Aimé Césaire
ne
meurt jamais
Dessin :
http://www.sergediantantu.com/HOMMAGE%20AIME%20CESAIRE.htm
par Olivier Larizza
Il est la référence cardinale. Le
poteau mitan universel. Déifié de
son vivant, mythifié même. Césaire
apparaissait — pardon : il
apparaît — comme immortel. Il
tient du surhumain, de la surnature.
Une figure tutélaire qui veille sur
son peuple ad vitam aeternam.
Rien ne devait lui arriver. Il était
aussi vieux qu’un dieu. Solide et
inamovible comme un monument.
Césaire ne disparaîtra jamais de la
surface de son île, de cette terre.
Les Martiniquais mettront longtemps
à réaliser qu’il est réellement
décédé tant il échappe à la
condition matérielle par toute la
force symbolique et rayonnante qu’il
recèle.
Césaire, en effet, est le grand et
le seul Papa de ce peuple. Il a su,
politiquement et littérairement,
faire valoir son discours et son
chant dans la relation complexe avec
la mère-patrie France. Césaire a
pris la parole et cet acte en
lui-même suffit. Il est performatif.
Il consacre la force de la
rhétorique, si prégnante dans les
Antilles. En prenant voix au
chapitre de l’Histoire et de
l’Histoire coloniale en particulier,
Césaire a signifié que lui, et le
peuple qui se reconnaissait en lui,
existaient pour eux-mêmes.
Les Martiniquais l’adulent. Ils
admirent et vénèrent son œuvre, sans
peut-être l’avoir comprise pour la
plupart d’entre eux. La plupart ne
l’a d’ailleurs pas lue (elle est
pourtant abordée dans les écoles).
Je le constate chaque année auprès
de mes étudiants.
Un chef d’entreprise m’a également
dit un jour : « Césaire, on n’essaye
même pas de le lire. Il est trop
haut pour nous ! » Allusion à son
plus célèbre texte, le Cahier
d’un retour au pays natal,
dont la première version publiée
remonte à 1939 et foisonne
d’obscurités surréalistes. L’œuvre
césairienne, en réalité
quantitativement assez maigre, ne
souffrirait aucune comparaison ni
jugement dépréciatif. Elle sort de
la catégorie des œuvres évaluables
pour entrer dans celle de l’Absolu,
en même temps qu’elle demeure
sibylline. Elle répond donc aux
critères du texte sacré : d’essence
absolue et mystérieuse. Il y a du
romantisme dans ce ressenti, l’idée
d’un absolu littéraire étant
historiquement l’apanage du rêve
romantique.
Pour les Martiniquais, sans qu’ils
l’expriment ainsi, Césaire incarne
une aporie : il est à la fois de
pierre et de chair. De pierre parce
qu’il est indestructible, comme tout
mythe ; il est d’ordre monumental.
De chair parce qu’il apparaît comme
le porte-drapeau de valeurs humaines
universelles, à tel point qu’on le
pressentait pour le prix Nobel de la
paix. C’est donc un cœur d’or sous
une carapace de granit. Il est une
fusion impossible, un oxymore
toujours vivant.
De l’oxymore au paradoxe, il n’y a
qu’un pas, que Raphaël Confiant a
courageusement franchi en 1993 en
publiant un essai qui lui attira
bien des foudres.
Jusque-là, nulle critique en
profondeur ne s’était formulée à
l’égard du poète totémique. La
première ne pouvait venir que d’un
fils. Le premier coup de semonce ne
pouvait être que de nature
œdipienne. Il fallait que ce soit un
Noir martiniquais — un Chabin en
l’occurrence — qui portât le premier
l’estocade afin d’écarter tout
soupçon d’absence de légitimité et
de malhonnêteté intellectuelle. Si
la première critique véritable et
solidement argumentée avait été
blanche, les inconditionnels du
« Nègre fondamental » auraient pu
soupçonner des raisons moins dignes
à celle-ci, surtout au sein d’une
société aussi petite et resserrée
que la Martinique, où toute critique
demeure inséparable de l’affect dans
sa perception, où elle se comprend
d’abord sur le mode affectif.
