Il était le
peintre de l'Amérique. Lauréat à
deux reprises du prestigieux
prix Pulitzer, auteur de
dizaines de livres, nouvelles,
critiques, essais, romans pour
enfants, poèmes, John Updike est
surtout célèbre pour ses séries
des «Rabbit» et «Bech».
En France, sa
fortune a été fluctuante,
culminant avec l'énorme succès
de Couples, à la fin des années
1960. Mais même si les Français
semblaient lui préférer Philip
Roth (pour prendre un auteur de
sa génération), John Updike fut
une star de sa génération. Plus
qu'une star, un mythe. Ses
aficionados lui ont consacré un
site Internet, The Centaurus,
particulièrement impressionnant
mentionnant jusqu'au moindre
texte publié par Updike dans le
New Yorker (dont il était un
chroniqueur régulier) ou donnant
à lire des nouvelles encore
inédites. Adoubé par Vladimir
Nabokov dès ses premiers écrits,
Updike a toujours été un «writer's
writer». Un monument.
Né le 18 mars
1932 en Pennsylvanie, il a été
journaliste et avait étudié les
arts plastiques à la Ruskin
School d'Oxford. Il était aussi
diplômé de Harvard et entra dans
l'équipe dirigeante du
prestigieux
New Yorker où il commença à
publier des nouvelles.
Son premier
livre est un recueil de poèmes
aussitôt suivi d'un premier
roman «Jour de fête à l'hospice»
dont il dira que c'était son
préféré.
Son premier
recueil de nouvelles, en 1959,
fera de lui le spécialiste du
genre. Il se lança ensuite dans
un roman plus ambitieux, «Cœur
de lièvre», racontant l'histoire
de Harry Angstrom, surnommé
Rabbit, un individu pris entre
des aspirations contradictoires
et proches de l'Américain moyen.
Il ne se douta pas que ce
personnage allait accompagner
toute sa vie.
Parallèlement, il publie des
nouvelles avec un autre
personnage, Bech, l'écrivain
double du romancier, et aussi
les histoires de la famille
Maple, réunies en France dans le
recueil «Trop loin».
L'écrivain
Updike se montre volontiers un
critique exigeant et précis,
s'exprimant dans de longs
articles réunis en France sous
les titres de «La Vie
littéraire» et «Navigation
littéraire». Sa lecture se veut
généreuse, c'est le contraire de
la critique d'humeur. Il cherche
à éclairer un livre de
l'intérieur, à mettre en valeur
le projet qui lui a donné
naissance : «Je fais de la
critique non pas pour condamner,
mais pour comprendre et piquer
des trucs.»
La colonne
vertébrale de son œuvre reste
les romans consacrés à Rabbit,
son personnage préféré, dont de
dix ans en dix ans il donnait
des nouvelles.
Rabbit
rattrapé se déroule en
juillet 1969, au moment où
l'homme marche sur la lune ;
dans Rabbit est riche, il a
succédé à son beau-père comme
concessionnaire automobile, il
pratique le golf, et possède un
appartement dans un condominium
de Floride, Rabbit en paix voit
la mort d'un Rabbit presque
sexagénaire devenu un grand-père
accro aux sucreries. Et un
post-scriptum, Rabbit remebered,
se passe à la fin de l'ère
Clinton, au moment du «Monicagate»,
et montre ceux qui lui ont
survécu incapables d'échapper au
souvenir de Rabbit.
De volume en
volume, on voit vieillir Rabbit
et sa famille, et évoluer
l'Amérique. Nelson grandit,
devient à son tour père de
famille, touche à la drogue,
s'assagit, divorce. Janice
trompe Rabbit, fait une fugue,
revient, puis finit par se
remarier avec l'ancien époux de
feu la maîtresse de son défunt
mari. Chez Updike, les couples
changent, se modifient au gré
des fluctuations du pays,
petites et grandes. Nixon tombe,
Reagan s'éternise, Clinton
vacille.
Cette série a
quelque chose de flaubertien :
c'est une épopée de la
grisaille, une Iliade de la
médiocrité, magnifiée par le
travail du style. Mais, à la
différence de Flaubert, jamais
Updike ne se prétend supérieur à
ses personnages : il les
comprend, avec leurs faiblesses,
leurs aspirations au bien, leur
vieillissement, leur corps qui
fout le camp, leurs activités
banales (golf, sexe, sorties) et
leurs discussions ineptes (golf,
sexe, bagnoles, politique) : ils
incarnent l'Amérique moyenne. Ce
n'est pas le «Grand Roman
Américain», mais le mircoroman
de l'Amérique de tous les jours,
ou le roman de la
micro-Amérique, à la fois,
drôle, émouvant, un peu
répugnant, et littérairement
admirable. Ne serait-ce que pour
ses «Rabbit», et sans même tenir
compte de ses nouvelles qui sont
des modèles, aussi justes, aussi
lumineuses que celles de John
Cheever, John Updike a gagné
pour toujours une place au
sommet de la littérature de son
pays.