. Tout n’était pas
à jeter. Car Alain et moi
sommes attachés à certaines
institutions que nous avons
pratiquées comme les
Alliances françaises, par
exemple. Mais hélas, à
l’heure actuelle, au regard
de ses ambitions,
l’institution apparaît
défaillante, ne serait-ce
que financièrement. Par
ailleurs, il serait désolant
aujourd’hui que la
francophonie donne
l’impression de se résumer à
un rassemblement de chefs
d’Etat une fois par an,
«entre soi». Le sommet
de la francophonie est perçu
comme une organisation
pyramidale dont rien ne
redescend. Bien sûr, il me
paraît également absurde que
l’Algérie n’adhère pas à l’OIF,
mais c’est son droit et une
position souveraine. Mais
que l’on n’invite pas un
auteur pour cette raison ne
pourrait que démontrer le
racornissement politique
d’une institution.
Les mots vivent, le terme de
francophonie a vécu, il est
connoté péjorativement.
Est-il «sauvable» ? Peut-on
encore l’investir ? Je
m’étonne de sa faible
capacité à mobiliser des
énergies pour sa défense.
J’avoue que je n’avais pas
réagi au manifeste
«littérature-monde» car je
croyais à une future
déferlante de contributions
plus autorisées. Je ne suis
pas signataire du manifeste
car je refuse la mise à mort
de la francophonie sur la
seule mise en évidence de
ses défauts et carences. Je
crains que le mouvement
«littérature-monde» ne
devienne qu’une structure
parallèle sans effet
d’interpellation réel sur
l’institution. Pourquoi
renoncer à demander des
comptes aux organisations
censées nous représenter ?
Il faut interroger cette
démarche qui consiste à
doublonner une structure
jugée défaillante d’une
nouvelle en espérant que
l’autre se nécrose. Une
sorte de pontage après
infarctus de la
francophonie. Et que
trouve-t-on de l’autre côté
du pont ? Une nouvelle
académie ? Un nouveau prix ?
Une nouvelle revue ? De
quelle couleur, le nouvel
habit, le nouveau bandeau ?
Le terme de
francophonie lui-même ne
recouvre-t-il pas des
réalités plus
administratives que
culturelles ?
A. M. : Ce
terme sème beaucoup de
confusion, sans doute parce
qu’il a été conçu dès le
départ par Onésime Reclus,
au XIX e siècle. Ce
géographe craignait alors
l’affaiblissement de
l’empire colonial français,
et il a imaginé la
francophonie comme une
réponse. A ce titre, il a
initié le désir de créer un
ensemble plus vaste.
Toutefois, son discours
était lié à une certaine
idée de l’expansion
coloniale. Et c’est ce lien
- aujourd’hui plus subtil -
qui doit être coupé afin que
n’importe quel créateur en
langue française se sente
libre, et non pas sous
l’emprise d’une quelconque
idéologie expansionniste. Le
terme de francophonie est
devenu péjoratif et a, pour
beaucoup de francophones,
une connotation
post-coloniale.
D. P. :
D’accord pour admettre que
l’on puisse percevoir des
résonances post-coloniales
dans la francophonie. Mais
on ne peut pas dire que
l’actualité littéraire aille
dans le sens d’une
marginalisation de la
littérature francophone.
Voir les prix littéraires de
la rentrée, dont cinq ont
été attribués à des auteurs
d’outre-France, dont
Jonathan Littel, Nancy
Huston et Alain Mabanckou.
On peut m’objecter qu’il ne
s’agit là que d’une
aberration statistique et
qu’on reviendra vite à un
étiage plus conforme à la
réalité. Alors, qu’est-ce
qui a changé au point de
provoquer l’émergence de ce
manifeste ? Un accès de
faiblesse ? Le contraire,
pour moi. C’est la force et
l’exposition de cette
littérature qui lui permet
de se faire entendre. Comme
s’il existait une masse
critique pour être audible
dans ce tintamarre
médiatique. Par exemple :
les personnalités
signataires refusent d’être
étiquetées, rangées par
genre. Je trouve cette
réaction très émotionnelle,
elle semble oublier qu’on
ressemble tous à ces
vieilles valises étiquetées
de partout. Selon le mode de
classement en librairie -
bien pratique par ailleurs
-, je me retrouve en BD,
jeunesse, polar, roman
historique, roman tout
court, récit de jeunesse.
