Resté, depuis
plus de quarante ans, en marge
des courants littéraires et des
modes, Jean-Marie Gustave Le
Clézio occupe une place à part
dans le paysage littéraire.
Poète, humaniste, rêveur plus
qu’utopiste, parfois visionnaire
: c’est le mélange de tout cela
qui fait la saveur et la
grandeur de ses écrits, depuis
Le Procès-Verbal qui, en 1963,
alors qu’il avait 23 ans,
propulsa sur le devant de la
scène ce jeune romancier prodige
au charisme et à l’intégrité
hors du commun. J.M.G. Le Clézio
est né à Nice, mais ses attaches
familiales sont ailleurs. Du
côté de l’île Maurice, d’où sont
originaires ses parents. De
façon plus lointaine, du côté de
la Bretagne, qu’à la fin du
XVIIIe siècle un aïeul prénommé
François Alexis quitta pour
cette île au large de l’Afrique
qui s’appelait alors l’île de
France. Le Clézio, lui, ne se
sent véritablement de nulle
part, et a vécu tour à tour en
Europe, au Mexique, aux
Etats-Unis. Partout écrivant,
construisant cette œuvre qui
frappe par sa force et sa
magistrale unité, riche de près
de cinquante titres, romans,
récits ou méditations – citons
L’Extase matérielle, Peuple du
ciel, Onitsha, La Quarantaine,
L’Africain, Ourania, et le
récent Raga, Approche du
continent invisible (1). Des
ouvrages qui tous, et chacun à
sa façon, parlent du monde tel
qu’il est – violent,
conflictuel, parcouru de
tensions – et tel que l’écrivain
le rêve – généreux, fluide,
harmonieux, hommes et éléments
en paix, enfin réconciliés.
A votre nom, on associe
volontiers l’idée de voyage.
Pourtant, votre ami, le poète
Jean Grosjean, vous définissait
comme un « voyageur immobile »…
C’est juste car, en réalité, je
ne voyage pas vraiment. Je ne
cherche pas le dépaysement. Je
n’aime pas l’idée d’aller dans
un lieu quel qu’il soit, de
regarder autour de moi et de
prendre des notes. Je me sens
plutôt comme un individu qui
essaie de se poser quelque part
et n’y arrive pas vraiment.
Lorsque je me rends à un endroit
ou un autre, c’est pour
m’implanter. J’essaie chaque
fois de m’adapter, d’acquérir
des habitudes. J’ai vécu ainsi
au Mexique, dans l’Etat du
Michoacán, aux Etats-Unis, à
Albuquerque – que je vais sans
doute quitter –, auparavant en
Europe. Ce sont pour moi comme
des vies successives.
Simplement, je n’ai jamais
habité dans un endroit où je
pouvais me dire : voilà, c’est
ici que j’aimerais vivre
définitivement. Mais,
profondément, je suis un homme
qui lit beaucoup et qui voyage
par les livres plutôt que par
les billets d’avion. D’ailleurs,
je ne vis pas beaucoup. Je lis,
j’écris, mon existence est
banale – je vis pour écrire, ce
n’est pas très spectaculaire.
