Jonathan Littell :
«L'idéologie
indépendantiste tchétchène est morte»
Propos recueillis par Isabelle
Lasserre
INTERVIEW - Jonathan Littell, auteur des
Bienveillantes (Goncourt 2006) publie un essai sur
la Tchétchénie*, fruit d'un reportage effectué en
avril dernier.

Jonathan Littell. (Dessin
: Dobritz)
Jonathan Littell. (Dessin : Dobritz)
Dans son dernier livre, Jonathan Littell brosse
un tableau inquiétant d'un pays où il a séjourné
à plusieurs reprises, dans le cadre de missions
humanitaires.
LE FIGARO. - Comment vit-on en Tchétchénie à
l'heure de Vladimir Poutine et de Dmitri
Medvedev ?
Jonathan LITTELL. - La Tchétchénie est une
République assez irréelle, avec un énorme
décalage entre les apparences et la réalité.
Grozny, la capitale, a été entièrement
reconstruite depuis la seconde guerre. Tout à
l'air normal. Dans le centre-ville, il y a
maintenant des restaurants de sushis, des grands
supermarchés qui vendent des DVD, des magasins
d'électronique. Et en même temps, des gens
disparaissent, même le jour. La répression
s'était calmée en 2007. Lorsqu'il est arrivé au
pouvoir cette année-là, avec la bénédiction du
Kremlin, (pour succéder à son père, Akhmad, tué
dans un attentat en 2004), le président
tchétchène Ramzan Kadyrov a calmé le jeu pour
asseoir sa légitimité. Les disparitions et les
actes de torture ont diminué. Mais en 2008, la
situation a recommencé à se détériorer. Elle
s'est franchement dégradée en 2009. Les
enlèvements (de civils soupçonnés de liens avec
la rébellion) sont de plus en plus fréquents.
Certains ne reviennent jamais, d'autres
reviennent après avoir été torturés.
Qui est derrière ces enlèvements ?
Avant, pendant la seconde guerre, ils étaient le
fait d'hommes cagoulés. Aujourd'hui, ce sont des
policiers en uniformes qui viennent chercher les
Tchétchènes chez eux. Ils appartiennent aux
forces de sécurité de Kadyrov, qui sont
légalement rattachées au ministère de
l'Intérieur russe. L'essentiel de la répression
est désormais réalisé par les Tchétchènes et non
plus par les Russes. Ramzan Kadyrov a obtenu le
monopole de la répression et de la violence chez
lui. Tout passe désormais par ses troupes. C'est
le résultat de la «tchétchénisation» du conflit
(solution imaginée par Poutine en 2002 pour
résoudre la question du séparatisme en
installant à Grozny un pouvoir tchétchène fort
et en remplaçant les forces russes par des
Tchétchènes ralliés). Les Russes ont délégué la
Tchétchénie à Ramzan Kadyrov. Les victimes
finissent pourtant souvent dans le système
judiciaire russe. De nombreux prisonniers
tchétchènes sont envoyés en Sibérie. Dans les
prisons, on les expose délibérément à des virus,
on les met en contact avec des malades de la
tuberculose, si bien que peu d'entre eux
reviennent. Plusieurs commandants historiques de
la rébellion sont morts en prison,
officiellement de maladie. Kadyrov s'est opposé
à cela, mais cela continue. Les rebelles
islamiques aussi, bien sûr, commettent des
assassinats. Mais ils sont généralement ciblés.
Quelle est la situation des ONG et des
représentants des droits de l'homme en
Tchétchénie ?
Le bureau de Memorial (la principale association
russe de défense des droits de l'homme) à Grozny
était très important pour les familles des
victimes, car il donnait des informations,
aidait à entreprendre des recours. Mais Natalia
Estemirova, (militante russe de Memorial), a été
assassinée en Ingouchie en juillet 2009. Elle
enquêtait sur des cas très précis. Pour réagir
au tollé international suscité par ce meurtre,
qu'il n'avait pas anticipé, Kadyrov a encore
accru la pression sur les associations. Un
procès en diffamation a été intenté au directeur
de Memorial, Oleg Orlov. Sur place, il a ordonné
un grand nettoyage. Les représentants des droits
de l'homme, les derniers activistes de Memorial,
tous ont été évacués de Grozny. Kadyrov a décidé
de liquider la résistance et de se débarrasser
des ONG. Avec le soutien de Moscou.
Comment expliquez-vous cette brusque
aggravation de la répression en 2009 ?
