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Je, tu, ils, elles pensent en français

27/04/06


Le label Francofffonies ! réunit dans l'Hexagone pendant toute l'année 2006 des événements culturels. C'est l'occasion de faire le point sur une notion linguistique et politique. Mais aussi très personnelleLe label Francofffonies ! réunit dans l'Hexagone pendant toute l'année 2006 des événements culturels. C'est l'occasion de faire le point sur une notion linguistique et politique. Mais aussi très personnelle

Littérature, cinéma, musiques, arts plastiques, etc. : c'est un feu d'artifice artistique que propose le Festival de la francophonie en France. Cette manifestation fait suite à la saison brésilienne, déploiement diplomatique visant à valoriser en France les cultures du géant sud-américain, en attendant d'y exposer, théoriquement en 2008, l'art français sous toutes ses formes. Pour la francophonie, c'est plus compliqué. Parce que multiforme. Tout peut être francophone, surtout quand on met trois " f " à la place du " ph ", un " s " pluriel et un point d'exclamation pour signifier le caractère décoiffant du propos et balayer toute étiquette de ringardise, le mot le plus craint et le plus honni des défenseurs d'une langue qui n'est pas morte, qui vit, subit les aléas géopolitiques. Présent sur tous les continents, le français tente de maintenir un rang d'importance dans un monde où l'hégémonie culturelle américaine, la montée en puissance de la Chine et des pays émergents, notamment hispanophones et arabophones, taille des croupières au droit napoléonien et au chic parisien.

La francophonie, c'est d'abord une langue, le français, que ses usagers parlent couramment, ou pas, et dans laquelle écrivent les écrivains. Première avancée publique de l'Année de la francophonie, le Salon du livre, en mars. A cette occasion, l'écrivain antillais Raphaël Confiant rappelait (" Le Monde des livres " du 17 mars) qu'il y avait dans le monde " 5 894 langues autrement plus menacées que le français " et qu'il fallait ne pas céder à la loi d'airain des monopoles. Que le mélange de défaitisme hexagonal et de prétention, armé notamment contre les cultures orales de l'Afrique noire francophone, n'amènerait rien de bon en matière d'intelligence artistique. " Je n'ai jamais voulu faire du français une doctrine ", répondait en écho le grand poète martiniquais Aimé Césaire, inventeur d'un langage nègre atypique et admirateur de la littérature afro-américaine.

La francophonie, c'est aussi un réseau, dont la radiographie chiffrée (175 millions de locuteurs, 9e rang mondial, etc.) indique l'urgence qu'il y a à réagir pour enrayer la chute, mais ne rend pas compte de son influence. Ainsi les musiciens Salif Keita, malien, Youssou N'Dour, sénégalais, Angélique Kidjo, béninoise, ont pour dénominateur commun la langue de l'ancien colonisateur, le français. Dans leur intimité, ils parlent bambara, wolof, fon ou yoruba, à l'instar de leurs voisins nigérians ou ghanéens, anglophones. Dans le grand creuset musical, chantant dans des langues considérées comme minoritaires, ils démentent l'idée hégémonique du grand-parler français. Angélique Kidjo fait carrière aux Etats-Unis, Youssou N'Dour regarde le marché américain, et tente d'obtenir l'effacement de la dette aux côtés de Bob Geldoff et de Bono. Pour autant, ils appartiennent à la même sphère d'influence et s'en vantent. Ensemble, ils voudraient donner un grand concert place de la Bastille, là où, le 14 juillet 2005, le président brésilien Lula et son ministre chanteur Gilberto Gil avaient célébré les noces de la troisième voie politique dans un environnement marqué par la mondialisation des échanges économiques, avec à la clé une sorte d'anglais-esperanto, une chance à saisir pour communiquer rapidement.

Comment être francophone sans parler français ? C'est une attitude, des envies, nous dit par exemple le cinéaste cambodgien Rithy Panh, des envies de créer des relations qui ne passent pas par Hollywood, mais prennent des chemins directs du Sud au Sud, sans forcément faire escale à Paris. Ainsi, en quelques années, la francophonie, un mouvement lancé par un Sénégalais, Léopold Senghor, a-t-elle échappé à la seule France. " Elle ne vous appartient plus ", déclare Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Mobilisés dès 1998 contre le libéralisme radical symbolisé par l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), les francophones dressent les lignes directrices du combat pour la diversité culturelle lors du sommet de la Francophonie réuni à Cotonou (Bénin) en juin 2001.

En novembre de la même année, deux mois après les attentats du 11-Septembre à New York, ces principes sont repris par l'Unesco dans une " déclaration sur la diversité culturelle ", prémices de la convention pour la diversité culturelle votée à l'Unesco en 2004 par 148 des 154 pays représentés, avec 2 voix contre, les Etats-Unis et Israël. La francophonie, autant que la France, a joué un rôle actif, et a pris la tête d'un combat de portée universelle.

Francofffonies ! appose ainsi son label au sens large aux littératures, mais aussi à des festivals de musique où l'on chante autant en anglais, en portugais ou en peul (Musiques métisses d'Angoulême, Rio Loco à Toulouse), à des expositions dont le langage n'est pas celui des écrits (Yto Barrada, photographe de Tanger), à des spectacles où l'humour du geste prime (le performer suisse Massimo Furlan). La langue, disent les conteurs, appartient à tous.

Véronique Mortaigne