Jean-Durosier Desrivières
vous ouvre ses archives
N°2 : Entretien avec Gary
Victor
En Haïti, tout repose sur un
collectif-prison engluant
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À
l'angle des rues parallèles, Gary
Victor • Vent d'ailleurs • ISBN
978-2911412233 • 2003. |
Son roman A l’angle des
rues parallèles venait de paraître chez
Vents d’ailleurs (2003), quand Gary Victor
était invité par l’Association pour la
Connaissance des Littératures Antillaises (ASCODELA),
en Martinique. Garry Serge Poteau et
moi-même avions rencontré l’écrivain le plus
lu en Haïti au salon de l’Hôtel Galleria, le
dimanche 9 novembre 2003. C’était l’occasion
d’aborder avec lui, de façon détendue, les
grandes thématiques de ce roman au titre
combien énigmatique et symbolique qui semble
prescrire une esthétique de la dégradation
et de la déconstruction des mythes de
l’espace haïtien.
Garry Serge Poteau : Gary VICTOR,
dans A l’angle des rues parallèles, Eric,
ton personnage principal, fait un véritable
carnage aux représentants de l’autorité, de
l’ordre, de l’Etat, de la culture… La
volonté d’en finir avec les mythes
fondateurs apparaît clairement dans tes
œuvres. Comment expliquer ce besoin ?
Gary Victor : Ma perception des
mythes vient d’abord de mon rapport avec le
quotidien haïtien. J’éprouve la sensation
constante d’être enfermé dans ce que
j’appellerais un « collectif-prison ». Quand
je regarde l’état de dégradation du lieu
dans lequel j’évolue, et que j’entends les
discours portés par le système, l’autorité,
les institutions sur ce lieu qu’ils sont
censés régir, j’ai l’impression en effet
d’être en prison, et cette prison c’est un
chaos. A ce moment, ma conviction profonde
est que les mythes représentent non
seulement les gardiens de cette prison, mais
aussi une fuite incessante dans l’irréel, le
virtuel. Il s’agit d’un système dont le but
est de nous ligoter. Alors je m’interroge :
en déconstruisant les mythes, est-ce que je
vais accéder à la liberté, à la lumière ? Je
ne sais pas, mais je ressens le besoin
irrésistible de le faire, même si pour
l’instant cela ne donne accès qu’à quelque
chose d’hypothétique, peut-être utopique.
Jean-Durosier Desrivières : La
déconstruction de ces mythes conduit vers la
folie. C’est une thématique fondamentale
dans tes œuvres. Une folie qui s’inspire de
la réalité délirante et qui semble se poser
comme une puissance positive, une force
libératrice, symbole d’une lucidité
déroutante, d’une générosité à fleur de
peau, à fleur de sens. Peut-on dire, Garry
Victor, que tu proposes la folie comme porte
de sortie de la crise haïtienne, j’allais
dire de la crise de l’homme haïtien ?
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Gary Victor |
G. V. :
Fondamentalement je ne pose pas la folie
comme porte de sortie. Cependant, quand on
vit dans une culture d’enfermement et qu’on
souhaite s’en sortir, il faut la
questionner, interroger ses mythes, ses
légendes… les décortiquer, les déconstruire,
les casser. C’est comme se livrer à une
psychanalyse, une auto-psychanalyse qui nous
plonge dans les méandres de notre imaginaire
au risque évidemment de nous perdre, de
déboucher sur la folie. Mais c’est le prix à
payer pour se renouveler, pour se libérer.
C’est un peu comme l’histoire tragique de
Prométhée, ou d’Icare qui se brûle les
ailes. Il faut savoir prendre des risques,
on peut à tout moment se perdre, mais comme
Ariane et son labyrinthe, il faut absolument
un fil pour indiquer la sortie. Il ne s’agit
donc pas d’une quête de folie en soi, mais
son exploration comme processus, procédure
de déconstruction des mythes.
J. D. D. : En même temps on a
l’impression que cette déconstruction ne va
pas sans une sorte d’anamnèse.
G. V. : Absolument ! Car les mythes sont
représentatifs des mémoires individuelle et
collective. Il s’agit donc d’une exploration
de ces deux mémoires, exploration souvent
difficile et douloureuse.
