L’émerveil
potager.
par Kenjah
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Madame Poule
prend la plume
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Il se pourrait que le dernier opus de
Jacqueline Labbé, « Madame Poule prend la
plume », passe pour un livre de « contes »
(comme on dit parfois pour ces auteurs
retombés en enfance et qui béatifient leur
innocence artificielle d’un plat moralisme),
Mme Labbé étant connue pour ses bwabwa et sa
simplicité. Il se pourrait même que ce petit
ouvrage de 120 pages passe pour un bouquin
de plus, au sein d’une production antillaise
pléthorique, mais ô combien inégale. C’est
là, qu’à mont tour, il me faut prendre la
plume. Pour dire, « Attention, petite
merveille ! ». Le coup du fakir qui tient
son naja et ne le lâche plus. Un pur plaisir
de lecteur flâneur. Entre du Bach et du Max
Cilla, avec des plages de Fall Frèt et de
Féfé Maholany, Mona et Chico Jehelman tout
semblés, itou Hurard et Barrel en léger
fond… Quelque chose d’inclassable, qui
relève autant de l’anthropologie que de la
poésie. Un art de la rencontre qui est, en
vérité, celui du raconter. Ou comment faire
palpiter, d’une dramaturgie minimaliste et
anchoukée, ces petites questions
existentielles qui agitent le plus clair de
nos pensées. Parler une parole qui se tait,
parler une langue et ses langages. Parler,
du Tout et de rien. Ce Tout vivant qui vibre
autour de nous ; ce rien à quoi nous sommes
bons et qui multiplie dans nos solitudes…
Mais qui est Madame Poule ? Certainement pas
un personnage (elle ne fait pas rôle), ni
même héroïne, à juger-voir coquine… Madame
Poule est plus que cela : Madame Poule est
possiblement une amie… Comme dans Colombo,
je vous livre le secret au début. Car tout
l’art impalpable de Jacqueline Labbé est de
vous entraîner dans la rencontre. Dans cet
improbable de nos modernités planifiées et
séquencées qu’est une véritable rencontre :
mystérieuse, incertaine, volubile,
éclectique, sans queue ni tête, pleine de
gloussements… Texte surréaliste, autant que
récit témoignage, ce roman de J. Labbé
plaide pour le sourire partagé et la mémoire
du bèl bonjou. C’est sans doute là sa
contribution à la déshumanisation du monde
en cours, et c’est un virus redoutable
qu’elle inflige à la littérature formatée et
à la lecture fast food qui accompagnent, en
chevaux de Troie, la mondialisation des
imaginaires sous l’égide de LVMH et de Walt
Disney. Peut-on encore parler avec tendresse
et humilité de l’acte d’écrire ? La
littérature peut-elle encore aborder la
philosophie du quotidien sans que la volonté
de partage ne tourne en didactique, ou le
témoignage en procès historique ? Madame
Poule prend la plume pour nous parler
d’amitié. C’est vite dit. Mme Poule est
ronde et grasse. Elle installe la rencontre
comme il se doit d’installer, ici-dans, une
conversation entre gens bien élevés et
consentants. C’est dire si Mme Poule tourne
autour du potager. Ah, ce potager ! Dans
tous les petits jeux de miroirs que tisse J.
Labbé autour du geste d’écriture, il me
vient à penser que son habileté suprême
tient dans ce potager à travers lequel elle
nous ballade, comme une aïeule protectrice,
et dont les fruits sont de hautes et douces
méditations. Cette poésie, joyeuse et
finement ciselée, de nos présences
antillaises, m’a enchanté. Ce pari osé
d’aborder la création martiniquaise comme un
« racontage » est dominé de bout en bout par
la sérénité de Mme Poule qui, n’ayant
d’autres ambitions que son petit jardin,
peut bien se laisser aller à un peu de
vérité, Woy ! Cela donne un chant lyrique et
familier, où soufflent parfois les grands
vents des discours antillais, parfois la
bienveillance d’un Khalil Gibran. Le milan
coule sans essuyer pièce côté. La parole
s’enroule sans fin autour de la rencontre ;
chacun donne son avis et ça vrille fond ;
comme antan lontan, sur le pas de la porte
qui donne sur le potager… Le travail
d’écriture est remarquable de fluidité et de
musicalité sans jamais perdre la gravité de
son exigence. Et, petite jujube sur le
gâteau, l’iconographie qui reprend des
dessins de l’auteure, concourt à « encrer »,
par son inspiration naïve et mystique, la
rencontre avec le texte dans un imaginaire
de la voix-égale, prête au répons, au vif du
tibwa de la mémoire… Emerveillée Jacqueline
Labbé, qui a su trouver ce ton apaisé pour
manier les brûlots. J’ai par moment la même
émotion en lisant Tony Morrison : faire
vivre et ressentir ces petites tragédies
familières (dont nous sommes acteurs) du
point de vue resté dans l’ombre et le
silence. Le dire sans accusation ni
illusions : témoigner d’une condition
humaine singulière, mais accessible au
Tout-monde par le partage de la souffrance,
de la solitude et de la mort. Qu’elle est
précieuse cette Mme Poule, avec sa suave
bonhommie ! Graver, tant qu’il est temps,
les signes de ce qui s’enfuit, à la picorée,
en même temps que nos potagers. Nos potagers
intimes, désormais plantés de télénovelas et
de panneaux photovoltaïques… Dire la belleté
effrayante du monde et de l’Etranger, de nos
lieux-dits et de nos zombis, avant le
prochain tsunami. Dire sa vérité, si humble
soit-elle. Simplement, à nu, prendre la
plume.
Jacqueline LABBÉ, Madame Poule prend la
plume, éditions Thot, 2011
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