Jean-Durosier Desrivières
vous ouvre ses archives
N°3 : Entretien avec Aimé
Césaire
C’est quoi le drame d’Haïti ?
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Nous avons rencontré le
poète patriarche martiniquais le 20 Janvier
2004 à
son bureau de maire honoraire, abrité à
l’ancienne mairie de Fort-de-France. Le sage
nonagénaire nous a reçu cordialement, ravi
de rencontrer une fois de plus un homme du
pays « où la négritude se mit debout pour la
première fois ». Sa mémoire et son esprit
encore vifs l’emportent sur l’ouie qui lui
joue parfois des tours. Il suffit d’évoquer
Haïti pour voir briller à travers ses yeux
et son sourire exquis une passion sublime, à
nulle autre pareille.
Jean-Durosier Desrivières : Comment
percevez-vous l’indépendance d’Haïti ?
Aimé Césaire : Je suis le premier
parmi les Martiniquais à avoir signalé et
salué l’indépendance d’Haïti. C’est un
événement d’une très grande portée : pas
seulement haïtienne, elle est aussi
antillaise. On peut même dire : qu’est-ce
qu’elle est mondiale ! Parce que les
Haïtiens n’ont pas seulement conquis la
liberté pour eux ; c’est tout un système qui
a été ébranlé par cette révolte haïtienne
et, en particulier, il est clair que
l’Europe ne pouvait plus continuer à
maintenir le système colonial tel qu’il
existait à l’époque – l’esclavage pour les
autres pays des Antilles et aussi presque
l’Amérique du sud, pour les Espagnols ou les
Anglais – c’était l’abolition de
l’esclavage. Donc, c’est un acte extrêmement
important.
J.D.D. : Haïti se retrouve actuellement
dans une sorte d’impasse et l’incapacité de
s’en sortir. Certains pensent que
l’indépendance en est pour quelque chose…
A.C. : Non, ce n’est pas
l’indépendance ; ce sont les hommes.
L’indépendance est une chose magnifique ;
seulement il faut en faire un bon usage. Il
se trouve que Haïti est devenue indépendante
mais il y a un mal qui n’a pas été résolu :
à la question des races a succédé quelque
chose – qui est bel et bien au début a été
fondé sur la race – la question des classes.
Et cela me paraît extrêmement important. Les
haïtiens se sont battus contre le régime des
propriétaires blancs qui sont partis, mais
les mulâtres ont pris la place : le système
est bel et bien resté à peu près en place.
Alors, il y a eu un heurt : il y avait les
blancs et les hommes de couleur libres, plus
les esclaves. Mais il est bel et bien resté
les hommes de couleur libres, si vous
voulez, et des noirs. Les mots ont changé,
mais il y a une réalité sociale qui est
quand même plus moderne, mais extrêmement
importante. Et je dois dire que Haïti n’a
pas su trouver – ce qui est très difficile –
l’équilibre pour assurer le développement
d’une démocratie et la paix sociale. Il y a
eu ces heurts permanents et cela débouche
presque toujours en Haïti par un pouvoir
dictatorial : brusquement apparaît un homme
soit disant miraculeux qui impose à tous un
régime de force, c’est cela le drame
d’Haïti.
J.D.D. : Les Martiniquais de votre
génération, avaient-ils le même intérêt que
vous aviez pour ce pays ?
A.C. : Tout dépend des moments. Moi
quand j’étais au lycée personne ne
s’occupait d’Haïti. Pas du tout ! J’ai été
un des premiers à parler de Haïti à la
Martinique. Ce n’est pas évident ! Et Haïti
avait parfaitement raison de se plaindre ;
on avait l’impression que Haïti était
vraiment à part et tout le monde boudait
plus ou moins Haïti. C’est un peu le régime
que l’Europe avait imposé en Haïti. Moi,
pour ma part, j’ai toujours été l’un des
premiers à forcer un peu ce blocus. Mais
quand j’en ai parlé à la Martinique, les
gens n’étaient pas tellement convaincus…
J’ai été en Haïti, j’ai vu Haïti, et j’ai
rappelé l’histoire d’Haïti et je crois que
j’ai beaucoup fait pour populariser l’idée
d’une Haïti à qui nous devons, au moins
d’être reconnu, et j’irai même plus loin, à
qui nous devons de la reconnaissance.
