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Les bienveillants
En dépit ou plutôt à
cause d'une
réputation
sulfureuse,
l'écrivain
Marc-Edouard Nabe a
toujours bénéficié
d'un certain nombre
de fans, et non des
moindres, dans le
milieu éclairé des
littérateurs. S'être
fait taper dessus en
1985 par le
journaliste
Georges-Marc Benamou,
à la suite d'un
passage à l'émission
"Apostrophes", pour
son premier livre
taxé
d'antisémitisme,
constituait,
semble-t-il, une
sorte d'adoubement.
On l'a dit "mauvais
garçon" (Eric
Naulleau), "non
consensuel" (Patrick
Besson), et, depuis
son renvoi des
Editions du Rocher
(suite au rachat de
la maison), le fait
qu'il s'autoédite
sur Internet et s'autodistribue
dans divers magasins
et bars parisiens
lui confère une
sorte d'aura culte
de marginal maudit.
Qu'il ait fait
l'éloge de Ben Laden
n'est pas mal non
plus. Les écrivains
polis de
Saint-Germain-des-Prés
aiment bien, de
temps à autre,
s'encanailler avec
ce que Nabe appelait
dans son premier
livre, non sans
lucidité d'ailleurs,
ses "recueils de
frissons". En 2010,
il a même failli
recevoir le
prestigieux prix
Renaudot pour
L'Homme qui arrêta
d'écrire.
Venons-en à son
nouveau livre,
L'Enculé (250 p., 24
euros), consacré à
"l'affaire DSK". Il
bénéficie d'un
soutien plus
discret. Si Frédéric
Taddeï, supporteur
de longue date, n'a
pas jugé bon
d'inviter Nabe à la
télévision cette
fois-ci, le noyau
dur est cependant
bien présent. Ainsi
de Patrick Besson,
éditorialiste au
Point et juré du
prix Renaudot, qui
écrit, le 27
octobre, sur une
pleine page du
journal de
Franz-Olivier
Giesbert (lui aussi
membre du jury
Renaudot) :
"L'Enculé est à ce
jour la synthèse la
plus pertinente et
la plus joviale de
tout ce qu'on a pu
lire, voir et
entendre sur
l'affaire DSK au
cours de l'été
dernier (...). C'est
l'histoire d'un
homme seul face à
ses besoins, ses
rêves, ses
obsessions, ses
souvenirs. Son
innocence et sa
culpabilité. Son
rire (...). C'est
l'être universel qui
habite toutes les
grandes oeuvres
d'art : un coeur
face à la mort, un
sexe dans le mur."
Ainsi encore de
l'éditeur Léo Scheer,
qui, bien que
n'ayant pas publié
L'Enculé, le
présente par amitié
sur le site de sa
propre maison
d'édition : "Nabe va
bien au-delà de tout
ce que peuvent
essayer de nous
faire partager des
milliers de
journalistes à
travers les millions
de lignes qu'ils
écrivent dans leurs
journaux. La réalité
est écrasée par la
puissance de la
littérature qui peut
dire une vérité
inaccessible pour
les journalistes.
Fondamentalement,
toutes proportions
gardées, lorsque
Flaubert décide,
partant d'un fait
divers, de se mettre
dans la peau de la
Bovary, il ne fait
pas autre chose que
ce que tente Nabe
dans ce livre."
Diable. Puisque nul
ne prend la peine de
le citer, ouvrons
donc la grande
oeuvre d'art
flaubertienne,
pages, mettons,
69-70 : "Dans
l'obscurité, elle a
cherché un moment ma
queue, ayant oublié
sans doute où ça se
trouve chez un
homme... Elle me l'a
sortie de mon pyjama
rayé (ah, elle y
tenait à ce que je
porte la nuit un
pyjama rayé : "Comme
dans les camps, mon
chaton, c'est aussi
une façon de se
souvenir... Pour que
plus jamais cela
n'arrive !"). J'ai
dû négocier de
longues heures pour
qu'elle n'y couse
pas une étoile jaune
! (...) Anne
Sinclair mouillait.
Et pour moi ! Encore
et toujours. Si
j'étais du genre
romantique, ça
m'émouvrait, mais
déjà j'avais envie
d'être sucé. (...)
Je me souvenais
précisément de la
première fois où
Anne m'avait sucé :
c'était dans son
bureau de TF1, avant
un tête-à-tête avec
Patrick Timsit
(passionnant), je me
disais : voilà la
bouche sur laquelle
des millions de
Français fantasment,
à cause de la pulpe
de ses lèvres bien
sûr, mais aussi de
la fameuse
intelligence
médiatico-politique
qui s'exprimait par
là comme des eaux
sales sortent d'un
égout, et c'était
moi, le petit prof
d'économie sépharade
qui lui faisait en
quelque sorte fermer
sa grande gueule de
sioniste de gauche
caviar. C'est comme
si, en me faisant
sucer, je lui avais
fait ravaler son
caviar de merde !"