Ailleurs, je suis romancier
d’origine antillaise,
populaire, de banlieue, du
9-3. Que sais-je ? Je
pourrais m’en offusquer, car
je sais que tout classement
est discriminatoire, qu’il
induit une différence de
statut et de considération.
Expérience personnelle :
dans le même grand salon, je
ne suis pas logé dans le
même hôtel selon que je suis
venu signer un livre de
jeunesse ou un roman.
Anecdotique ? Je n’en suis
pas certain. Désolant ?
Certainement. Peut-être que
d’ici quelques années, des
jeunes liront Ahmadou
Kourouma ou Alain Mabanckou
avant Chateaubriand. Les
lecteurs se retrouvent dans
une littérature universelle,
quelle qu’en soit l’origine.
Bien sûr, je dois batailler
avec les correcteurs pour
maintenir mes tournures
populaires, comme toi,
Alain, tes «congolismes».
J’espère le lecteur plus
intéressé par l’énergie de
la langue que par son
classicisme normé.
Le débat porte aussi
sur la place de la
littérature française dans
le monde. Paradoxalement, la
francophonie semble mieux
comprise aux Etats-Unis
qu’en France, puisqu’il
existe là-bas des quotas
d’auteurs francophones
traduits et étudiés, dont un
quart de «Français de
France».
A. M. :
Les Américains ont eu
l’humilité d’admettre qu’ils
n’étaient pas les
dépositaires de la culture
mondiale. Ils ont ainsi
multiplié les appels aux
experts et ont pris en
compte l’expérience.
Aujourd’hui, les plus grands
médiévistes sont américains.
Les étudiants américains
sont plus sensibilisés sur
les lettres francophones que
leurs collègues français. La
plupart des universités
américaines ont des
départements d’études
francophones - ce qui n’est
pas encore le cas en France.
Les «études africaines» se
développent aussi. On y
étudie l’histoire, la
politique et l’anthropologie
africaines, qui apportent un
éclairage sur la littérature
de ce continent et
permettent ainsi des
traductions d’auteurs
africains d’expression
française. Aujourd’hui, nous
nous plaignons parce que le
texte d’expression française
est peu traduit en anglais.
Une majorité de ces
traductions concerne des
œuvres d’écrivains
d’expression française qui
ne sont pas nés en France.
Toute l’œuvre de Kourouma
est traduite et connue dans
les universités anglophones.
Sans doute les Américains ne
se retrouvent-ils plus dans
le roman français
contemporain, trop replié
sur lui-même, un constat que
faisait d’ailleurs Richard
Millet dans Harcèlement
littéraire (Gallimard,
2005).
D. P. : Je
trouve amusante l’idée que
ces écrivains «pas nés en
France» installent une tête
de pont pour natifs et qu’on
assiste à ce genre de
renversement. Les
institutions françaises
semblent également avoir
cédé à la fatalité de
l’hégémonie et avoir
abandonné l’idée d’une
défense vigoureuse de la
francophonie, tellement
elles paraissent résignées à
la domination de l’anglais.
Le bilinguisme devrait faire
partie intégrante de la
réflexion. On a le sentiment
que ces dernières années, le
combat culturel est frappé
par le grand renoncement.
C’est significatif, je n’ai
pas eu l’impression
d’entendre parler de culture
pendant la présidentielle,
ni de la place du français
dans le monde. Ce débat sur
la «littérature-monde» en
français a au moins pour
vertu de montrer
l’attachement très vif à un
«quelque chose de commun en
danger», de provoquer entre
amis un échange autour de la
francophonie, et
d’interpeller les politiques
sur le sujet. Au fait,
Mesdames et Messieurs les
politiques, qu’allez-vous
faire ?
(1) Des écrivains comme
Tahar Ben Jelloun, Edouard
Glissant, Dai Sijie,
Abdourahman A. Waberi, Anna
Moï ou Jacques Godbout y
prônent une langue française
«libérée de son pacte
exclusif avec la nation».
Gallimard, sous la direction
de Jean Rouaud et de Michel
Le Bris,
Pour une littérature-monde,
collectif, 352 p.
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