G. S. P. : Exploration qui passe le
plus souvent par une conscience, ou plutôt
une démarche individuelle, voire
individualiste. Question : face à une
société aussi rigidement structurée, une
mémoire collective aussi bien régentée, que
peut l’individu ?
G. V. : Face au poids exagérément
démesuré de la société, à la prééminence du
collectif, la démarche individuelle
s’impose. Haïti est un pays où prédomine le
« nous », le « je » arrive difficilement à
poindre. En ce sens, la démarche adoptée est
non seulement légitime, mais salvatrice. Car
l’émergence de l’individu permet non
seulement sa libération, mais aussi à long
terme celle de la société. Il faut d’abord
se retrouver, plonger dans son imaginaire,
trouver une porte de sortie, puis s’engager
dans un mouvement collectif. N’oublions pas
que nous vivons dans un pays où toute
émergence du collectif est immédiatement
étouffée.
G. S. P. : Gary, tes œuvres sont
émaillées de thèmes, de figures
représentatifs des bas-fonds (sous-sol,
cave, égout, etc.…) Au-delà des connexions
avec le psychanalytique, l’inconscient, l’on
sent une régression, une déshumanisation de
la société. De plus en plus sauvages, les
personnages se terrent dans de véritables
cavernes et se comportent comme des animaux
féroces. Est-ce là ta lecture de la société
haïtienne ?
G. V. : J’ai toujours eu la sensation
que tout reposait en Haïti sur le collectif,
le grégaire. Ma conviction est que le
collectif relève du primitif et l’individu
de l’humain. Or, mon objectif c’est de
rechercher l’humain, de faire jaillir le
« je », le « moi ». Je me suis
personnellement extrait de ce collectif
engluant, asphyxiant, car je ne l’aime pas.
En ce sens, j’entretiens des relations
ambiguës avec mon environnement, mon
imaginaire, les mythes. C’est une relation à
la fois d’amour et de répulsion.
J. D. D. : Je souhaite revenir sur le
thème de la mémoire, de la mémoire comme
boucle, répétition du passé. A travers le
motif omniprésent du miroir aveugle, l’on
retrouve sans doute le symbole d’une mémoire
morte, figée, fixant le présent dans une
espèce de carcan, de rythme monotone qui
emprisonne le personnage. Quel est, selon
toi, le type de relation que l’individu
devrait entretenir avec la mémoire ?
G. V. : Toute relation avec la
mémoire devrait se fonder sur la méfiance,
car finalement la mémoire (collective)
relève d’un héritage culturel imposé. Il
faut se méfier des dictats, surtout quand
entre le mythe et le réel apparaît une
dichotomie, un décalage aussi flagrant. Il y
a quelque part manipulation de la mémoire,
manipulation de la conscience. Or, j’ai
toujours eu une crainte terrifiante d’être
manipulé, d’être détenteur d’une mémoire
trafiquée. A partir du moment où l’on prend
conscience d’avoir été manipulé, on a qu’une
solution : remonter la mémoire et déterminer
l’origine de la déviance. Ainsi,
j’entreprends un autre type de rapport avec
mon passé.
J. D. D. : La mémoire que tu mets en
scène est quelque part aussi sélective. A
travers elle, à travers ton discours l’on
entend l’écho d’autres intellectuels,
écrivains, artistes… comme s’il existait une
volonté de mettre en évidence des valeurs
disons… plus positives. Ferais-tu une
distinction entre ce que j’appellerais, à
défaut de mieux, culture élitiste et culture
populaire ?
G. V. : Ma démarche est celle d’un
rebelle qui s’inscrit à la marge de la
société, qui se bat contre la société et qui
se refuse à toute perpétuation des
traditions culturelles aliénatrices que
d’autres intellectuels et écrivains ont
pendant longtemps aider à préserver.
G. S. P. : Garry, avec Eric, tu as
inventé un personnage profondément subversif
et nouveau dans la littérature haïtienne :
il ose aller jusqu’au bout dans le meurtre
du père. L’on passe de Manuel (Jacques
Roumain), El Caucho (Jaques-Stephen Alexis),
des personnages larmoyants, dévorés par le
doute et la culpabilité sous la dictature
des Duvalier, à ce révolté impitoyable qui
s’en prend violemment à sa culture.
Chercherais-tu ainsi à créer un type
nouveau, un surhomme dans le sens où
l’entendait Nietzsche ?