Dans Raga, Approche du continent
invisible, publié récemment au
Seuil, vous racontez pourtant un
séjour dans l’archipel du
Vanuatu, sur l’île de Pentecôte…
Il se trouve que la proposition
de me rendre là-bas émanait
d’Edouard Glissant, que j’estime
tout à la fois comme poète et
comme intellectuel. Elle
s’inscrivait dans un projet
éditorial qu’il dirige, la
collection Peuples de l’eau, qui
me semble une idée très belle :
à savoir, s’intéresser à des
endroits de la planète qui
demeurent isolés, hors des
circuits touristiques. En
réalité, depuis longtemps,
j’avais envie d’écrire sur ce
continent invisible qu’est
l’Océanie. Un continent qui, a
priori, n’en est même pas un,
puisque c’est plutôt une
collection d’îles. On ne parle
pas de lui comme on parle de
l’Amérique latine, de l’Europe
ou de l’Asie, il n’a pas de
reconnaissance internationale,
ne semble pas autorisé à
participer au concert des
nations. Mais c’est un continent
quand même, dont l’unité réside
selon moi dans le fait que tous
les peuples qui y vivent sont
des résistants, des gens qui ont
fait front à tout ce qui les a
accablés depuis le XIIIe siècle
: les tentatives de
colonisation, d’évangélisation,
le travail forcé, le déferlement
des maladies, y compris le sida
aujourd’hui… Ils ont subi aussi
la présence des anthropologues
qui, au cours du XXe siècle, ont
fait des îles du Pacifique un de
leurs terrains favoris et, s’ils
ont écrit sur elles de très
belles choses, ont aussi commis
des actions très contestables.
Vous rangez les
anthropologues parmi les
catastrophes qui ont accablé ces
peuples ?
Sans aller jusque-là, je pense
que la présence des
anthropologues a été très dure
pour eux, car à travers leurs
travaux scientifiques, le
système colonial s’est installé
de façon plus profonde.
L’anthropologie a une face
sombre. On connaît cette
ambiguïté notamment grâce à
l’exemple de Michel Leiris. Ce
dernier a étudié et révélé la
richesse de certaines cultures
africaines, mais dans le même
temps, avec l’expédition à
laquelle il participait, il
pillait littéralement ces
cultures – le musée de l’Homme
est rempli de ces objets volés
aux peuples africains –, avec
l’alibi de bonne conscience
consistant à se dire : si je ne
prends pas, peut-être tout cela
va-t-il disparaître. Leiris l’a
écrit lui-même, dans ce très
beau livre qu’est L’Afrique
fantôme. Beaucoup d’autres n’ont
pas avoué, convaincus que la
science constituait une sorte de
protection définitive de leurs
actions mauvaises.
Dans Raga, vous citez le
cas de la peinture de Gauguin
et, à travers lui, de
l’exotisme, qui a été une forme
d’exploitation…
J’ai été invité, il y a quelques
années, aux Marquises et à
Tahiti, pour une célébration de
Gauguin. A l’endroit où se
tenaient les conférences, j’ai
parlé avec un groupe d’étudiants
qui protestaient contre ce
qu’ils considéraient comme une
célébration du colonialisme. Ce
qui les gênait, c’était cette
présentation très tendancieuse
faite par Gauguin de l’homme et
de la femme polynésiens,
c’est-à-dire des gens paresseux,
indolents, dociles, de bons
sauvages. Il ne s’agit pas bien
entendu de mettre en cause l’art
de Gauguin, mais on ne peut nier
que sa peinture est dépositaire
aussi de cette « face sombre »
dont je parlais à propos de
l’anthropologie. Le Journal de
Gauguin, et notamment la
présentation très convenue de la
femme tropicale, sensuelle et
soumise, qu’on y trouve, est
pour moi une lecture
insupportable. Surtout lorsqu’on
sait à quel point ont été
féroces et violents les combats
entre les Tahitiens et les
troupes coloniales. Car il n’y a
pas un endroit au monde où la
colonisation s’est passée de
manière tranquille et gentille.
Cette sensibilité aux
souffrances infligées par les
Occidentaux aux peuples
colonisés est-elle liée à votre
histoire familiale ?
Moi aussi, je suis trouble,
biface. J’appartiens à
l’Occident colonisateur, ça ne
fait aucun doute. Ma famille a
colonisé l’île Maurice à la fin
du XVIIIe siècle – il s’agit de
la colonisation anglaise, mais
c’était la même chose –, je
compte certainement des
esclavagistes parmi mes aïeux.
Ma génération n’a certes pas
fait la colonisation, mais elle
a été témoin de ses derniers
instants, au Maroc, en Algérie,
en Afrique occidentale, partout
dans le monde. De ce sentiment
que j’ai d’appartenir au groupe
humain qui a commis ces
exactions est née mon obsession
de ce chapitre de l’histoire.
