Le 28
janvier,
Nicolas Sarkozy
aura 54 ans, et il souffre d'une
maladie, l'allergie à la
littérature. C'est pourquoi nous
lançons une grande opération
thérapeutique: redonner le goût
de la lecture à l'ennemi
personnel de
Mme de La Fayette
Monsieur le
Président,
Serait-ce
à force d’admirer les chiffres
sur le cadran de votre Breitling
que vous avez pris les lettres
en horreur? Vous nous rappelez
sans cesse que le but de notre
vie, c’est de gagner plus.
Hélas, sous votre présidence,
les Français n’ont plus
d’argent. Des «cinq ou six
cerveaux» que vous prête votre
moitié, aucun ne semble stimulé
par la chose écrite. La chose
comptée vous importe seule, et
il n’est pas jusqu’aux
sans-papiers, êtres humains
parmi les êtres humains, que
vous ne dénombriez par paquets
de mille. Un texte, semblez-vous
demander, combien de divisions?
Les richesses d’un livre, la
multiplicité des tons et des
voix sont lettre morte pour
vous. Pourquoi reconduire à la
frontière de votre conscience
cette diversité-là?
Vous nous
souhaitez bonne année dans
la bibliothèque de l’Elysée,
mais ses livres trop bien rangés
montrent assez que vous n’en
avez lu aucun; vous aimez à vous
parer d’Aimé
Césaire
et de
Claude Lévi-Strauss
comme d’un people et d’un top
model, et tout le monde sent
bien que c’est pour le show et
la chanson. Après cela,
étonnez-vous, Monsieur le
Président, qu’on aille vous
classer dans la variét’. Et si,
au lieu de «faire du chiffre»,
vous faisiez des lettres? D’où
le Sarkothon 2009.
En guidant
vos lectures, nous voudrions
tempérer un peu votre «fureur
d’accumuler», comme dit La
Fontaine, et vous redonner le
goût de notre patrie, de sa
grandeur spirituelle et de son
histoire littéraire. Puissent
ces quelques ouvrages favoriser
votre retour au pays natal.
• 17 novembre 2008:
un maître-chien,
accompagné de quatre
gendarmes, lâche son
molosse dans les classes
de l’Ecole des Métiers
du Gers à la recherche
d’une substance
illicite. 19 novembre:
deux gendarmes lâchent
un chien renifleur sans
muselière dans une
classe de troisième d’un
collège de Marciac.
Le hussard
noir de votre République,
c’est donc le chien. Un maître
idéal. On se lève quand il entre
dans la classe. Avec un pareil
pédagogue, nul besoin d’IUFM.
Presque aussi servile que Xavier
Bertrand, il a, comme Rachida
Dati, ce «bon sens» si bien
partagé qui consiste à
emprisonner des mineurs de 12
ans. Et puis nulle lecture
dangereuse ne parasite son pur
esprit. Ce chien n’est pas homme
à vous assommer avec un volume
de
Marcel Proust
.
Monsieur le Président, pour
apaiser votre élan
rintintinesque et sécuritaire,
laissez-nous vous recommander
très respectueusement
«Surveiller et punir», un
ouvrage où Michel Foucault
déjoue les stratégies de
criminalisation et
d’enfermement. Parce que
«l’école du respect» n’est pas
l’école des chiens. Et parce que
cette lecture vous changera de
la conversation de Patrick
Balkany.
(*) Gallimard.
« Le Rire »
de Bergson*
• «Il faut passer
d’une politique
défensive à une
politique offensive
en matière de
diversité culturelle
et de rayonnement de
la culture française
à l’étranger. »
(Nicolas Sarkozy, à
la convention UMP,
janvier 2006.)
Nous
voudrions attirer votre
attention sur ce que vous
appeliez, à l’époque heureuse où
vous n’étiez que candidat, une
«politique offensive»: un
rapport sénatorial indique que
l’on est passé de 173 centres
culturels français en 1996 à 144
en 2008. Près de 30 antennes
françaises à l’étranger rayées
de la carte: ce n’est pas de
l’offensive, mais de l’offense –
à la langue, à la culture, au
patrimoine français. Et nous
passons, de peur de vous gêner,
sur la promesse non tenue.
