Aux Etats-Unis, les féministes
n'hésitent plus à parler d'une
morale spécifiquement féminine.
Sans
retomber dans un argumentaire
" naturaliste ", leur
pensée permet de renouveler
les théories de la justice
Tout commence dans une cour
de récréation : les jeux
masculins y sont généralement
plus collectifs et plus longs,
comme si les garçons prenaient
autant de plaisir à discuter des
règles qu'à jouer, alors que les
filles privilégient les petits
groupes intimes et estiment
qu'une règle est valable aussi
longtemps que le jeu la
justifie, préférant cesser
l'activité en cas de dispute.
Avec l'âge, ces différences
vont-elles s'accentuer ?
Oui, répond Carol Gilligan
dans un ouvrage pionnier publié
aux Etats-Unis en 1982, peu
remarqué lors de sa première
parution en France en 1986, et
qui revient en librairie
aujourd'hui, sous le titre
Une voix différente. Sa
prise de position, qui a donné
naissance à une éthique
revendiquée comme spécifiquement
féminine, fait retour à un
moment où les débats français
sur l'égalité des sexes, et
notamment sur la question de la
parité, tournent quelque peu à
vide.
Spécialiste de psychologie
morale, Gilligan accorde une
place importante aux réponses
apportées par deux enfants au
célèbre " dilemme de Heinz " :
Heinz doit-il voler le
médicament qu'il n'a pas les
moyens d'acheter mais qui
sauvera sa femme ? Deux enfants,
Jake et Amy, réagissent de
manières très différentes : le
premier en invoquant un principe
supérieur à la loi sociale, la
seconde en évaluant les
conséquences pour chaque
personne impliquée.
Tout le problème, c'est que,
aux yeux du spécialiste qui
l'interroge, la petite fille ne
paraît pas bien saisir le
dilemme. Or, selon Gilligan,
c'est l'enquêteur lui-même qui
est incapable d'entendre la
parole de cette enfant.
Aussi Carol Gilligan
réévalue-t-elle les théories sur
le " développement moral " qui
étaient dominantes au début des
années 1980, afin d'en souligner
l'incapacité à faire entendre ce
que disent les femmes, ou plutôt
la manière dont elles le disent,
lorsqu'elles traitent de telles
questions. Car ces théories
correspondaient à un modèle de
développement typiquement
masculin, privilégiant la
maîtrise théorique des règles de
justice.
A cet idéal de justice,
Gilligan oppose une éthique du "
care ", c'est-à-dire de la
sollicitude, de l'attention aux
relations interpersonnelles. Là
où les hommes mobiliseraient un
ensemble de principes et de
droits, les femmes
s'attacheraient aux
responsabilités qu'engagent les
situations concrètes de la vie.
La pertinence d'une telle
approche est illustrée, ici, par
une enquête sur la décision
d'avorter : on y voit que la "
sollicitude " féminine ne relève
pas d'une sensibilité exacerbée,
mais d'une attention aux
situations de vulnérabilité et
aux liens affectifs engagés.
Depuis, on n'a pas manqué de
rappeler le danger qu'il y
aurait à essentialiser une telle
disposition à la sollicitude.
Gilligan a beau prévenir qu'elle
ne veut absolument pas "
établir une généralisation
quelconque ", d'autres s'en
chargent pour elle. Ils
justifient par de tels arguments
que les femmes soient confinées
à la sphère familiale ou que
leur soient réservées les
professions consacrées à la
protection des plus vulnérables
(enfants, malades, personnes
âgées), socialement moins
valorisées. L'" éthique du
‘care' " n'en est pas moins
intéressante : elle permet
notamment de faire entrer le
facteur " genre " dans les
théories de la justice,
volontiers indifférentes à des
déterminismes qui pèsent lourd
au quotidien.
Toute la difficulté consiste
donc, une fois les différences
établies, à éviter que celles-ci
paraissent " naturelles ". Pour
sa part, c'est à remettre en
question le partage traditionnel
entre masculin et féminin que
s'attelle Susan Moller Okin dans
un livre paru aux Etats-Unis en
1989 et publié pour la première
fois en français sous le titre
Justice, genre et famille.