Conrad a très bien exprimé ce
que je ressens, à travers le
personnage de Marlow, dans Au
cœur des ténèbres. Marlow est un
personnage trouble, issu de la
colonisation britannique, animé
par un esprit autocritique,
fasciné et attiré par le
caractère instinctif des peuples
d’Afrique, mais incapable d’y
adhérer totalement. Je suis
comme ça, occidental
indéniablement, mais méfiant
vis-à-vis de tout ce qui est
trop intellectuel, trop
rationnel, attiré par la magie,
le surnaturel, les endroits où
le présent et le passé
cohabitent mystérieusement et
naturellement – c’est le cas au
Vanuatu.
Suivez-vous les débats
qui entourent les revendications
mémorielles des peuples
anciennement colonisés, les
polémiques autour de la
repentance ?
Il me semble sain qu’on parle
enfin de l’histoire coloniale
française – et on n’en parle pas
encore assez. Il n’est pas
question de se mortifier, mais
il faut purger cette ancienne
maladie qui existe toujours : le
racisme, le sentiment de
supériorité. Aux Antilles, vous
entendez encore des Blancs qui
parlent des Noirs comme de
grands enfants indolents et
indécis. C’est terrible. Tout
effort de mémoire est salutaire.
Il ne s’agit pas de recourir aux
lois et aux décrets pour écrire
l’histoire. Non plus que
d’utiliser les grands mots, de
parler de génocide. Plus
simplement, il y a une
responsabilité des colonisateurs
vis-à-vis de ces petits pays,
anciennes colonies aujourd’hui à
l’abandon, qui vivent
pratiquement de la charité
internationale. La France doit
amener à l’âge adulte des pays
qu’elle s’est employée si
longtemps à maintenir en
enfance.
On perçoit depuis toujours, dans
vos écrits, une forme
d’appréhension du monde presque
écologiste : l’inscription de
l’homme dans la nature, la prise
en compte de cet environnement,
l’affirmation de la nécessité de
le respecter. Vous sentez-vous
précurseur en la matière ?
Je ne crois pas être précurseur.
Déjà Conrad – encore lui ! –
évoque les pillages et les
destructions auxquels les
colonisateurs se livrent sur les
lieux qu’ils ont conquis, leur
absence absolue de respect,
l’idée que ces lieux sont comme
une corne d’abondance à laquelle
puiser sans fin. Aujourd’hui, il
est certain que beaucoup
d’endroits dans le monde sont
menacés par le réchauffement de
la planète, ici par la montée du
niveau des mers, là par la
désertification. A l’île
Maurice, que l’écrivain
mauricien Malcolm de Chazal
(1902-1981) déjà décrivait comme
« un désert vert », on a
remplacé les arbres par les
plantations de canne à sucre ;
et aujourd’hui, l’érosion des
sols est dramatique, la
pollution du lagon,
spectaculaire. En voyant la
vitesse avec laquelle l’état de
la planète s’est dégradé, on ne
peut pas s’empêcher de se sentir
responsable. Je ne sais pas
quelles sont les recettes pour
arrêter d’abîmer ainsi la Terre,
j’imagine qu’il n’y en a pas,
mais des décisions peuvent
néanmoins être prises. Quoi
qu’il en soit, le but de la
littérature n’est pas de militer
ou de lutter pour ceci ou contre
cela. La littérature, ce ne sont
pas des idées, c’est du bruit.
Du bruit ?
Du bruit, du langage. Il n’est
pas indifférent que ce bruit
puisse retentir. Cependant, je
me placerais du côté de ceux qui
subissent plutôt que ceux qui
agissent, car il me semble que
les écrivains subissent le monde
plutôt qu’ils ne veulent ou ne
peuvent le transformer.
Y aurait-il eu en Occident un
excès de foi en l’homme ?