On ne critique donc pas Césaire ni
son œuvre d’une perfection
diamantaire — le personnage m’évoque
d’ailleurs le Rocher du Diamant, qui
surplombe, fier, serein et
invulnérable, la mer caribéenne du
Sud, dont les yeux d’or par milliers
se tournent vers lui sous le soleil
brûlant. On ne tue donc pas le père
impunément, car tuer le père, c’est
implicitement reconnaître la
suprématie de la mère, donc de la
France. Insupportable pour un ancien
peuple colonisé. Pour autant, se
demande à juste titre Confiant,
quelle a été la véritable action du
député-maire Césaire — il cumula ces
deux fonctions pendant un
demi-siècle ! — face à la domination
métropolitaine, au néo-colonialisme
qu’il étrillait, accusant la France
moderne (qui l’encense aujourd’hui)
d’être responsable, dans son
ancienne colonie d’outre-mer, d’un
« génocide par substitution » ?
À quoi ont abouti les velléités
autonomistes du rebelle ? « Nous
survivons grâce à vous ! »
lance-t-il au Premier ministre
François Fillon lors de sa dernière
visite, le 5 janvier 2008. Dans la
même personne, certains voient « le
génie littéraire et le nain
politique » : une poésie de
l’éructation et de l’indignation
dont Confiant ne décèle pas les
traces dans son action politique
concomitante, considérant le
processus d’assimilation appelé des
vœux du député-maire et enclenché en
1946 comme la source des maux
actuels de la Martinique. Lien
causal probablement grossi et
exagéré mais non dénué de fondement.
Le destin de l’île aurait sûrement
été différent si la voie de
l’autonomie avait, au sortir de la
seconde guerre mondiale, alors
qu’une nouvelle ère propice à la
reconstruction s’ouvrait, été
soutenue et revendiquée par le
porte-parole du peuple martiniquais.
L’histoire des îles voisines (comme
l’anglophone Sainte-Lucie devenue
indépendante) démontre que cela
était possible.
Même si l’on panthéonisait Césaire,
son œuvre poétique et théâtrale
demande aussi à être réévaluée d’un
point de vue littéraire. En quoi
tient son originalité intrinsèque ?
Les réserves isolées qu’on émet
parfois à son égard restent d’ordre
idéologique (elles sont bien plus
rarement d’ordre esthétique) et
elles se concentrent chez les
fondateurs du mouvement de la
créolité.
Confiant déplore ainsi que la
négritude, inventée par Césaire,
n’ait dégagé « aucun art poétique,
aucune règle stylistique, aucune
manière de faire ». Ce qui semble au
contraire un signe de vivacité, de
bonne santé, car l’art ne se
satisfait pas de la règle : il est
fondamentalement imprévisible,
personnel et transgressif. Confiant
regrette encore que l’œuvre
césairienne n’ait pas cannibalisé
la langue française, ainsi que le
prévoyait son auteur — « La
littérature antillaise sera
cannibale ou elle ne sera pas »,
avait annoncé très tôt le poète. On
lui reproche de renforcer le pouvoir
idéologique du Blanc en apportant de
l’eau salée au moulin de la langue
française. De ne pas s’être émancipé
du courant littéraire blanc qui
l’enfanta, celui d’André Breton. On
lui reproche donc l’expression de sa
francité quand, dans le même temps,
la négritude n’a jamais trouvé de
véritable résonance chez le peuple
martiniquais. L’africanité de
celui-ci, comme sans doute chez
Césaire lui-même, subsiste au rang
de fantasme, de posture. De
rhétorique.
Or la rhétorique ne suffit pas à la
destinée d’un peuple, ni à son
bien-être, oserais-je dire à son
bonheur : elle est en deçà de
l’action. Elle est chimère ou simple
fulgurance si elle ne s’actualise
pas. Les Martiniquais perdent leur
plus grand poète, ils perdent celui
dont ils citent les vers à tout bout
de champ pour « se garder de se
croiser les bras en l’attitude
stérile du spectateur », comme il
l’écrivit dans Le Cahier d’un
retour au pays natal. La
disparition du grand papa rassurant
à l’ombre quelque peu intimidante va
peut-être marquer le début d’un
processus symbolique de maturation
où les mots, prenant tout leur sens,
libèreront leurs principes actifs.
Olivier Larizza
écrivain & maître de conférences
www.olivier-larizza.com