Inutile d'insister sur la
notoriété mondiale du
Kâma Sûtra. On trouve,
sous ce nom, d'innombrables
recueils recensant les
positions pour s'accoupler,
des multitudes de conseils
pour faire durer le plaisir
et varier les sensations.
L'étiquette Kâma Sûtra se
retrouve aussi sur des
parfums, onguents,
cosmétiques, lingeries et
autres accessoires dont
l'inventaire excède le cadre
de cet article. Mais,
justement, ce n'est qu'une
étiquette.
Car presque personne n'a
lu, vraiment, l'original
sanskrit et ses
commentaires. L'antique
traité ne fut traduit en
anglais pour la première
fois qu'en 1883, en français
en 1885, en allemand en
1897. On découvre
l'originalité de cette
encyclopédie érotique grâce
cette nouvelle édition,
remarquablement présentée et
annotée par un spécialiste
des textes sanskrits, Wendy
Doniger, professeur émérite
à l'université de Chicago,
et par le psychanalyste,
anthropologue et romancier
Sudhir Kakar.
Il suffit de commencer à
lire pour voir que nos
catégories et nos découpages
habituels sont déconcertés.
Car ce discours (sûtra)
du plaisir (kâma) ne
se réduit pas à un guide du
sexe. Kâma est une sphère
fondamentale de l'existence,
un des quatre " buts de
l'homme " dans la conception
indienne classique. La
sphère du plaisir inclut la
sexualité aussi bien que la
poésie, le théâtre, les
parfums, la danse ou la
musique. Voilà pourquoi, par
exemple, le vocabulaire du
traité n'est ni vraiment
obscène ni médical et
distancié, mais tout à la
fois dru, précis et imagé.
DÉLIMITATIONS ENTRE
LES SEXES
En quoi ce traité, rédigé
au cours du IIIe siècle de
notre ère, est-il
spécifiquement indien ? "
L'un des traits
spécifiquement indien du
Kâma Sûtra, dit Sudhir Kakar,
est d'abord sa forme de
sensualité contenue. Je ne
crois pas que les Indiens de
l'Antiquité, au moment où le
texte fut rédigé, étaient
aussi hédonistes que les
Romains ou les Egyptiens de
l'époque. Le Kâma Sûtra
défend une forme de plaisir
sensible qui se tient entre
le feu du désir instinctuel
et la glace de la moralité
inhibitrice, et il reconnaît
là le royaume d'Eros, où la
nature nécessite la culture.
Il est indien également dans
sa façon de penser, toujours
relative à un contexte. Par
exemple, le livre consacré à
la question des "épouses des
autres hommes" partage la
désapprobation des hindous
envers l'adultère. Mais
ensuite, de manière très
indienne, il dresse la liste
des exceptions à cette
règle, par exemple si votre
passion insatisfaite risque
de vous faire tomber
malade... Il va donc
esquisser les techniques
pour séduire les femmes des
autres. Sa position est à
peu près la suivante : Vous
ne devriez pas, mais si vous
devez absolument, alors
voilà comment faire, mais,
bien sûr, vous ne devez pas
commencer par là ! "
Finalement, il apparaît
que ce sont les contours
même du corps, et les
délimitations entre les
sexes, qui se révèlent
autrement agencés qu'en
Occident. " Le corps
indien, ajoute Sudhir
Kakar, est plus ouvert
sur ce qui l'entoure, plus
intimement relié à la psyché
(une forme subtile du
corps), à la Cité, à
l'environnement naturel et
cosmique. A l'opposé,
l'image occidentale est
celle d'un corps nettement
découpé, précisément
différencié du reste des
choses de l'univers, en
contact relativement ténu
avec le monde extérieur à
travers un nombre limité de
canaux. Il y a aussi moins
de différenciation entre
masculin et féminin qu'en
Occident. Visible dans les
représentations artistiques
des sexes, cette moindre
différenciation est aussi
renforcée par la religiosité
hindoue, qui finit par
élever les rapprochements
masculin-féminin à la
hauteur d'une quête
spirituelle et mystique. "
R.-P. D.
KÂMA SÛTRA
de Vâtsyâyana Mallanâga.
Edition de Wendy Doniger
et Sudhir Kakar,
Traduction de l'anglais
et postface d'Alain Porte,
Seuil, 432 p., 23 ¤.