Pour les cultures
traditionnelles, les peuples du
désert ou de l’eau, l’homme ne
se situe pas au sommet de la
pyramide de la création. L’homme
est un moment, dans une sorte
d’histoire cosmogonique. Il a
été plante ou animal avant
d’être homme, et sera plus tard
identifié dans d’autres formes.
Je pense que c’est une
conviction instinctive quand on
vit dans un milieu où la nature
est très présente. Ce n’est pas
un bien grand mystère que l’être
humain n’est pas maître de tout,
qu’il n’est pas propriétaire de
la planète. Et on n’a pas besoin
de beaucoup d’imagination pour
penser qu’il ne sera pas
toujours là et que, lorsqu’il
disparaîtra, tout ce qu’il a
fait – y compris ses dégâts –
sera récupéré par les formes
naturelles. Les villes seront
minéralisées, deviendront des
déserts. Il y a sur le globe
terrestre aujourd’hui des
populations plus conscientes que
d’autres d’être cet instant de
l’évolution. Mais vivre dans un
milieu urbain et politisé, comme
les Etats-Unis, le Japon ou
certaines parties de l’Europe,
vous éloigne de cette réalité.
On peut en arriver à oublier que
l’on utilise les ressources
fossiles, que, lorsqu’on envoie
une fusée dans l’espace, on
brûle du carburant qui n’est
rien d’autre qu’une partie de
notre planète. Conscients ou pas
de l’être, nous restons
cependant très liés au monde
naturel, dépendants de lui. Une
société où l’on vivrait de façon
abstraite est impossible. Prenez
l’exemple de l’eau : la puiser,
la réunir, la purifier, puis la
faire circuler dans des
canalisations, est-ce si
différent que d’aller à la
rivière la chercher ? Non. Au
fond, c’est la même chose.
Vous venez d’évoquer
plusieurs fois l’île Maurice,
d’où est originaire votre
famille. Vous-même n’y avez pas
grandi…
Non, j’ai la double nationalité
française et mauricienne, mais
j’avais 30 ans quand j’y suis
allé pour la première fois.
L’île que je connais est une
Maurice ancienne, celle que me
racontait longuement ma famille
lorsque j’étais enfant.
Ecrire, est-ce une façon
de poursuivre ce roman familial
?
Totalement. Ce que j’écris
depuis plus de quarante ans
vient de la période de ma vie
qui se situe entre l’âge de 6 ou
7 ans, où naît la conscience
d’exister, et celui de 13 ou 14
ans – où date, peut-être, ma
dernière conscience réelle
d’exister ! C’est la période
cruciale de toute existence, le
moment où on engrange des
sensations et des émotions
suffisantes pour constituer un
répertoire qui durera toute une
vie. Je pense qu’il en va ainsi
pour tous les écrivains, tous
les artistes. En fait, depuis
toujours, je fais de
l’autofiction sans le savoir.
Mon imaginaire d’enfance est
très lié à la Bretagne, où je
passais mes étés, et dont est
originaire ma famille, du côté
maternel comme du côté paternel.
Ma famille a immigré à Maurice
au XVIIIe siècle, mais elle
avait gardé par-delà les
générations la conviction que la
Bretagne était « son » lieu, sa
terre d’attache, son refuge. Cet
attachement familial intense
explique sans doute que pour
moi, aujourd’hui encore, en
Bretagne, le soleil n’a pas
l’air d’être le même
qu’ailleurs, la mer semble
habitée, tout comme la lande.
Lorsque j’étais enfant, j’étais
insomniaque, et il m’arrivait de
marcher seul dans la lande la
nuit, d’y éprouver comme une
présence souterraine, un
illogisme, une magie. Je crois
vraiment que ce que j’ai pu
sentir au Vanuatu, mais aussi
auprès des Indiens du Mexique et
d’Amérique du Nord, je l’avais
senti déjà, il y a cinquante
ans, en marchant la nuit dans la
lande bretonne.