Lame
de fond ou nouveau miroir aux
alouettes ? " Les luttes
politiques proprement modernes
qui, pendant plus de deux
siècles, avaient été des luttes
de redistribution sont devenues
prioritairement des luttes de
reconnaissance ", écrit
Alain Caillé, directeur de la
Revue du Mauss (Mouvement
anti-utilitariste dans les
sciences sociales), et
professeur de sociologie à
l'université Paris-X Nanterre.
Certes, les conflits de
répartition ne sont pas encore
caducs. " Mais il devient
chaque jour plus clair,
poursuit M. Caillé, qu'il ne
suffit pas de produire et de
redistribuer des biens et des
services objectifs, matériels,
mesurables, pour espérer
surmonter toute une série
d'autres conflits sociaux qu'on
avait crus longtemps
secondaires, solubles dans la
lutte des classes économiques,
et qui y apparaissent désormais
tout à fait irréductibles. "
C'est au sociologue allemand
Axel Honneth que l'on doit
d'avoir suscité les débats
récents autour de la notion de "
reconnaissance ". Dans La
Lutte pour la reconnaissance
(éditions du Cerf, 2000) comme
dans La Société du mépris
(La Découverte, 2006), celui que
l'on présente souvent comme le
successeur du philosophe et
sociologue allemand Jürgen
Habermas, montrait que les "
pathologies sociales " ne
sauraient se réduire au problème
des inégalités ; mais qu'elles
sont dues aux conditions
fondamentales qui permettent, ou
non, " une vie bonne et
réussie ". C'est dans le
prolongement des recherches d'Honneth
que se situe cet ouvrage, auquel
ont participé quinze
contributeurs, pour la plupart
chercheurs en sociologie, mais
aussi en psychologie du travail,
ou en anthropologie.
Comment expliquer l'ampleur de
cette quête de reconnaissance,
qui s'exprime aujourd'hui, si
l'on en croît l'ouvrage, dans
tous les secteurs de la société
? Quelle valeur y attribuer ?
" Les souffrances créées par
l'absence de reconnaissance,
l'invisibilité, le mépris sont
proprement insupportables ",
écrit M. Caillé, pour qui la
quête de reconnaissance serait
un fait social " total ",
" premier " et "
primordial ", l'accumulation
du capital (ou sa dilapidation)
n'étant qu'un " moment "
de cette lutte.
La
société aurait une sorte de "
devoir de reconnaissance ".
Mais il y a plusieurs types de
reconnaissance, montrent les
auteurs ; et la demande de
reconnaissance est souvent
ambiguë. Andy Warhol promettait
à tous un quart d'heure de
célébrité. Mais l'offre de
reconnaissance, par les médias
ou les entreprises, n'est-elle
pas illusoire ou manipulatrice ?
Et comment concilier la
sollicitude et la justice ?
L'éthique de la reconnaissance
ne s'oppose pas à l'éthique de
la justice, mais elle s'en
distingue. La justice est
abstraite, et aveugle ; elle
jette sur les êtres un pieux
voile d'ignorance. La
reconnaissance, elle, est
affaire de discernement. " La
sagesse pratique consiste à
inventer les conduites qui
satisferont le plus à
l'exception que demande la
sollicitude en trahissant le
moins possible la règle ",
écrivait Paul Ricoeur, autre
penseur de la reconnaissance.
C'est à cette sagesse pratique
que cet ouvrage, stimulant, nous
convie.
Philippe Arnaud
LA QUÊTE DE RECONNAISSANCE
Nouveau phénomène social
total
sous la direction d'Alain
Caillé
(La Découverte, 304 p., 25 ¤)