Ramzan Kadyrov pensait que sa politique de la
carotte et du bâton lui permettrait de régler
définitivement le problème de la résistance.
Mais cette dernière existe toujours. Sa méthode,
qui était pourtant plus subtile que les
précédentes, basées uniquement sur la force, a
échoué. Ça le rend dingue. Il ne supporte pas
qu'on lui résiste.
Où en est exactement la résistance
tchétchène, dont les Russes essaient de se
débarrasser depuis 1994 ?
Depuis la levée du KTO (acronyme russe
qualifiant l'opération antiterroriste lancée par
Moscou en 1999) en mars 2009, les rebelles
islamistes sont de nouveau relativement actifs.
Récemment, on a vu une grande extension des
attentats suicides. C'est une preuve de
faiblesse de la résistance, qui n'a plus la
capacité opérationnelle pour monter des coups
d'envergure. Certains affirment qu'il subsiste
encore certaines unités combattantes
nationalistes. Mais elles ne doivent pas être
nombreuses. La résistance, aujourd'hui, est
surtout islamique. C'est une conséquence de la
politique menée par le Kremlin, qui a consacré
toute son énergie à investir sur les durs et à
affaiblir les modérés. Car il est toujours plus
facile de justifier la répression lorsqu'on a,
en face, d'«infâmes barbus»…
Les idées indépendantistes, portées pendant
la guerre par les nationalistes tchétchènes,
existent-elles encore ?
Non, l'idéologie indépendantiste itchkérienne
est morte. Car ses porteurs sont morts. Ou alors
ils sont en exil, incapables de porter le projet
politique. De nombreux combattants
indépendantistes ont aussi été récupérés par le
pouvoir tchétchène prorusse : ce volet de la
tchétchénisation a bien marché. Certains disent
que dans des années peut-être, une nouvelle
situation permettra à l'idée indépendantiste de
revivre… En attendant, ceux qui sont au pouvoir
prétendent être indépendants de Moscou et faire
tout ce qu'ils veulent. Mais Ramzan Kadyrov ne
contrôle pas les ressources pétrolifères. Aucun
investissement n'a été fait dans le gaz et
l'électricité. À part la construction, il n'y a
quasiment pas d'économie tchétchène. Il n'y a
pas d'emploi non plus, on peut juste travailler
pour le gouvernement. Ramzan Kadyrov n'a pas eu
le droit de monter une économie autonome
structurante.
L'islamisation a-t-elle gagné toute la
Tchétchénie ?
Il existe encore des espaces de liberté, mais
ils se réduisent. Moscou a donné son feu vert à
Kadyrov pour l'islamisation de la Tchétchénie.
Le pouvoir tchétchène prétend promouvoir un
islam dit «traditionnel», soufi, pour contrer le
salafisme p
rôné par les combattants islamistes.
Mais le discours traditionaliste de Ramzan n'en
a que le nom car, en fait, c'est la charia, ou
plutôt une néocharia qui est au cœur du projet
religieux. Finalement, un islam différent de
l'islam traditionnel des Tchétchènes a
progressivement été mis en place.
Cela prend-il dans la société ?
Non, car le discours islamique est artificiel,
il n'a pas de contenu réel. En fait, ce sont
surtout les femmes qui sont victimes de ce
«retour à la tradition». Les hommes, eux, ne
sont pas obligés de respecter le ramadan. Mais
le port du voile est désormais obligatoire dans
les bâtiments publics et à l'université. Ramzan
Kadyrov et son entourage prêchent la polygamie.
On a l'impression que les hommes se vengent car
pendant la guerre, ce sont les femmes qui ont
tenu le pays, elles avaient gagné en
indépendance et en importance.
Après tant d'années de souffrances, dans quel
état est la société ?
Elle est complètement déstructurée, elle a perdu
ses repères, ses vraies valeurs, ses règles et
ses codes sociaux les plus profondément ancrés.
La «Tchétchénité», cette culture à la fois
communautariste et individuelle, qui fait que
chaque homme est un général, mais que tous les
généraux travaillent ensemble, a été détruite.
Le père de Ramzan Kadyrov incarnait encore, à sa
manière, certaines valeurs sociales tchétchènes.
C'était un ancien mufti, son autorité était
reconnue. Mais son fils est très différent. Il
humilie en public des hommes plus âgés que lui,
il fait tabasser des amis de son père : il offre
un modèle bizarre au peuple. La société
tchétchène avait déjà été transformée par la
déportation (au Kazakhstan, sous Staline) et la
période soviétique. L'assaut russe a encore
davantage abîmé le ciment identitaire.