Okin y mène une discussion très
stimulante des théories
contemporaines de la justice, de
John Rawls à Michael Walser en
passant par Robert Nozick ou
Alasdair MacIntyre.
Héritière critique de Carol
Gilligan, Okin prend soin de
souligner que les rôles sexués
étant socialement déterminés,
ils sont toujours modifiables.
Plutôt que d'insister sur la
différence entre une " éthique
de la justice " (côté masculin)
et une " éthique de la
sollicitude " (côté féminin), il
s'agit donc pour elle de
réinscrire au sein des rapports
de justice notre premier espace
de socialisation, largement
négligé par les philosophes : la
famille.
Selon l'auteur, en effet,
c'est l'institution du mariage
qui entraîne les femmes dans le
cercle vicieux de la
vulnérabilité : poids des tâches
domestiques, inégalités dans les
carrières ou les salaires,
charge des enfants, fragilité
renforcée lors du divorce...
L'évolution des moeurs ne change
rien sur le fond : la
responsabilité d'entretenir les
femmes en exerçant un métier
rémunérateur revient en général
aux hommes, alors que le devoir
de rendre toute une série de
services non rémunérés incombe
encore aux épouses. Les femmes
ont beau être sorties de la
maison, elles ne sont toujours
pas sorties de la cuisine.
Susan Moller Okin appelle
donc de ses voeux un avenir "
désencombré du genre ", où
notre " sexe ne saurait avoir
plus de pertinence que n'en
aurait idéalement la couleur de
nos yeux " et où le "
fait de porter un enfant serait
conceptuellement distinct du
fait de l'élever et radicalement
déconnecté des autres
responsabilités familiales ".
Une telle perspective a pour
condition que nous ne formulions
plus aucune hypothèse concernant
les rôles les plus appropriés
aux hommes et aux femmes. Cela
ne semble malheureusement pas
pour demain - pour le vérifier,
il suffit de se rendre dans une
cour de récréation.
Jean-Louis Jeannelle
Une voix différente
Pour une éthique du " care "
de Carol Gilligan
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis) par Annick Kwiatek,
" Champs essais ", 292 p., 10
€.
Justice, genre et famille
de Susan Moller Okin
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis) par Ludivine
Thiaw-Po-Une
" Champs essais ", 414 p., 15
€.
ON A PARLÉ, dans les années
1980, d'une véritable guerre des
sexes aux Etats-Unis. Sexy
Dressing, paru en 1993 et
inédit en français, en offre
l'un des épisodes les plus
étonnants. Duncan Kennedy,
titulaire de la chaire de
théorie générale du droit à
l'université Harvard, y choisit
d'aborder la question de la
violence faite aux femmes par
son versant en apparence le plus
futile : celui du vêtement sexy.
Il constate que les violences
sexuelles ne résultent pas de
comportements pathologiques,
c'est-à-dire exceptionnels, mais
de pratiques plus diffuses,
faisant appel à des scénarios
culpabilisateurs : la " femme
provocatrice ", la " simulatrice
par vengeance ", "
l'affabulatrice hystérique " ou
encore " l'hypersensible ". Il
en résulte une violence
structurellement organisée, que
le système juridique tolère et
qui conditionne la conduite des
individus. Celle des femmes,
notamment, sans cesse
contraintes de calculer le
risque qu'elles encourent à "
provoquer " par leur habillement
sexy. En pragmatique conséquent,
Kennedy rappelle le gain
rationnel dont chacun des
partenaires, notamment les
hommes hétérosexuels,
bénéficierait, si les jeux de
séduction étaient moins inhibés
par la violence sexuelle. Il
fallait y penser.
J.-L. J.
Sexy dressing. Violence
sexuelle et
érotisation de la domination
de Duncan Kennedy.
" Champs essais " inédit, 242
p., 10 €.