En 1957, Gabriel Garcia Marquez
est à Paris. Il vit dans la dèche,
inconnu, désespéré de ne pouvoir
s'adonner à ce vice impuni,
l'écriture. Il erre dans les milieux
latinos du Quartier latin. Un jour,
il croise un colosse barbu qui porte
jean et chemise de bûcheron et une
casquette de base-ball. C'est Ernest
Hemingway, son idole, qu'il
apostrophe : «Maestro !» L'écrivain
lève la main et lui répond d'une
voix juvénile : «Adios, amigo !»
L'anecdote comme tant d'autres est
rapportée par le biographe de Garcia
Marquez, Gerald Martin, dans un
ouvrage dont le titre, Une vie, à la
sobriété «maupassante», dit mal
l'abondance de faits et d'analyses
qu'il contient de bout en bout.
Le salut d'Hemingway a valeur
d'adoubement. À l'époque, Garcia
Marquez n'est pas encore entré en
littérature. Il voyage en Europe
(Berlin-Est, Moscou, Budapest),
fourbit ses amis. Mais dans les
années qui vont suivre, Gabo - le
surnom de l'écrivain - va peu à peu
sortir de sa gangue de personnage
famélique.
Au milieu des années soixante, il
se lance comme un forcené dans la
rédaction d'un roman. Il y met une
ardeur inédite. Les few happy few
qui en lisent des passages lâchent
le mot : «Chef-d'œuvre.» La légende
raconte que pour envoyer son gros
manuscrit à l'éditeur, l'auteur est
à court d'argent. Il n'en envoie
qu'une partie, met quelques objets
au clou pour poster la suite. Le
chef-d'œuvre s'appelle Cent ans de
solitude. La suite est connue :
Garcia Marquez ne sera plus jamais
seul.
Après avoir multiplié les ports
d'échouage et les menus travaux, il
doit à la bienveillance de
quelques-uns de pouvoir écrire.
Parmi les fées qui se penchent sur
lui, un homme, écrivain aussi et
magistral à sa façon, Alvaro Mutis.
L'auteur de La Dernière Escale du
tramp steamer assiste son impétueux
ami, l'aide à vivre, notamment lors
de son installation à Mexico. Vargas
Llosa, Cortazar, Fuentes et lui
seront du «boom», ce mouvement
d'explosion, reposant sur des
amitiés et des rencontres et
imposant l'idée d'une littérature
latino-américaine à part entière,
affranchie de ses tutelles
américaines ou européennes.
Écrivain ou terroriste ?
Garcia Marquez travaille
beaucoup. Pour le cinéma et aussi
pour la presse colombienne et
espagnole. Nombre de ses articles
traitent du prix Nobel de
littérature et de l'Académie
suédoise, Dieu sait pourquoi. Un
jour de 1982, il reçoit un coup de
téléphone lui annonçant que le prix
lui échoit. Le cri de sa femme est
éloquent : «Mon Dieu, qu'est-ce qui
nous attend, maintenant ?» La
réponse est contenue dans une
déclaration de Garcia Marquez, faite
à ses débuts dans la carrière. Elle
résume cet homme complexe longtemps
tiraillé entre l'action politique
et l'écriture, toujours tenté de
faire coïncider les deux, mais mû
par une telle énergie qu'il lui est
impossible de considérer la
littérature comme un art replié sur
soi-même. Gabo ne manque pas
d'humour, sinon de vérité quand il
assure : «Je ne parle jamais de
littérature parce que je ne sais pas
ce que c'est ; de plus, je suis
convaincu que le monde serait le
même sans elle. D'un autre côté, je
suis convaincu qu'il serait
différent sans la police. Je pense
par conséquent que j'aurais été plus
utile à l'humanité si, au lieu
d'être écrivain, j'avais été
terroriste.»
Et pourquoi pas un écrivain dont
les livres seraient autant de bombes
lancées dans le chœur paisible de la
littérature mondiale ?
«Gabriel Garcia Marquez -
Une vie» de Gerald Martin,
traduit de l'anglais par M.-F.
Girod, A. Pétillot, D. Letellier -
Grasset, 701 p, 23,60 €