J'ai délibérément
coupé les lignes les
plus insultantes.
Car il s'en faut de
beaucoup que cette
citation soit un
passage isolé : au
hasard, on trouve
dans le livre DSK se
"torchant" avec La
Nuit d'Elie Wiesel
("les mots pleins de
douleur du rescapé
d'Auschwitz sont
maculés d'une
couleur
vert-de-gris"), DSK
se faisant lécher
les pieds par une
étudiante juive
excitée par des
chants nazis et,
bien évidemment, au
détour de deux
phrases, DSK juif,
franc-maçon,
affameur du monde.
Quant à la technique
narrative louée par
Léo Scheer,
consistant à se
mettre dans la tête
de DSK, elle permet
surtout à Nabe de
déployer un texte
qui, au bout du
compte, ne peut être
lu autrement que
comme un pamphlet
antisémite et
obscène entièrement
dirigé contre Anne
Sinclair. Rappelons
ici que, avec Simone
Veil et Robert
Badinter - lequel
est au passage
qualifié dans le
livre de "maître de
la Gauche juive" -,
Anne Sinclair
partage depuis
trente ans le
douteux privilège de
concentrer
l'essentiel des
fantasmes
antisémites de
l'extrême droite
journalistique et
littéraire de ce
pays. Ainsi dans les
années 1980, pour ne
prendre qu'un
exemple, fut-elle
qualifiée, dans un
style que ne
renierait pas Nabe,
de "marchande de
soutiens-gorge sur
TF1, juive mal
assimilée de
tendance socialiste"
par l'ex-milicien,
journaliste à Minute
et cofondateur du
Front national,
François Brigneau.
Lequel fut condamné
pour cela par les
tribunaux. (Ce motif
de la
non-assimilation est
d'ailleurs repris
quasi-verbatim chez
Nabe page 79.)
Que conclure ?
Faut-il "qu'un
million de procès
s'abatte" sur Nabe,
comme le prophétise
non sans gourmandise
Besson dans Le Point
? Ce serait une
erreur, ce serait
sans doute même une
faute ("Je ne
demande que ça !",
renchérit d'ailleurs
Nabe lui-même dans
l'entretien
extraordinairement
complaisant que lui
a accordé le site du
Nouvel Observateur
Bibliobs). En
littérature, la
censure est toujours
mauvaise, et tout
écrivain a droit à
l'abjection - cette
abjection dût-elle
confiner, comme
c'est le cas ici, à
la bêtise la plus
foireuse, à la
médiocrité
littéraire la plus
crasse, à la
perversion la plus
ordinairement
suicidaire.
Mais faut-il pour
autant, sous
prétexte de lutte
contre le
"politiquement
correct", en faire
l'éloge ? Il n'est
pas anodin qu'un
hebdomadaire comme
Le Point le
soutienne, qu'un
éditeur branché
comme Léo Scheer
puisse comparer
L'Enculé à Madame
Bovary, que le site
Internet Slate.fr
parle d'un livre
"souvent désopilant"
ou que Bibliobs
confie "s'amuser
terriblement". Tous
s'alignant ainsi sur
Dieudonné, qui, sans
surprise, fait
l'éloge du livre et
exhibe la
chaleureuse dédicace
de l'auteur sur son
site : "Pour
Dieudonné, toujours
génial..."
C'est sans doute le
site d'Elisabeth
Lévy, Causeur.fr,
qui vend la mèche
lorsqu'il écrit
confusément que Nabe
"désamorce la
grenade de
l'antisémitisme en
la balançant à la
figure de son
lecteur". Cela veut
dire que nous sommes
au royaume du
négationnisme
littéraire. "Fair is
foul and foul is
fair" : les mots ne
disent pas ce qu'ils
veulent dire.
L'antisémitisme
n'est pas
l'antisémitisme,
c'est même le
contraire ;
l'expression de la
bêtise est son
"retournement", et
donc l'expression de
l'intelligence
(Besson) ; le
premier degré vaut
le second et tout
est vain et rigolo.
C'est ainsi, entre
deux blagues
légères, que les
mots sont vidés de
leur chair, de leur
sens, et poliment
anémiés. Mais ce
tour de passe-passe
n'a rien de gratuit.
On le voit avec le
soutien dont
bénéficie ce livre.
C'est une violence
perverse qui se met
en place
insidieusement, avec
le sourire et au nom
de la liberté
littéraire, une
violence et une
perversion qui n'ont
pas plus à voir avec
la littérature
qu'avec la liberté.
Marc Weitzmann,
écrivain
Article paru dans
l'édition du
18.11.11
Le Monde
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