
C'est une histoire d'hommes. Une
histoire d'hommes dans la tourmente
de la première Guerre Mondiale. Une
montagne d'Alsace, le Viel-Armand,
surnommée HWK pour
"Hartmannswillerkopf", est l'enjeu
d'un combat aussi absurde, que
meurtrier. Des milliers de soldats
de chaque coté du front vont mourir
là sans que les positions d'un des
deux camps aient fini par bouger à
la fin du conflit. Le narrateur, qui
parle à la première personne du
singulier est un horloger de
trente-deux ans qui, dans la
boucherie, fait figure de survivant
et donc de vétéran. A quoi
rêve Gaspar? Á sa Doudou
martiniquaise, grosse de ses œuvres
et qui l'attend dans la maison
familiale. L'attente est longue, à
l'arrière comme au front. La mort
est là omniprésente et le cœur de
hommes se donne à dire sur les
présences plutôt que sur les
absences. Il y a là d'autres hommes
dont les vies, comètes dans le ciel
de la guerre, ne pèseront pas plus
que la lumière éphémère qui les
soutient. Surtout il y a Louis. "Parce
que c'était Louis, parce que c'était
moi" "Lui le Royal et moi le
Just". Entre Montaigne et la
Boétie, Olivier Larizza nous conte
une belle histoire d'amour, toujours
pudique, toujours réservée, entre
deux hommes, qui pour survivre
s'inventent des lendemains de
communion. La Doudou, aussi
improbable que le prénom qu'elle
porte, Natacha, apparait comme un
personnage secondaire, dont la trace
dans la construction du récit, tient
plus aux attaches martiniquaises de
l'auteur qu'à une réelle nécessité
littéraire. Elle fonctionne comme un
contrepoids, un paravent, un
garde-fou à cet élan qui pousse
Gaspar et Louis l'un vers l'autre
pour survivre. L'acte douloureux par
lequel Gaspar va s'extraire de
l'enfer s'il lui permet de retrouver
sa douce et leur fils Noé fera de
lui "un demi homme, mais un père
à part entière" comme Larizza
l'écrit joliment. A méditer en ces
lieux où les hommes à part entière
(c'est-à-dire s'imaginant non
castrés) sont à peine des
demi-pères.
L'écriture est alerte, vive et elle
emprunte des tournures d'une autre
époque, plus proche de nous que de
celle dont il question dans le
récit. Il y a des passages, dans
lesquels la ponctuation disparaît,
alourdissant tout à coup,
l'atmosphère du récit. La mise en
page, (notamment page 157),
participe à la restitution d'une
oppression obsédante qui finit par
envahir l'espace privé ou du moins
ce qu'il en reste. Olivier Larizza
utilise aussi de jolis néologismes
comme cette trouvaille de vianderie,
tellement bienvenue dans le
contexte.
Au delà de l'intérêt historique du
livre qui contribue à sortir de
l'ombre un évènement sans doute
écrasé sous la honte d'un
commandement dans lequel les Nivelle
et autres bouchers furent plus
nombreux que ceux que l'histoire
retiendra, on aura du plaisir à
découvrir un écrivain dont on
pressent que le désir de paternité
concerne davantage la littérature
que les langes à changer de marmots
en surnuméraires.
A trente-deux ans, l'âge du
narrateur faut-il le rappeler,
Olivier Larriza, Maitre de
Conférence en littérature anglaise à
l'UAG, est déjà l'auteur d'une
dizaine d'ouvrages. il nous offre là
un roman à la fois historique et
très personnel dans lequel, avec une
grande élégance, il souligne
l'absolue nécessité de l'amitié
entre les hommes, au-delà des
rivalités qui les opposent, pour
faire du lien social. Il rappelle
aussi, ce qui relève du volontarisme
dans cette anankè : " Je me rends
compte que l'amitié -comme l'amour-
n'est pas un sentiment-, ou pas
seulement : c'est une construction.
Une maison. Sans toi, Louis, je suis
sans toit. Rien qu'un homme esseulé,
un errant."
Fort-de-France, le 15/09/08
Roland Sabra