L’image de la France, qui se
ternit à chacun de vos
déplacements à l’étranger
(Grande-Bretagne, Vatican,
Chine, Inde, Etats-Unis), se
rétrécit à la même vitesse. Il
est vrai que votre idée de la
culture, qui se fonde sur le
prestige médiatique de quelques
amuseurs, ne s’exporterait
guère. Il fut un temps où l’on
envoyait un philosophe, Henri
Bergson, auprès du président
Wilson pour le convaincre
d’entrer en guerre contre
l’Allemagne. Vous y auriez
envoyé Christian Clavier ou
Bernard Tapie, l’Oscar de la
gauche. Nous vous offrons donc
«le Rire» de
Bergson
.
Cadeau diplomatique.
(*) PUF.
«La Culture
générale pour les nuls»
de Florence Braunstein et
Jean-François Pépin*
•
André Santini
, secrétaire
d’Etat à la Fonction
publique, a annoncé, en
décembre 2008, qu’il
projetait de supprimer
les épreuves de culture
générale aux concours
administratifs pour les
remplacer par des
«questions de bon sens».
Un
serviteur de la République n’a
que faire d’être un citoyen,
de connaître des babioles comme
la théorie de l’évolution,
l’Immaculée Conception, la nuit
du 4-Août ou Tartuffe. Sans
doute cette idée s’inscrit-elle
dans ce que vous appelez si
drôlement «notre Renaissance
intellectuelle, artistique et
morale». Trêve de plaisanterie,
Monsieur le Président, vous
savez ce qu’est la Renaissance.
Cela relève-t-il de votre bon
sens ou de votre culture
générale? On peut être
bonapartiste, autocrate, ennemi
de la liberté de la presse, et
n’en défendre pas moins les
humanités. Voyez Napoléon, qui
dévorait Corneille et Racine. Il
nous semble que vous
sous-estimez les bienfaits de la
culture générale, cette
discipline où vous êtes passé
maître et qui permet aux plus
hautes autorités de l’Etat
d’invoquer à tort et à travers
les Lumières ou Jaurès. La
pratique régulière de «la
Culture générale pour les nuls»
saura vous y convertir.
(*) Editions First.
« L’Age d’or » de Pierre
Herbart*
• «On peut aimer
Céline
sans être
antisémite comme on peut
aimer
Proust
sans être
homosexuel.» (Nicolas
Sarkozy, lors d’une
conférence de presse en
Inde, le 29 janvier
2008.)
En somme,
vous assimilez l’homosexualité
à une doctrine raciste.
Justement, les antisémites nazis
mettaient les homosexuels dans
les mêmes chambres à gaz que les
juifs. Vous le saviez, pourquoi
feindre de l’ignorer? Parce
qu’au fond les homosexuels, pour
vous, c’est folles, fiottes et
compagnie. Mais vous ne pouvez
pas le dire tout haut. Alors
votre inconscient a parlé pour
vous. Votre conscient aussi le
fait parfois. «Je suis né
hétérosexuel», avez-vous dit
le 5 février 2007 sur TF1. Il
n’y a pas de quoi être fier. On
en a connu de peu ragoûtants,
des hétérosexuels. Et puis qui
sait ce que nous réserve
l’avenir?
Vous ne
seriez pas le premier à changer
de cap en cours de route. Mais
vous avez raison: Proust, si ce
n’est pas de la littérature pour
les pédés, c’est de la
littérature de pédé, au
singulier. Même si, comme vous,
il se prétendait
hétérosexuel-né. Nous vous
offrons donc non pas du Proust,
mais un des plus beaux livres
d’amour qu’on ait jamais écrits,
«l’Age d’or» de
Pierre Herbart
, «un livre,
disait Jacques Brenner, qu’on
ne voudrait mettre qu’entre des
mains nettes». Nous prenons
ce risque.
