C'est un cas
d'école : depuis un siècle, une
couverture invariablement crème,
sobre, sans photo aguicheuse ;
pas de récit «trash» ; et ce
sigle au graphisme désuet -
NRF. Et, en cent ans, le
succès ne s'est jamais démenti.
Comment expliquer que la maison
d'édition Gallimard, née de la
création de La Nouvelle Revue
française, attire toujours
autant de lecteurs, et reste au
centre de la planète
littérature, ne serait-ce que
parce qu'il est le premier
éditeur indépendant en France ?
«Oui, c'est vrai, cela reste
mystérieux, une maison qui n'a
pas perdu son âme en cent ans.
Je crois que l'une des
explications est que
l'entreprise est restée
familiale, l'actuel patron
(Antoine Gallimard) est le
petit-fils du fondateur»,
souligne Roger Grenier, écrivain
et éditeur chez Gallimard depuis
1964. La petite revue créée en
1909 par une poignée de jeunes
gens passionnés est aujourd'hui
un groupe qui emploie 1 300
personnes et réalise près de
300 millions d'euros de chiffre
d'affaires ; celui-ci a échappé
aux concentrations et jouit
toujours d'un prestige inégalé.
Ces dernières années encore,
Jonathan Littell, Muriel Barbery
et Jean-Marie Le Clézio ont
incarné, chacun à sa manière, la
gloire de Gallimard. Raisons de
ce succès ? «On a gardé l'esprit
NRF», résume Grenier.
Analyser la
réussite de Gallimard, c'est
tordre le cou aux clichés. Car,
derrière l'image chic et
prestigieuse, il y a une machine
commerciale bien huilée, qui
tourne à plein régime à chaque
rentrée. La littérature n'est
pas l'ennemie de la gestion, au
contraire. Au début du
XXe siècle, déjà, Paul Claudel
interrogeait André Gide. C'était
en juin 1910 : «Toute la
question est de savoir si une
entreprise commerciale peut
vivre en n'éditant que des
ouvrages excellents de forme et
de fond.» Autrement dit,
comment, dans le monde feutré
des lettres, faire rimer qualité
et rentabilité ? Ce n'était pas
gagné d'avance, l'aventure avait
commencé par un faux départ. Un
numéro de La Nouvelle Revue
française paraît en
novembre 1908, mais un conflit
au sein de l'équipe fait
aussitôt échouer le titre. Le
1er février 1909 naît le premier
numéro officiel de La NRF
et son fameux sigle. Les
fondateurs ont pour nom André
Gide, Jean Schlumberger, Marcel
Drouin, Jacques Copeau, André
Ruyters et Henri Ghéon (*).
«Leurs
vendeurs sont des tueurs »
Cette revue
donne naissance, quelques années
plus tard, à la maison d'édition
Gallimard, dirigée par un fou de
théâtre : Gaston Gallimard, que
ces jeunes férus de littérature
sont allés chercher en espérant
dénicher un mécène fortuné mais
docile. Erreur. Cet amoureux des
lettres mettra en place, avec
poigne et stratégie, une machine
redoutable et bâtira les
fondations sur lesquelles sa
maison s'appuie encore
aujourd'hui : indépendance
financière, exigence éditoriale
et gestion sans faille. Tout le
contraire d'une entreprise tenue
par des poètes. La répartition
des rôles n'a jamais dévié :
aujourd'hui encore, comme au
premier jour, les éditeurs - au
profil varié -, choisissent les
textes ; les dirigeants, la
meilleure manière de les
vendre ; et Antoine Gallimard de
chapeauter l'ensemble. Pour ne
pas avoir respecté ces deux
principes - des manuscrits de
qualité soutenus par une
organisation commerciale sans
faille -, d'autres enseignes ont
périclité. «C'est vrai, de
brillantes maisons nées en même
temps que Gallimard ont
disparu», témoigne Roger
Grenier.
À chaque
étape cruciale de son existence,
les dirigeants ont été guidés
par ce souci : rester
indépendant. «L'un de ces
moments clés de la vie de la
maison a sans doute été l'année
1970, avec la rupture du contrat
de distribution exclusif entre
Gallimard et Hachette», rappelle
Roger Grenier. La maison était
liée à la «pieuvre verte» depuis
1932. Le risque était pourtant
grand de s'endetter et de se
faire racheter. En moins de six
mois, il a fallu s'engager dans
un nouveau métier en créant sa
propre structure de
distribution, Sodis, en 1971. Un
tournant, car à la même époque
la maison lançait sa collection
de livres en format de poche,
Folio. Une période fructueuse :
Pierre Marchand et Jean-Olivier
Héron créent aussi le secteur
jeunesse, qui publiera la saga
Harry Potter - et rapportera
325 millions d'euros, cette
manne renforçant l'indépendance
de l'entreprise, en permettant
de racheter les actions des
investisseurs extérieurs.
La ligne de
conduite est simple : «Une
maison d'édition doit bien sûr
être rentable, mais elle doit
avant tout construire son
catalogue sans être obsédée par
son résultat, par son cours en
Bourse. Il ne faut pas avoir
peur de publier sans rentabilité
immédiate. Un certain nombre
d'entreprises de la maison comme
l'“Encyclopédie du voyage”
(Guides/Gallimard) ont été
longues à trouver leur
équilibre» , explique Antoine
Gallimard dans Livres Hebdo.
