Il n'est pas
correct politiquement, me
dit-on, de réfuter ou critiquer
Le Clézio, tellement porteur, en
ces temps de grande confusion,
de bons sentiments, de nobles
causes. Il fait donc
l'unanimité. Or les bons
sentiments et les causes justes
ne produisent pas nécessairement
de bonnes phrases, et la
littérature n'appartient pas au
domaine du sentiment.
Quelqu'un que
je n'estime pas a publié en 1985
dans L'Express un article
dont le sens était que le Nobel
de cette année-là (Claude Simon)
était une honte pour la
littérature française.
Entendons-nous sur le sens des
mots. La France a produit depuis
cinquante ans de grands
écrivains (Gracq, Sarraute,
Simon, Des Forêts, Blanchot,
Duras, Butor, Pinget, Cixous,
Michon, Ernaux, Bergounioux, et
quelques autres), auteurs d'oeuvres
universelles et reconnues comme
telles. Elle exporte aussi un
certain nombre d'auteurs
français ou de langue française,
publiés par des éditeurs
parisiens, qui se vendent et se
traduisent bien : Amélie Nothomb,
JMG Le Clézio, Alexandre Jardin,
bien d'autres. Ces auteurs
franchissent sans encombre les
frontières et véhiculent des
idées plus ou moins honorables
mais sont-ils pour autant
nobélisables ? En quoi
distinguez-vous, me dira-t-on,
un grand écrivain d'un petit, ou
d'un simple best-seller, et qui
suis-je pour déclarer que Michon
ou Cixous méritaient le Nobel
alors que Le Clézio en est
indigne ?
C'est en tant
que professeur de littérature
française que je souhaite
m'exprimer ici, non comme
écrivain. Ce qui distingue un
"classique" d'un simple
best-seller, c'est bien entendu
l'universalité, l'originalité,
la rupture novatrice que
représente l'écriture du
premier, et que ne possède pas
le second. Ce n'est pas le
nombre de résultats que l'on
peut trouver sur Google qui
définit l'universalité ou
l'originalité d'un auteur.
Amélie Nothomb, à cette aune,
obtiendrait sans doute plus de
résultats que Julien Gracq.
Faut-il d'urgence corriger cette
injustice et publier Nothomb
dans la "Bibliothèque de la
Pléiade" ?
Ce n'est pas
non plus le nombre de langues
dans lesquelles cet auteur a été
traduit : on traduit plus
Alexandre Jardin, qui s'en
targue, que Mallarmé (qui n'est
plus là pour s'en affliger ou en
rire). Le Clézio, dont j'ai aimé
les premiers livres, les seuls
peut-être qui puissent
correspondre à la définition de
lui, qu'a donnée le comité Nobel
comme auteur d'une oeuvre de
"rupture", a pourtant
toujours été un écrivain prolixe
et bavard. A partir de 1980, il
a écrit des best-sellers.
Les oeuvres
littéraires qui comptent n'ont
pas d'emblée un public conquis,
elles creusent lentement leur
ornière, font leur chemin.
L'oeuvre de Marguerite Duras
aura eu besoin de cinquante
titres avant d'obtenir la
reconnaissance générale avec
L'Amant - mais n'obtint pas
pour autant le prix Nobel. Ce
qui fait l'universalité de
Duras, c'est un ineffable, une
phrase du type : "Chaque
jour, on regardait ça : la mer
écrite."
Ce qui fait
l'universalité de Genet, c'est
par exemple, dans cet autre
incipit, un souffle d'épopée :
"Les journaux qui parurent à
la Libération de Paris, en août
1944, dirent assez ce que furent
ces journées d'héroïsme puéril,
quand le corps fumait de
bravoure et d'audace." C'est
la métaphore finale, la retombée
bancale et bouleversante qui
font qu'on a le sentiment de
lire là du nouveau, comme le
voulait Rimbaud. Comme pour le
célèbre "Longtemps, je me
suis couché de bonne heure"
(de Proust), une certaine
torsion de la syntaxe, un
déhanchement, un incongru
impromptu, un tremblement
signalent le frémissement d'un
style et l'acuité d'un regard.
RETOUR EN
ARRIÈRE
Que l'on
compare avec - encore au hasard,
c'est le seul livre de Le Clézio
qui se trouve ici sur un
rayonnage accessible - l'incipit
de L'Africain (2004) :
"Tout être humain est le
résultat d'un père et une mère."
Est-on saisi, bouleversé ?
Poursuit-on sa lecture, les
phrases qui suivent ne valent
guère mieux : "On peut ne pas
les reconnaître, ne pas les
aimer, on peut douter d'eux.
Mais ils sont là, avec leur
visage, leurs attitudes, leurs
manières et leurs manies, leurs
illusions, leurs espoirs, la
forme de leurs mains et de leurs
doigts de pied, la couleur de
leurs yeux et de leurs cheveux,
leur façon de parler, leurs
pensées, probablement l'âge de
leur mort, tout cela est passé
en nous." Seule surprise :
"leurs manières et leurs
manies", à cause d'une
allitération originale basée sur
un parallèle étymologique.
Il aura fallu
sept lignes d'une énumération
interminable, banale,
prévisible, pour qu'on lève le
sourcil avant de le laisser
retomber. Comparons avec
Sanctuaire de Faulkner :
"From beyond the screen of
bushes which surrounded the
spring, Popeye watched the man
drinking." ("D'au-delà de
l'écran de buissons qui
entourait la source, Popeye
regardait l'homme en train de
boire.") Ou La Faim de
Knut Hamsun : "C'était au
temps où j'errais, la faim au
ventre, dans Christiana, cette
ville singulière que nul ne
quitte avant qu'elle lui ait
imprimé sa marque." Le
balancement classique de la
phrase - même au filtre de la
traduction -, sa condensation de
l'unité de temps et de lieu en
deux propositions, sa révélation
rétrospective, qui annonce un
flash-back, de la narration
entière, bref, sa "rupture" avec
l'incipit classique donnent à
cette ouverture une marque
indéniablement littéraire.
Le Clézio,
qui défend le roman contre vents
et marées, ferait bien de
chercher à comprendre comment un
roman est fait. Oui, la
littérature est question de
phrases. Car c'est bien ce qui
distingue Bernard Pivot de
Julien Gracq, et fait que le
premier n'écrira jamais La
Littérature à l'estomac, ne
serait-ce que parce qu'il serait
incapable de produire une telle
métaphore, alors que le second
n'aurait siégé pour rien au
monde ni au jury Goncourt ni à
l'Académie suédoise - qui ne
vaut guère mieux que la
française.
Le Nobel de
Le Clézio fait rétrograder la
littérature française de
plusieurs décennies, et
l'appréciation que fera le reste
du monde de notre littérature,
pourtant fertile, car on jugera
à l'aune de l'Académie suédoise
que ce qu'on a fait de mieux
depuis Claude Simon est d'écrire
qu'en effet, nous sommes tous le
résultat d'un père et d'une
mère.
Frédéric-Yves Jeannet,
écrivain et professeur de
littérature