Prenons par
exemple L’attentat,
couronné par le prix des
libraires plus quelques autres
prix de moindre importance et
qui a remporté un grand succès.
Il faut dire qu’il traitait d’un
sujet particulièrement brûlant,
celui des attentats des
kamikazes palestiniens contre
des cibles civiles israéliennes.
L’histoire de L’Attentat
commence par l’explosion d’une
de ces bombes humaines dans un
fast-food de Tel Aviv.
Il s’avère bientôt qu’il a été
provoqué par l’épouse d’un grand
chirurgien de la ville. Elle et
lui sont tous les deux d’origine
bédouine, ont de la famille en
Palestine, mais sont
parfaitement intégrés à la bonne
société de Tel Aviv. Lorsqu’on
apprend au docteur Jaafari que
c’est son épouse Sihem qui est
responsable du crime, il
commence par ne pas le croire.
Puis, après s’être rendu à
l’évidence, il n’a de cesse de
vouloir expliquer ce qui demeure
à ses yeux totalement
incompréhensible.
Au fil du
livre, par petites touches
successives, l’auteur laisse
entendre que le couple formé par
Amine Jaafari et Sihem est moins
idyllique qu’il ne le paraît aux
yeux du docteur. Celui-ci,
aveuglé par sa réussite
professionnelle et matérielle,
est porté à enjoliver le
tableau. En réalité, il traite
sa femme - qui ne travaille pas
- plutôt comme une potiche
qu’une partenaire et il aurait
pu s’étonner de son refus
d’avoir des enfants.
Contrairement à lui, toute à son
rêve de réussite et
d’intégration, qui se faisait un
point d’honneur de rester
au-dessus de la mêlée, elle
disposait de tout le loisir
nécessaire pour réfléchir à la
vanité de la réussite mondaine
et pour prendre fait et cause
pour son peuple opprimé.
Le plus
intéressant, néanmoins, est
ailleurs, puisque nous
n’entendrons jamais la voix de
Sihem qui disparaît dès le début
du livre. Pour connaître la
vérité, Amine entreprend de
rechercher les commanditaires,
seuls responsables selon lui, de
ce crime (dont il estime que sa
femme est aussi une victime).
Grâce à sa famille restée en
Palestine, il parvient à
rencontrer deux responsables de
la lutte armée. Bien qu’Amine
fasse tout ce qu’il peut pour
introduire le doute chez ses
interlocuteurs, ceux-ci
demeurent campés sur leurs
certitudes et aucune entente
n’apparaît possible entre les
deux positions en présence :
celle de la colombe et celle du
faucon. En renvoyant dos à dos
les deux parties, Y. Khadra
s’efforce sans doute de rester
politiquement correct et lisible
pour ses lecteurs. Pourtant, il
ne parvient pas vraiment à tenir
la balance égale entre le
médecin, replié sur son amour
égoïste, et volontairement
aveugle à la réalité qui
l’entoure, et des chefs
terroristes sûrs de leur bon
droit, celui des humiliés qui
n’ont d’autre issue que la
violence.
Extrait : "
Tu me parles de ton épouse et tu
ne m’entends pas parler de ta
patrie. Si tu refuses d’en avoir
une, n’oblige pas les autres à
renoncer à la leur..." Pour eux,
pas question de crevoter dans le
mépris des autres et de
soi-même... et aucun chagrin,
aucun deuil, ne les empêchera de
se battre pour ce qu’ils
considèrent, à juste titre,
comme l’essence de l’existence :
l’honneur. "Le bonheur n’est
pas la récompense de la vertu.
Il est la vertu elle-même".
Dans
l’entretien publié par Le
Monde, Y. Khadra rappelle
qu’il a fait la guerre contre
les terroristes islamistes en
Algérie. Mais la situation
racontée dans L’Attentat
est bien différente. Il s’agit
ici d’un peuple qui lutte pour
sa liberté, une situation
similaire à celle des résistants
sous l’occupation allemande. Ce
n’est pas la guerre entre les
courants de l’islam, comme en
Irak, ni le terrorisme des
anarchistes raconté, par
exemple, par Camus dans Les
Justes (1949) ; l’enjeu
n’est pas la prise du pouvoir ou
une révolution et le bonheur qui
est censé s’ensuivre pour le
peuple. Néanmoins une question
demeure : même si l’on admet que
la lutte pour la liberté est une
juste cause, justifie-t-elle
l’emploi de n’importe quel
moyen ?
