John Burnside
face à la paternullité

par Mathieu Lindon
Pedro Almodovar a filmé Tout sur
ma mère, John Burnside écrit
Un mensonge sur mon père. C’est
que la volonté du poète écossais né
en 1955, dont c’est le quatrième
roman («ce livre gagne à être
considéré comme un roman»)
traduit après la Maison muette,
Une vie nulle part et les
Empreintes du diable, est plus
autobiographique que celle du
cinéaste espagnol. Un mensonge, quoi
de plus réel ? C’est parce qu’il a
d’abord menti à un auto-stoppeur
américain que le narrateur déroule
ce qui devient le livre. La manière
d’être écrivain de John Burnside
consiste à traquer le récit partout,
aussi bien sa nécessité que sa
fatalité. «Chaque vie est un
récit plus ou moins secret, mais
quand un homme devient père,
l’histoire est vécue non pas au
service, mais dans la conscience
permanente d’un autre individu, ou
de plusieurs. Quel que soit le mal
qu’on se donne pour éviter ça, la
paternité est un récit, une chose
racontée non seulement à, mais aussi
par les autres en question.» A
la fin du livre, le narrateur est
père lui aussi. Mais, la plupart du
temps, il est un fils, avec une mère
«labyrinthe de contradictions»
et un père qui est un enfant trouvé
(«nul ne découvrit jamais d’où
provenait mon père») qui ne s’en
est jamais remis et le fait
lourdement peser sur sa famille où
la mortalité infantile a déjà fait
des ravages. On y manque d’argent et
d’affection, et l’enfant devenu
adolescent estimera la drogue (et
même l’alcool dont son père est si
friand) tout à fait capable de
remplacer cette cellule plus
agressive que protectrice. La
troisième partie de cette aventure
paternelle est intitulée «Paternul».
La vérité sur le père du narrateur,
c’est que le narrateur n’a pas été
loin de l’assassiner.
En épigraphe du livre, une longue
citation d’Edgar Allan Poe dans «le
Démon de la perversité» d’où on
extrait une phrase sur des actions
étranges : «Nous les perpétrons
simplement à cause que nous sentons
que nous ne le devrions pas.»
A 8 ans, l’enfant teste des
pratiques sadomasochistes, ce qu’il
renouvellera à un âge où la
sexualité lui sera plus familière,
mais c’est toute l’ambiance
familiale qui relève du SM. La
menace y est plus courante que la
torture concrète, suffisamment
efficace pour que le souvenir en
perdure. «Le fait qu’un adulte
puisse oublier les terreurs de
l’enfance est un mystère pour moi,
toujours est-il qu’il les oublie.»
«Ailleurs» est le lieu auquel
aspire à tout âge le narrateur.
«La moindre rue menant ailleurs, le
moindre arbre que je n’avais encore
jamais vu, la moindre maison pourvue
de rideaux originaux était une
nouvelle vie attendant d’être vécue.
Je me trouvais stupide de ne pas
comprendre comment y accéder.»
Le père redoute le goût de son fils
pour les livres tandis que la mère
lit dans les romans sentimentaux le
soulagement que quelqu’un décrypte
si bien son cœur, connaisse «sa
délicatesse intérieure». Quant
au narrateur lui-même, son sentiment
ambivalent est exprimé au moment où
la bibliothèque brûle. «A
l’époque, il n’y avait rien de plus
sacré à mes yeux qu’un livre, mais
je ne pouvais nier qu’un frisson de
plaisir me traversa à la vue de ces
cendres - ces mots, ces idées,
l’étrange beauté de ces textes -,
fondant dans la neige.»
A quel point le père ressemblait-il
vraiment à Robert Mitchum ? Quel
pilote fut-il dans la RAF avant de
subir la vie d’aide-maçon ? Comment
savoir ? Et le faut-il ?
«N’importe quoi en échange d’une vie
paisible : la philosophie masculine
élémentaire.» Qui connaît
précisément le lien entre récit et
invention ? «Ne le dis pas à ton
père», dit la mère mourante
quand elle découvre son état qu’en
vérité elle était la dernière à
ignorer. Le bonheur est «une
longue discipline», la
dégringolade une chose plus aisée.
Comment s’accrocher à «la trame»
de l’existence, comment se
«métamorphoser» pour se donner
la chance d’atteindre un état
meilleur ? Une longue citation pour
expliquer comment la littérature est
parfois la réponse. «Nous
déambulons, tous autant que nous
sommes, dans les bibliothèques de
l’indicible, les sépulcres blanchis
où la vraie vie que nous imaginons
se dissimule derrière des échanges à
propos de la météo, des chaussures
confortables et une moralité
inculquée à laquelle on obéit plus
ou moins, et qu’on méprise plus ou
moins. Nous sommes dressés à
dissimuler l’imagerie de nos vies
rêvées - et pourtant, ces images
forment un monde en elles-mêmes,
elles constituent une écologie, et
c’est vers ce monde, vers cette
écologie, que j’imagine m’acheminer
quand je caresse un lent rêve de
départ, un après-midi, me projetant
au loin, ailleurs, avec une poignée
de pièces dans ma poche et un petit
vent frais qui agite les herbes.»