Littérature
de l'anomie et de la déviance,
de la subversion, de la destruction
et la décomposition... expression
des complexes, des traumatismes, des
refoulements... image d'une contre-société,
de contre-culture... lieux et non-lieux
des turbulences dont le passage à
l'univers littéraire s'effectue
par des ruptures, des dissociations,
des collisions, des explosions...
l'écriture est une décharge
électrique " : il y a
cinq ans, le professeur congolais
Georges Ngal, s'interrogeant sur les
" nouvelles conditions d'émergence
d'une pensée africaine ",
décrivait ainsi le nouveau
discours littéraire africain
(L'Errance, L'Harmattan, 1999).
L'essentiel
de l'esprit du temps ainsi caractérisé,
et singulièrement celui de
la nouvelle génération
des intellectuels et écrivains
de l'Afrique noire, que pouvons-nous
ajouter pour cerner plus spécifiquement
les romanciers actuels ? Constatons
d'abord que cette nouvelle génération
est en rupture affirmée avec
celles qui l'ont précédée,
et qui avaient vécu, en gros,
sur les principes énoncés
par le mouvement de la négritude.
Avec
ce mouvement, fondateur de la littérature
négro-africaine, Césaire,
Senghor et leurs compagnons avaient
ouvert un nouveau champ littéraire
qui rompait, lui aussi, en son temps,
avec toute la littérature hexagonale.
Les points d'ancrage de ces rebelles
étaient, culturellement, la
civilisation africaine et ses succédanés
créoles ; et, socialement,
la dénonciation du racisme,
de l'oppression coloniale et de l'esclavage.
La prise de conscience de cette histoire
différente et d'un statut existentiel
inacceptable fut donc à l'origine
de cette rupture et de cette innovation.
La revue Présence africaine,
créée en 1947 par Alioune
Diop, joua immédiatement le
rôle d'instance de légitimation,
indépendante d'un milieu littéraire
parisien dont elle se marginalisa
durant quarante ans. D'autres instances
apparurent ensuite - les revues Abbia
au Cameroun et Ethiopiques au Sénégal
en particulier -, et avec elles une
deuxième génération
d'écrivains comme Mongo Beti,
Cheikh Hamidou Kane, Massa Makan Diabate,
Alioum Fantouré, Valentin Y.
Mudimbe, Ahmadou Kourouma.
La
troisième génération
fut illustrée par Tierno Monenembo,
William Sassine, Ken Bugul, Jean Baptiste
Dongala, Pius Ngashama, Boubacar Boris
Diop, Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba,
Félix Tchikaya, Henri Lopes.
On leur doit d'avoir répercuté
dans leurs romans les angoisses suscitées
par la détérioration
de la situation politique et économique
de l'Afrique.
ALLÉGORIES
TRAGIQUES
Les
écrivains de la quatrième
génération se positionnèrent
de façons diverses face aux
événements qui bouleversent
et menacent leurs sociétés
d'origine. Un courant majeur s'est
d'ores et déjà imposé
sur le plan international : il met
en scène les pouvoirs et les
déboires africains sous forme
d'allégories tragiques ou dérisoires,
dont les acteurs se débattent
dans un univers chaotique sans issue.
C'est le champ ouvert par Monenembo,
Sassine, Labou Tansi et Boris Diop
et où s'inscrivent de jeunes
auteurs déjà notoires
: Tanella Boni, Kossi Effui, Oumar
Kante, Kousi Lamko, Véronique
Tadjo et le Malgache Jean-Luc Raharimanana...
Un
deuxième champ fut créé
essentiellement par les écrivains
noirs exilés ou installés
en France. Parmi eux le groupe plus
restreint, qu'on désigne comme
" le pré carré
" (sic). Très médiatisés,
car au coeur de l'institution littéraire
métropolitaine, ils n'en sont
pas moins talentueux. Citons Alain
Mabanckou, Abdourahman A. Waberi,
Sami Tchak, Florent Couao-Zotti, Patrice
Nganang, Khadi Hane, Fatou Diome...
Cette littérature issue de
l'émigration est un peu comme
l'arbre qui cache la forêt.
En effet, sur le sol même du
continent noir, se poursuit une abondante
production, où romans et nouvelles
du terroir décrivent surtout
les populations locales et leur mal
de vivre. Mais aussi leurs joies,
leurs espoirs, leurs combats quotidiens.
Ainsi
Abdoulaye Kane, Aminata Sow Fall,
Aboubakri Lam au Sénégal,
Pabe Mongo et Eugène Ebode
au Cameroun, Fatou Keïta et Amadou
Koné en Côte d'Ivoire,
Tidjani Serpos et Jean Pliya au Bénin,
Zamenga et Lomomba Emongo au Congo
RDC, Monique Ilboudo et Sayouba Traoré
au Burkina, creusent un sillon profond,
fertile et déjà exploité
depuis Abdoulaye Sadji jusqu'à
Olympe Bhély Quenum. Cependant
que s'accroît spectaculairement
la participation féminine avec
Angèle Rawiri, Philomène
Bassek, Justine Mintsa, Léonore
Miano, Sylvia Kandé, Sokhna
Benga, Mariam Barry, Nafi Dia.
On
ne peut clore ce trop rapide panorama
sans signaler, dans les trois catégories
de cette nouvelle génération,
les expériences de transformation
de la langue française. Ainsi,
par exemple, les romans créolisés
de Raphaël Confiant et Patrick
Chamoiseau ou encore, en Afrique,
ceux de Kourouma.
Lilyan
Kesteloot
Professeur
à l'Institut fondamental d'Afrique
noire-Cheikh Anta Diop de Dakar.