Rappelons
l’histoire des Justes.
Au moment de lancer une bombe
sur la calèche du grand-duc de
Russie, Kaliayev se rend compte
qu’il y a deux enfants dans la
calèche, il hésite et le
grand-duc échappe à la mort. Le
chef, Annenkov, ne peut admettre
le moindre écart par rapport à
son plan : le grand-duc devait
mourir, peu importe avec qui. La
femme du groupe, Dora, soulève
alors un argument d’opportunité
politique (" l’Organisation
perdrait ses pouvoirs et son
influence si elle tolérait, un
seul moment, que des enfants
fussent broyés par nos bombes
"). Evidemment la morale n’est
pas loin, puisque l’Organisation
serait discréditée - si l’on
suit Dora - parce qu’elle aurait
commis un acte moralement
répréhensible aux yeux du peuple
qui doit la soutenir. Mais
quid si, comme en
Palestine, le peuple n’est que
médiocrement affecté, ou pas
affecté du tout, par la mort
d’(enfants) innocents dans
l’autre camp ?
On dira
peut-être qu’il existe un
principe éthique fondamental qui
interdit de prendre la vie des
innocents, et qu’une fin, aussi
légitime soit-elle, ne saurait
justifier des moyens
illégitimes. Mais les choses
sont plus compliquées car nous
sommes face à un problème moral
et politique. Or la
morale de la politique n’est pas
celle qui règne dans l’ordre
individuel. Par exemple,
l’Eglise catholique interdit le
meurtre perpétré par un individu
sur un autre (" Tu ne tueras
point "), mais tolère les
guerres (défensives) et les
morts qui les accompagnent. Le
responsable politique a le
pouvoir, en effet, dans certains
cas, d’exercer une violence
légitime. C’est même là ce
qui définit le politique, selon
Max Weber (Politik als Beruf,
1919).
On n’est
pas plus avancé, on le voit, car
on ne sait toujours pas où
s’arrête cette violence permise.
D’autant que, ainsi que le
souligne à nouveau Max Weber,
dès qu’on considère les moyens
et les fins, le bien peut
engendrer le mal comme le mal
engendrer le bien. Par exemple,
les bombardements des villes
allemandes et japonaises à la
fin de la Deuxième Guerre
mondiale ont fait des dizaines,
voire des centaines de milliers
d’innocents, mais, en hâtant la
fin de la guerre, ils ont sans
doute préservé un nombre plus
grand de vies. Du moins est-ce
la justification de ces
bombardements qui est mise en
avant.
Un tel
exemple éclaire le jugement que
l’on peut porter sur le
terrorisme palestinien. Si l’on
considère qu’il peut conduire
les Israéliens à céder aux
(justes revendications) du
peuple palestinien, alors il a
sa raison d’être. Si au
contraire on est persuadé que le
terrorisme ne fait que renforcer
les Israéliens dans leur
détermination, alors le
terrorisme devient une faute
politique et il n’est de ce
fait plus justifié
moralement.
Cela
n’enlève rien, évidemment, à la
pertinence des explications de
Yasmina Khadra. Les raisons
qu’il avance pour nous faire
comprendre pourquoi certains
Palestiniens sont prêts à se
faire sauter pour tuer des
Israéliens - l’humiliation, la
frustration, l’esprit de
revanche ou de vengeance - sont
certainement présentes (ce qui
n’empêche pas qu’il y ait
d’autres explications liées à
d’autres enjeux). Les chefs
terroristes palestiniens
disposent ainsi d’un potentiel
apparemment inépuisable de
kamikazes. Mais ce n’est pas
pour autant qu’ils font de la
bonne politique en les envoyant
au suicide.
*Professeur
d'Economie à l'UAG.