(*) Le Dilettante.
« La République » de
Platon
et « la Guerre des
Gaules » de César*
•
«Vous avez le droit de faire
littérature ancienne, mais
le contribuable n’a pas
forcément à payer vos études
de littérature ancienne.»
(Nicolas Sarkozy, le 16
avril 2007.)
Vous
n’aimez pas, n’est-ce pas, le
latin et le grec? Cela coûte
cher, cela ne sert à rien, il
n’y a pas de débouchés. Vous
êtes le premier président de la
Ve République à le dire. Le
premier à ne pas avoir honte de
le penser. Ce que nous serions,
sans Rome et sans Athènes, n’est
pas votre souci. Le latin, le
grec, oublions tout cela;
faisons de l’informatique.
«L’Etat n’est pas obligé de
financer les filières qui
conduisent au chômage»,
disiez-vous ce jour-là. Vous
avez bien raison: les 20
millions de chômeurs
supplémentaires que Juan Somavia,
directeur général du Bureau
international du Travail,
prévoit pour 2009 ont
manifestement gâché leur belle
jeunesse à traduire Juvénal et
Euripide. Même les hellénistes
et les latinistes de chez Lehman
Brothers n’ont plus de job. Bien
fait pour ces bénédictins.
Plongez dans «la Guerre des
Gaules» de votre collègue César
(Jules); et, pour le grec, «la
République», parce que Platon y
décrit un pays où, pour
reprendre une expression qui
vous est chère, les artistes et
poètes, chômeurs professionnels,
« n’ont pas vocation » à vivre.
(*) Les Belles Lettres.
• «L’autre jour, je
m’amusais à regarder le
programme du concours
d’attaché
d’administration. Un
sadique ou un imbécile
avait mis dans le
programme d’interroger
les concurrents sur
“la Princesse de Clèves”
. Je ne sais
pas si cela vous est
souvent arrivé de
demander à la
guichetière ce qu’elle
pensait de “la Princesse
de Clèves”.» (Nicolas
Sarkozy, février 2006.)
Que votre
volonté soit faite, Monsieur le
Président. Du passé faisons
table rase. Kärchérisons toutes
les fables qui façonnent notre
grand récit national. Haro sur
les «sadiques» et les
«imbéciles». Vive les
nihilistes! Discréditons
l’effort, l’exigence, la
subtilité. Claquons la porte des
grands textes au nez de la
petite guichetière. Vive notre
président pilon! Gloire à
l’autodafé d’Etat! Et disons à
Mme de La Fayette, cette sœur
spirituelle de Corneille:
«Casse-toi, pauvre c…» «La
Princesse de Clèves»? «J’ai
beaucoup souffert par elle»,
avez-vous déclaré, en juillet
2007. Dans la peur d’être
accusés de torture par Amnesty
International, nous vous en
adressons, non le texte
intégral, mais le «Profil d’une
œuvre». En vous souhaitant une
prompte résilience.
(*) Edition établie par
Myriam Dufour-Maître et
Jacqueline Milhit (Hatier).
Jacques Drillon et
Fabrice Pliskin
VOUS AUSSI,
donnez au SARKOTHON
VOUS AVEZ DES LIVRES,
Nicolas Sarkozy n’en a
pas.
Vous les avez lus, pas
lui. Soyez solidaires et
citoyens: offrez un
livre à notre président!
AGISSEZ maintenant pour
vivre mieux demain.
Faites un choix
judicieux et utile. Et
un beau paquet.
N'OUBLIEZ PAS d’inscrire
sur votre envoi:
«Sarkothon 2009 du
Nouvel Observateur».
Adressez-le à:Monsieur
le Président de la
République, 55, rue du
Faubourg-Saint-Honoré,
75008 Paris.
Un petit mot
d’accompagnement n’est
pas superflu.
L’anniversaire du
président ne se fête
qu’une fois par an.