G. V. : C’est une question qui m’a
déjà été posée. Mais Eric est un anti-héros
sans repères ni valeurs. Aussi, est-il
obligé d’aller en chercher d’autres, d’en
créer d’autres. Il est constamment en quête.
Ce n’est pas une logique nihiliste, mais
constructiviste.
J. D. D. : A te lire on a
l’impression qu’il n’y a pas de
déconstruction et de construction sans
violence. Violence sur soi, violence
peut-être stratégique conduisant vers une
éventuelle solution.
G. V. : C’est une violence à la fois
symbolique et psychologique. Eric fait
violence sur lui-même et sur son entourage.
Là, commence la déconstruction : il remet en
cause les valeurs acquises, sa vision du
monde et s’engage sans doute dans une
nouvelle construction.
G. S. P. : Garry Victor, quelque
chose m’a intrigué dans ce projet de
déconstruction. Je pense précisément à la
déconstruction de la langue, à l’inversion
généralisée des signes. Nous savons, après
Lacan, que s’attaquer à la langue, c’est
s’attaquer au signifiant, au symbole, à
l’ordre, à la Loi, au Père… Or, ton
personnage, révolté, subversif, a été le
dernier à subir cette mutation. Le mouvement
est parti de son entourage. N’y a-t-il pas
contradiction ?
G. V. : Autour du personnage gît, vit
un immense chaos, un délire total qui
conduit à ces inversions linguistiques
jusqu’à la disparition du langage. Eric,
lui, est immunisé, protégé de cette folie
générale car il a pris conscience et a
décidé d’une méthode, contrairement à la
foule, à la population qui est en train de
se désagréger.
J. D. D. : Eric, présenté comme fou,
est donc un personnage positif et lucide par
rapport à son entourage qui vit dans la
désillusion, le désespoir et la détresse,
enfermé dans une logique absurde.
G. S. P. : Est-ce que, comme c’est un
peu la mode aujourd’hui, tu t’inscris dans
une esthétique de la dégradation ou du
délabrement comme le dit Lyonel Trouillot ?
G. V. : Je suis dans un processus
d’évasion du délabrement, du chaos. Toute
mon œuvre cherche à s’en échapper pour
essayer de construire autre chose.
J. D. D. : Est-ce que ça voudrait
dire que l’esthétique se trouve dans
l’intention et non dans l’expression ?
G. V. : Tout à fait. Mais elle se
trouve également dans l’expression.
G. S. P. : Ton roman est à cheval
entre le merveilleux, le fantastique, le
réalisme, le polar… on sent une tendance à
pervertir les genres. Quelle est ta vision
du roman ?
G. V. : Ce sont des questions que je
ne me pose pas. Cette technique d’écriture
reflète mon environnement, l’urgence
permanente dans laquelle l’on vit… On est
dans la mort toujours inéluctable, dans le
suspens, le polar, car on se demande
constamment si la fin n’est pas pour
demain ; on est aussi dans l’investigation,
car il faut comprendre mon chaos, trouver le
coupable ; on est dans le fantastique, dans
ce glissement quotidien dans l’invisible, le
mystique…. Bref on baigne dans tout ça.
C’est probablement ce qui justifie mon
écriture, ou comme disent certains, mon
inclassabilité.
J. D. D. : Est-ce que tu es à
l’écoute de ce qui ce qui se passe dans le
monde littéraire tant dans la Caraïbe que
dans le reste du monde ?
G. V. : Je suis un grand lecteur, je
m’intéresse à tout : mon environnement
immédiat, moins proche et le reste du monde.
Je ne suis pas particulièrement à l’écoute
de la créolité, mais j’adore par exemple ce
que fait Chamoiseau. Je lis ce qui
m’intéresse, c’est une question d’affinité,
de plaisir.
J. D. D. : Est-ce que tu te
considères comme un écrivain engagé ou un
écrivain tout court ?
G. V. : Un écrivain tout court. Je
n’aime pas le terme « engagé » car il laisse
entendre que le message précède la création.
Or ce n’est pas ma conviction, le message
doit se dégager de la création. Etre
écrivain engagé, c’est se ligoter. Or je
refuse tout cloisonnement car l’écriture est
une quête, une aventure dont on ne connaît
pas l’issue.
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