" Combattre
le déni de l'Histoire "

Sous le
titre " Politique ",
l'ancien militant communiste
et proche du groupe Tel Quel
livre ses mémoires où se
mêlent les figures
politiques et
intellectuelles qui ont
accompagné son parcours et
ses engagements
Né en décembre 1938, Jacques Henric
a vécu sa petite enfance dans la
guerre. A 20 ans l'attendait une
autre guerre, qui ne disait pas son
nom, celle d'Algérie. Il a été
enseignant, et communiste jusqu'au
début des années 1970. Il a été
proche du groupe littéraire Tel
Quel, et, depuis maintenant
trente-cinq ans, participe à
l'aventure d'Art Press, au
côté de Catherine Millet, qui
partage sa vie. Il a publié pour la
première fois en 1969 (Archées,
Seuil, " Tel Quel "). Vingt-deux
livres ont suivi, romans et essais.
Celui qui paraît
aujourd'hui, Politique, n'est
ni un roman ni un essai. C'est un
livre de mémoire éclatée - " je
ne raconte pas toute ma vie ",
dit-il -, mais pas infidèle. C'est
un récit alerte, à la fois grave et
drôle, un texte de combat aussi, ne
dédaignant pas la veine
pamphlétaire, marqué par un grand
souci d'honnêteté, " un désir
d'être le plus juste et le plus vrai
possible ".
" Je me suis
aperçu que mes amis les plus jeunes
ne savaient rien de notre histoire,
explique Jacques Henric. J'ai
voulu leur raconter comment un
certain nombre de gens, dont
j'étais, avaient vécu la seconde
moitié du XXe siècle. Comment, pour
nous, littérature et politique ont
entretenu des liens constants.
Comment on pouvait être à la fois
communiste et antistalinien. Comment
nous avons été affrontés à une
amnésie et à une falsification à
propos de l'écroulement de la France
en 1940 et de Vichy. Comment nous
avons subi le traumatisme de la
guerre d'Algérie. Pourquoi nous
avons admiré le maoïsme. Quelle
littérature nous avons aimée,
défendue. Et pourquoi nous avons
écrit. J'ai voulu dire nos passions
et nos erreurs. Ce n'est pas une
autocritique, je déteste ce mot
soviétique, c'est simplement
regarder et comprendre ce que nous
avons fait, dans telle ou telle
circonstance historique. "
En quatre temps,
" Comment on est ce qu'on devient ",
" Les mémoires qui flanchent ", "
Comme le temps va ", " Adieu aux
hippopotames ", Jacques Henric se
raconte et remet quelques pendules à
l'heure. Avec vivacité parfois, avec
verve, mais sans aigreur et sans
ressentiment. " J'ai eu envie
d'en finir avec ce refus de faire
l'Histoire qui a cours, de combattre
le déni de l'Histoire. Et aussi de
m'opposer à ce "A bas les modernes"
qui devient à la mode chez certains
intellectuels. Quand je vois qu'on
essaie d'annexer Barthes pour
grossir les rangs de ces
anti-modernes ! On assiste, partout,
à une tentative de restauration, que
je pense sans lendemain, mais que je
trouve détestable. " (1)
Si, comme Jacques
Henric, on pense que,
nécessairement, l'Histoire doit être
faite, que Marguerite Duras, Maurice
Blanchot et bien d'autres, devenus
intellectuels de gauche
après-guerre, n'ont rien gagné à
cacher leurs compromissions ou leurs
anciens penchants pour la droite
extrême, on lira avec passion
Politique.
TALENT POUR
LES CROQUIS
On y croise de
grandes et de petites figures
politiques et littéraires, d'Aragon
- avec ce qu'il faut d'admiration
comme de recul devant " cet homme
complexe et immense " - à Eugène
Ionesco, d'André Stil à Jacques
Laurent, de Jacques Duclos à Jean
Kanapa, de Louis Althusser à Roger
Garaudy, de Pierre Klossowski à Jean
Genet, de Jean-Edern Hallier à
Bernard-Henri Lévy, ou encore à
l'étrange Alain Ravennes, écrivain
mort jeune, du sida, mais lié un
temps à Art Press, dont
Henric dévoile la personnalité
double et trouble.
Non seulement
Jacques Henric a une bonne mémoire,
mais il a un grand talent pour les
croquis, comme pour la description
de scènes du quotidien ou de moments
d'histoire. Ainsi d'Aragon, revenant
avec Henric, dans une DS noire
conduite par un chauffeur du Parti
communiste, sur les lieux où il
avait failli mourir pendant la
Grande Guerre, citant Joyce : "
L'histoire est un cauchemar dont
j'essaie de m'éveiller " et
ajoutant : " Tu comprends, p'tit,
pourquoi mes amis et moi (...)
on a fichu un beau désordre dans la
littérature ? " Ou le même Aragon,
croisé à Toulon en 1970, " vieux
dandy jouant les éphèbes ", "
dépouillé de sa vieille peau
d'hétéro, entamant une nouvelle vie,
rêvée sans doute par lui depuis
longtemps. Lui, sans complexe,
libre, émouvant d'une certaine façon
".