Comment se fait-il que le système puisse
ainsi perdurer et que Ramzan ne soit pas
assassiné ou chassé du pouvoir ?
Il y a eu quelques tentatives d'assassinat
contre Ramzan Kadyrov. Ceux qui lui sont
personnellement loyaux ne sont que quelques
centaines. Les autres n'ont pas le choix, même
si plein de gens accueillent favorablement cette
«normalisation». Tout le système tient grâce à
la kryscha (littéralement, le «toit», ce qui
signifie la «protection») de Poutine. Le jour où
il n'est plus là, ce sera une autre histoire.
La Tchétchénie est-elle toujours un cancer
pour la Russie ?
Oui, toujours. Car comme l'avait décrit Anna
Politkovskaïa, la violence tchétchène s'exporte
en Russie, notamment via les policiers russes
qui appliquent les mêmes méthodes qu'en
Tchétchénie. On a ainsi relevé une augmentation
des cas de torture dans les commissariats en
Russie. Le risque est donc une tchétchénisation
de la Russie. Il y a aussi une forte KGBisation
de la société russe. Enfin, si le conflit a été
maîtrisé en Tchétchénie, il s'est désormais
déplacé, dans les Républiques voisines.
L'Ingouchie est régulièrement frappée par des
attentats. Le chaos absolu règne au Daguestan.
Moscou ne sait d'ailleurs pas quoi faire pour
répondre à cela. Le Kremlin cherche des
solutions. Certains pensent qu'il est possible à
la Russie de vivre avec un conflit de faible
intensité dans le Caucase. Mais d'autres
s'inquiètent pour la sécurité des Jeux
olympiques de Sotchi en 2014.
Comment expliquez-vous cet acharnement de
Moscou ?
C'est la hantise du séparatisme. Ils n'arrivent
pas à dépasser cette obsession. Mais en même
temps, en reconnaissant les indépendances de
l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud (Républiques
sécessionnistes de la Géorgie), ils ont rouvert
la porte des séparatismes et pris le risque de
relancer les revendications chez eux.
Juridiquement, ils se sont tiré une balle dans
le pied…
Mais finalement, qui a gagné la guerre ? Les
Russes ou les Tchétchènes ?
La réponse est très ambiguë. Cela dépend du sens
que l'on donne au mot «victoire». Les deux
parties pensent avoir gagné la guerre. C'est le
résultat de la stratégie russe : faire croire
aux Tchétchènes qu'ils ont gagné. Mais les
Russes ont passé un pacte avec le diable. Car si
la défaite militaire de la résistance
nationaliste est totale, la résistance islamiste
se développe dans les républiques voisines…
* Tchétchénie, An III , Folio documents,
Gallimard, 140 pages. consacré toute son
énergie à investir sur les durs et à affaiblir
les modérés. Car il est toujours plus facile de
justifier la répression lorsqu'on a, en face,
d'«infâmes barbus»…
Les idées indépendantistes, portées
pendant la guerre par les nationalistes
tchétchènes, existent-elles encore ?
Non, l'idéologie indépendantiste itchkérienne
est morte. Car ses porteurs sont morts. Ou alors
ils sont en exil, incapables de porter le projet
politique. De nombreux combattants
indépendantistes ont aussi été récupérés par le
pouvoir tchétchène prorusse : ce volet de la
tchétchénisation a bien marché. Certains disent
que dans des années peut-être, une nouvelle
situation permettra à l'idée indépendantiste de
revivre… En attendant, ceux qui sont au pouvoir
prétendent être indépendants de Moscou et faire
tout ce qu'ils veulent. Mais Ramzan Kadyrov ne
contrôle pas les ressources pétrolifères. Aucun
investissement n'a été fait dans le gaz et
l'électricité. À part la construction, il n'y a
quasiment pas d'économie tchétchène. Il n'y a
pas d'emploi non plus, on peut juste travailler
pour le gouvernement. Ramzan Kadyrov n'a pas eu
le droit de monter une économie autonome
structurante.
L'islamisation a-t-elle gagné toute
la Tchétchénie ?
Il existe encore des espaces de liberté, mais
ils se réduisent. Moscou a donné son feu vert à
Kadyrov pour l'islamisation de la Tchétchénie.
Le pouvoir tchétchène prétend promouvoir un
islam dit «traditionnel», soufi, pour contrer le
salafisme prôné par les combattants islamistes.
