Les " ailes
noires " de la mondialisation
Au XIXe siècle,
certains colonisés trouvèrent leurs
meilleurs alliés parmi les
anarchistes européens. Benedict
Anderson raconte comment
Les systèmes de domination sont
souvent mal compris par ceux qui les
soutiennent. Afin d'en avoir une
description pertinente, mieux vaut
se tourner vers leurs plus violents
détracteurs.
Ainsi des politiques impériales :
" Pour trouver une interprétation
théorique, c'est aux adversaires de
l'impérialisme qu'il faut
s'adresser. D'une certaine manière,
ce sont eux qui ont tenté d'en
construire l'idée ", écrit Henry
Laurens dans L'Empire et ses
ennemis, un essai qui retrace à
grands traits le destin de
l'impérialisme et de ses opposants à
travers les siècles.
L'historien y rappelle notamment que
si le thème d'une "
mondialisation conquérante " est
déjà présent chez Karl Marx,
celui-ci ne misait guère sur les
soulèvements anticoloniaux : pour
lui, ces révoltes reposaient certes
sur une juste colère d'un point de
vue moral, mais elles étaient vaines
; en effet, elles venaient entraver
la marche du progrès, c'est-à-dire
l'unification de la planète par les
forces du capital, nécessaire
préalable à la construction d'un
avenir socialiste.
En Europe, beaucoup de théoriciens
anarchistes envisageaient les choses
tout autrement, et considéraient les
mouvements d'émancipation avec
enthousiasme. Si bien qu'au XIXe
siècle, en Amérique latine ou en
Asie, nombreux furent les militants
" indigènes " qui s'inspirèrent des
textes libertaires afin de nourrir
leurs propres conceptions
nationalistes.
Avec beaucoup de tendresse et aussi
pas mal d'humour, Benedict Anderson
raconte l'émergence de cette élite
nomade, qui tentait d'électriser les
foules à Cuba ou aux Philippines, et
dont les plus fidèles alliés étaient
les anarchistes français, espagnols
ou britanniques.
Spécialiste des imaginaires
nationaux, auxquels il a consacré
naguère un ouvrage de référence (1),
professeur à l'université Cornell
(Etats-Unis), l'historien
britannique signe aujourd'hui un
essai intitulé Les Bannières de
la révolte. Pour un lecteur
français, voilà un livre au style
surprenant : nourri par un immense
travail d'archives, répondant à tous
les critères de l'étude académique,
ce texte n'en revendique pas moins
un certain " arbitraire "
dans sa forme, et d'abord dans son
mode de narration, sa façon de
ralentir ou d'accélérer le récit,
son goût pour les incises
apparemment déplacées, les
va-et-vient argumentatifs, les
anachronismes décomplexés.
Il faut dire qu'ici tout est affaire
de littérature : il s'agit de
restituer une époque où la naissance
de l'Union postale universelle,
l'installation des câbles
transatlantiques et le triomphe des
voies ferrées permettaient non
seulement le transport des
marchandises, mais aussi la
circulation accélérée des textes et
des idées. Il s'agit surtout de
restituer les aventures de trois
patriotes et hommes de plume, nés
dans les années 1860 aux
Philippines, ce pays auquel Anderson
est passionnément attaché, et où il
mène des recherches depuis plusieurs
décennies : ces trois hommes sont
José Rizal, médecin et romancier,
Isabelo de los Reyes, pionnier de
l'anthropologie dans l'archipel, et
Mariano Ponce, organisateur du
mouvement nationaliste philippin.
Insistons sur l'acteur principal de
ce récit, José Rizal, " père de
la patrie " et héros national
aux Philippines. Formé à l'Ateneo,
le lycée d'élite tenu par les
jésuites de Manille, il vient
d'avoir 20 ans lorsqu'il part pour
l'Europe, en 1882. Parcourant le
Vieux Continent, Rizal vit tour à
tour en Espagne, en France, en
Angleterre et en Belgique, nouant
des liens avec les ethnologues et
les écrivains. En 1887 et en 1891,
cet ophtalmologue, docteur en
lettres et en philosophie, publie
Noli me tangere et El
Filibusterismo, deux fictions
qui tournent en ridicule le
colonialisme et qui, selon Anderson,
constituent " sans doute les
seuls romans de calibre mondial
écrits pas un Asiatique au XIXe
siècle ".
C'est donc un homme célèbre qui
revient à Manille en 1892. Un homme
dangereux, aussi, aux yeux du clergé
et des colons espagnols les plus
conservateurs : surveillé, arrêté
puis exilé sur une île transformée
en " Sibérie tropicale ", le
fondateur de la Liga Filipina est
exécuté en 1896. Désormais, les
militants indépendantistes
concluront leurs discours par cette
formule : " Longue vie aux
Philippines ! Longue vie à la
liberté ! Longue vie au docteur
Rizal ! "
Benedict Anderson bâtit son essai à
la manière d'un " montage "
textuel. Il retrace l'itinéraire de
Rizal à partir d'un "
kaléidoscope de points de vue ",
et montre combien cette trajectoire
est emblématique d'une " autre "
mondialisation, où s'entremêlent
divers univers politiques et
littéraires. Sur le plan politique,
d'abord, Rizal gravite au sein de
trois espaces importants : le
système des nations dominé par
Bismarck ; un empire espagnol en
proie à de multiples soulèvements
(Cuba, Porto Rico...) ; la galaxie
militante de la gauche
internationaliste, tentée par les
attentats et la " propagande par le
fait " version Ravachol.
D'un point de vue textuel, ensuite,
fouillant les bibliothèques et
épluchant la correspondance de
Rizal, Anderson devine de multiples
influences dans les romans du
patriote philippin : celles d'Eugène
Sue et de Dumas père, mais aussi de
Huysmans et de l'écrivain
néerlandais Multatuli.
Page après page, l'historien dessine
ainsi les contours d'une
globalisation rebelle, incarnée par
quelques polyglottes engagés, qui se
parlent en tagalog (la langue des
habitants de Manille), qui écrivent
en allemand aux Autrichiens, en
anglais aux Japonais, et dont les
lettres contiennent de nombreux
passages en latin, " dernière
langue à allier beauté et
internationalisme "... Cette
globalisation alternative faisait
peur aux puissants, prompts à
suspecter, derrière le moindre
trouble, les " ailes noires "
de l'Internationale communiste. Mais
elle nourrissait aussi l'espérance
sans frontières des révoltés, dont
les mots de passe mêlaient lexique
libertaire et mémoire littéraire. En
août 1897, peu après avoir assassiné
le premier ministre espagnol Antonio
Canovas del Castillo, Michele
Angiolillo fut condamné à mort. Au
moment d'être garrotté, l'anarchiste
italien se serait écrié : "
Germinal ! "
Jean Birnbaum
L'Empire et ses ennemis
La question impériale à travers
l'histoire
de Henry Laurens
Seuil, 256 p., 18 ¤.
Les Bannières de la révolte
Anarchisme, littérature
et imaginaire anticolonial
de Benedict Anderson
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Emilie L'Hôte, La Découverte,
264 p., 26 ¤.
(1) L'Imaginaire national.
Réflexions sur l'origine et l'essor
du nationalisme (La Découverte,
1996).
Le Monde
16 janvier 2009