Les cinq
grandes librairies du groupe
permettent aussi de mieux
«sentir» le public, ou comment
faire du marketing sans en avoir
l'air. On croit cette maison peu
encline à «faire» du commercial,
«mais leurs vendeurs sont des
tueurs», confie un libraire
parisien. Et, à l'occasion,
Antoine Gallimard, impliqué dans
toutes les instances
professionnelles, sait coiffer
sa casquette de «lobbyiste» pour
monter au créneau quand il
s'agit de défendre le métier.
Peu de manœuvres concernant
l'édition ou de réflexions sur
son avenir où il n'ait son mot à
dire.
Au fil des
années, entre politique
éditoriale et réussite
commerciale, Gallimard s'est
constitué l'un des plus
remarquables fonds, que ce soit
en littérature française ou
étrangère - notamment sous
l'égide de Michel Mohrt puis de
ses successeurs. Elle a su
découvrir ou attirer parmi les
plumes les plus marquantes de
chaque génération, de Proust à
Nimier, en passant par Marcel
Aymé ou Paul Morand. Ce cercle
vertueux a permis à l'entreprise
de vivre aujourd'hui grâce à des
auteurs nommés Saint-Exupéry,
Camus, Aragon, et d'autres, au
total 65 % de ses ventes !
Cet attrait,
Gallimard l'a, de tout temps,
suscité. En 1967, un jeune
inconnu, Patrick Modiano, est
près de signer un contrat avec
Le Seuil pour son premier roman,
La Place de l'étoile.
Gallimard le contacte, et
Modiano change d'avis. Claude
Durand, alors éditeur au Seuil,
se souvient : «Je pense qu'il a
préféré la classique couverture
NRF à liséré rouge et noir à
cette collection au Seuil
réservée aux débutants.» Une
dizaine d'années plus tard, en
1978, Modiano décroche le prix
Goncourt. Aujourd'hui, il est
l'un des auteurs phares de la
maison.
7 000 textes
reçus chaque année
C'est
pourquoi la plupart des jeunes
auteurs expédient leur manuscrit
en priorité rue
Sébastien-Bottin, à Paris.
Chaque année, Gallimard a donc,
avec Grasset, Le Seuil et Albin
Michel, la primeur des
manuscrits des écrivains en
herbe. Encore faut-il ne pas
passer à côté d'une perle. Avec
7 000 textes reçus chaque année,
le service des manuscrits de
Gallimard joue un rôle
stratégique. Ainsi, à l'automne
2008, deux des auteurs de
premier roman qui ont marqué la
saison étaient publiés sous la
couverture NRF : Jean-Baptiste
Del Amo pour Une éducation
libertine (qui a figuré sur
la dernière liste du Goncourt)
et Tristan Garcia pour La
Meilleure Part des hommes
(prix de Flore).
Et si
certains écrivains affirment que
la maison a des défauts, qu'elle
est «froide», «radine», ils
réfléchissent à deux fois avant
de la quitter. Certes, la maison
ne pratique pas la surenchère
sur les à-valoir, mais elle se
bat pour ses auteurs. En
témoigne la carrière littéraire
d'un Jean-Christophe Rufin,
médecin d'abord connu pour ses
essais, et qui apporta un jour à
Gallimard le manuscrit de
L'Abyssin. Il est
aujourd'hui un de ses auteurs de
premier plan. Ce prestige de la
couverture, d'autres éditeurs le
jugent injuste. Ainsi, un patron
d'une maison d'édition
concurrente n'hésite pas à
déclarer : «Je suis sûr que si
j'avais publié
Les Bienveillantes, non
seulement la critique n'y aurait
pas accordé la moindre
attention, mais on m'aurait
suspecté, à cause du contenu.»
On l'a
compris, la vieille dame de
l'édition française sait vivre
avec son époque. Gaston, Claude,
son fils, puis Antoine Gallimard
n'ont jamais dédaigné la
«croissance externe»,
c'est-à-dire racheter d'autres
maisons pour faire face aux
mastodontes de l'édition.
L'entreprise possède de
nombreuses filiales qui lui ont
permis de se diversifier. Le
saviez-vous ? Denoël, P.O.L,
La Table Ronde appartiennent au
groupe. Tout comme le Mercure de
France, dirigé par Isabelle
Gallimard, la sœur d'Antoine. Le
Goncourt d'un Gilles Leroy
(auteur Mercure) ou d'un Atiq
Rahimi rejaillit encore sur la NRF.
Gallimard ou la force
tranquille.
(*) Lire Une
brève histoire de la NRF
(Gallimard), d'Alban Cerisier, à
paraître le 12 février. Et
Gaston Gallimard, un demi-siècle
d'édition française (Folio), de
Pierre Assouline, une biographie
de référence. Le dernier numéro
(n° 588) de La NRF est consacré
au centenaire, avec un sommaire
où se côtoient André Gide et
Muriel Barbery, Mario Vargas
Llosa et Stéphane Audeguy.