Mais le discours traditionaliste de Ramzan n'en
a que le nom car, en fait, c'est la charia, ou
plutôt une néocharia qui est au cœur du projet
religieux. Finalement, un islam différent de
l'islam traditionnel des Tchétchènes a
progressivement été mis en place.
Cela prend-il dans la société ?
Non, car le discours islamique est
artificiel, il n'a pas de contenu réel. En fait,
ce sont surtout les femmes qui sont victimes de
ce «retour à la tradition». Les hommes, eux, ne
sont pas obligés de respecter le ramadan. Mais
le port du voile est désormais obligatoire dans
les bâtiments publics et à l'université. Ramzan
Kadyrov et son entourage prêchent la polygamie.
On a l'impression que les hommes se vengent car
pendant la guerre, ce sont les femmes qui ont
tenu le pays, elles avaient gagné en
indépendance et en importance.
Après tant d'années de souffrances,
dans quel état est la société ?
Elle est complètement déstructurée, elle a
perdu ses repères, ses vraies valeurs, ses
règles et ses codes sociaux les plus
profondément ancrés. La «Tchétchénité», cette
culture à la fois communautariste et
individuelle, qui fait que chaque homme est un
général, mais que tous les généraux travaillent
ensemble, a été détruite. Le père de Ramzan
Kadyrov incarnait encore, à sa manière,
certaines valeurs sociales tchétchènes. C'était
un ancien mufti, son autorité était reconnue.
Mais son fils est très différent. Il humilie en
public des hommes plus âgés que lui, il fait
tabasser des amis de son père : il offre un
modèle bizarre au peuple. La société tchétchène
avait déjà été transformée par la déportation
(au Kazakhstan, sous Staline) et la période
soviétique. L'assaut russe a encore davantage
abîmé le ciment identitaire.
Comment se fait-il que le système
puisse ainsi perdurer et que Ramzan ne soit pas
assassiné ou chassé du pouvoir ?
Il y a eu quelques tentatives d'assassinat
contre Ramzan Kadyrov. Ceux qui lui sont
personnellement loyaux ne sont que quelques
centaines. Les autres n'ont pas le choix, même
si plein de gens accueillent favorablement cette
«normalisation». Tout le système tient grâce à
la kryscha (littéralement, le «toit», ce qui
signifie la «protection») de Poutine. Le jour où
il n'est plus là, ce sera une autre histoire.
La Tchétchénie est-elle toujours un
cancer pour la Russie ?
Oui, toujours. Car comme l'avait décrit Anna
Politkovskaïa, la violence tchétchène s'exporte
en Russie, notamment via les policiers russes
qui appliquent les mêmes méthodes qu'en
Tchétchénie. On a ainsi relevé une augmentation
des cas de torture dans les commissariats en
Russie. Le risque est donc une tchétchénisation
de la Russie. Il y a aussi une forte KGBisation
de la société russe. Enfin, si le conflit a été
maîtrisé en Tchétchénie, il s'est désormais
déplacé, dans les Républiques voisines.
L'Ingouchie est régulièrement frappée par des
attentats. Le chaos absolu règne au Daguestan.
Moscou ne sait d'ailleurs pas quoi faire pour
répondre à cela. Le Kremlin cherche des
solutions. Certains pensent qu'il est possible à
la Russie de vivre avec un conflit de faible
intensité dans le Caucase. Mais d'autres
s'inquiètent pour la sécurité des Jeux
olympiques de Sotchi en 2014.
Comment expliquez-vous cet
acharnement de Moscou ?
C'est la hantise du séparatisme. Ils
n'arrivent pas à dépasser cette obsession. Mais
en même temps, en reconnaissant les
indépendances de l'Abkhazie et de l'Ossétie du
Sud (Républiques sécessionnistes de la Géorgie),
ils ont rouvert la porte des séparatismes et
pris le risque de relancer les revendications
chez eux. Juridiquement, ils se sont tiré une
balle dans le pied…
Mais finalement, qui a gagné la
guerre ? Les Russes ou les Tchétchènes ?
La réponse est très ambiguë. Cela dépend du
sens que l'on donne au mot «victoire». Les deux
parties pensent avoir gagné la guerre. C'est le
résultat de la stratégie russe : faire croire
aux Tchétchènes qu'ils ont gagné. Mais les
Russes ont passé un pacte avec le diable. Car si
la défaite militaire de la résistance
nationaliste est totale, la résistance islamiste
se développe dans les républiques voisines…
* Tchétchénie, An III
, Folio
documents, Gallimard, 140 pages.