Henric prend
plaisir à faire des portraits vifs
et précis de ses amis. Denis Roche,
poète météore, magnifique traducteur
d'Ezra Pound. " J'aime son côté
dandy (ses fameux noeuds
papillons...), son indépendance, sa
désinvolture, son anticonformisme,
son humour. " Pierre Guyotat.
" Je garde aujourd'hui la nostalgie
de ces nuits au cours desquelles,
dans un long soliloque, Pierre
évoquait son enfance, sa famille, la
Résistance et la déportation de
certains membres de celle-ci, son
séjour dans l'armée en Algérie. "
Philippe Sollers. " Les
apparences sont trompeuses : le
"mondain", le "médiatique" Sollers
est de tous les écrivains que j'ai
connus un de ceux qui protège le
plus sa vie privée et son travail
d'écrivain. Il est, paradoxalement,
un des plus solitaires. "
On n'en a jamais
fini non plus avec ses anciens amis,
dont on comprend mal ce qu'ils sont
devenus. D'où l'évocation attristée
et émue de l'amitié qui a lié Henric
à Philippe Muray. " Quand on
arrivait chez lui pour dîner, on le
trouvait sur le pas de la porte pour
nous accueillir, clope au bec,
bouquin à la main, et charentaises
aux pieds. Comment voulez vous qu'un
adepte du chausson typiquement
français (...) ait pu vivre
sereinement l'envahissement de notre
civilisation occidentale par des
gadgets produits de toute évidence
par la "post-Histoire". " Mais Muray
a échoué, comme romancier, à faire
sienne l'exigence d'un de ses grands
hommes, Céline, que l'écrivain mette
" sa peau sur la table ". Il
en a conçu une aigreur extrême et
" a eu beau jeu, alors, de se faire
l'inquisiteur et le procureur de
petits "monstres" pas faits sur son
modèle d'homme aux charentaises :
pédés, gays and lesbians, pacsés,
raveurs (...) tous ces dangereux
contestataires de l'ordre patriarcal
(...). Oublions tout cela, et
retrouvons le Philippe Muray que
Catherine et moi avons connu, avons
aimé ".
On le voit,
Jacques Henric ne biaise avec rien.
Il ne se ménage pas et ne ménage
personne. " Il ne s'agit ne de
condamner ni de battre sa coulpe,
mais de dire, précise-t-il. De
dire enfin, par exemple, que cette
avant-garde que nous étions n'a
jamais été soutenue par la gauche.
On a même vu ce paradoxe : tandis
que je critiquais de manière
positive les écrivains de Tel Quel
dans la presse communiste - avant
68, après je ne pouvais plus y
écrire -, Le Monde les
combattait. Nous n'avons pas
appartenu à la gauche bien-pensante.
Elle nous détestait. Nous ne
l'aimions guère non plus.
Aujourd'hui, je n'aime pas plus son
penchant pour le centrisme. Et je
suis assez sidéré de voir se
propager l'idée que la politique
devrait être un lieu de consensus.
Moi, je continue à penser que la
politique est un lieu
d'affrontement. Il faut de la place
pour le négatif. "
Il est parfois
dur, mais jamais bassement
injurieux. Toujours lucide. En
décrivant comment peut se développer
une psychose de groupe, comment Tel
Quel a pu peser sur certaines
personnalités fragiles, voire les
" broyer ". En combattant
frontalement la droite littéraire,
les " grognards " et les "
hussards ", sauvant tout juste
Morand, " mais qui n'est tout de
même ni Céline, ni Genet, ni Aragon
". En dénonçant énergiquement " le
rôle néfaste " joué selon lui par la
revue L'Atelier du roman. En
pointant certaines incohérences. "
Il a fallu une bonne dose de
mauvaise foi aux critiques de
l'époque, hostiles à Tel Quel,
écrit-il, pour nous reprocher notre
formalisme, notre abstraction, notre
hermétisme, l'absence de contenu de
nos livres, en un mot notre refus du
réel !... Les mêmes, soit dit en
passant, qui, quelques années plus
tard, étrangement nostalgiques d'un
avant-gardisme littéraire pur et dur
qu'ils n'avaient eu de cesse de
conchier, nous accuseront (notamment
Sollers, quand il écrira Femmes, moi
quand je publierai chez Grasset),
d'avoir retourné nos vestes, bradé
nos théories, trahi notre passé. "
" Comme l'a
souligné Debord, commente
aujourd'hui Henric, les avant-gardes
doivent se dissoudre quand elles ont
fait leur temps, à tous les sens du
terme : avoir modelé son époque et
avoir terminé son parcours. "
Le Parti
communiste, l'amnésie vichyste, la
guerre d'Algérie, l'avant-garde
littéraire et artistique. C'est
autour de tout cela qu'Henric
déploie le film de sa vie. S'il lui
fallait un titre, ce serait " On a
raison d'être moderne, de se
passionner pour son temps, la
politique, les livres. " Et, à la
fin, s'inscrirait sur l'écran une
dernière phrase : " Il faut
résolument aimer la littérature. "
Josyane
Savigneau
POLITIQUE
de Jacques Henric.
Seuil, " Fiction
& Cie ", 300 p., 20 ¤.
(1) Lire
l'entretien de Jacques Henric avec
Thomas Clerc, dans Art Press (n°
334, mai 2007, 6,40 ¤).
Le Monde des
Livre 04/05/07