J.D.D. : Quel est votre point de vue sur
les rapports entre les Antillais de façon
générale (martiniquais, guadeloupéens,
haïtiens…) ?
A.C. : Il y a une chose qu’il faut
quand même signaler – c’était très pénible !
d’abord les Antillais ont appris à se
connaître un peu mieux et ensuite à mieux se
connaître entre eux. L’Antillais lui-même à
l’égard de sa propre personnalité a une
démarche très hésitante. Lorsque j’ai été
élu député il n’y a qu’une seule question
qui était posée, c’était l’assimilation : on
avait les yeux tournés vers l’Europe. Et
l’assimilation, cela voulait dire devenir en
quelque sorte européen. A mon avis, il y
avait une erreur dans les termes : c’était
pas l’aliénation que voulaient les
Antillais, ils ne se rendaient pas très bien
compte… Un phénomène nouveau s’est produit,
les Martiniquais ont mieux pris conscience
d’eux-mêmes, de leur spécificité et de leur
identité propre ; et ensuite il y a un
mouvement d’ouverture vers les autres
Antilles qui ont des problèmes similaires.
Le travail n’est pas entièrement accompli,
mais il est clair qu’ils sont beaucoup plus
attentifs à ce phénomène qu’autrefois. C’est
l’évolution même du monde qui explique cette
attitude. Donc, il y a une curiosité pour
les autres pays.
J.D.D. : Tout compte fait, la question
identitaire aux Antilles demeure-t-elle
toujours fondamentale d’après vous ?
A.C. : Je ne sais pas si elle est
fondamentale, mais pour moi cela me paraît
évident. Si les Antillais veulent intervenir
sur leurs propres affaires, il est évident
qu’il faut d’abord prendre conscience d’une
question : « Qui sommes nous ? » Il y a
trois questions fondamentales. – Ce n’est
pas moi, c’est Kant qui l’a inventé ; et
même dans Saint Augustin vous trouvez cela.
– La première question que je me pose :
« Qui suis-je ? » Cela vous paraît évident
non ! Eh oui ! « Qui suis-je ? » Eh bien je
m’excuse, je ne sais pas comment vous
faites, mais quand je me suis demandé « qui
suis-je ? » je me suis dit, ça y est, il ne
faut pas aller bien loin : « Je suis un
nègre. » La société me l’indique, l’Histoire
me l’indique. La deuxième question : « Que
dois-je faire ? » Et la troisième question :
« Que m’est-il permis d’espérer ? » Il n’a
pas dit « qu’est ce que j’espère ? » mais
« que m’est-il permis d’espérer ? » Ces
trois questions me paraissent tout à fait
valables. Je ne vois pas ce qu’un Antillais
peut faire s’il ne se pose pas la première
question qui me paraît fondamentale. Et bien
entendu, pourquoi elle est fondamentale ?
Parce que c’est en grande partie de la
réponse qu’on apportera à cette question que
dépendra l’avenir de notre peuple.
J.D.D. : Si je vous dis folklore haïtien,
traditions haïtiennes, qu’est-ce qui vous
monte à l’esprit ?
(A cette question, le poète se met à
chercher parmi les livres disposés sur son
bureau, un recueil de René Depestre sans
doute. Ne l’ayant pas trouvé, il se contente
d’une anthologie de poésie francophone du XXe
siècle. Il demande à sa secrétaire de
l’ouvrir à la page du poème de Depestre.
Entre temps il essaie de répondre…)
A.C. : J’ai lu, j’ai relu les poèmes
de Depestre. Et je vous signale la parution
des œuvres complètes de Jacques Roumain, ça
vient de paraître. Et c’est extrêmement
intéressant, parce qu’il y a « Gouverneurs
de la rosée » bien entendu, mais il y a
toutes les études ethnographiques. Parce
qu’il ne faut pas oublier – c’est là que je
l’ai appris, en le lisant – ses lettres
personnelles, les interventions qu’il avait
faites dans différents domaines ; mais
l’ethnologie a un rôle capital, c’est sa
formation, c’est avant tout un ethnologue.
Il jette sur Haïti, son pays, un regard
d’ethnologue et Gouverneurs de la rosée
vient couronner tout cela. Et bien entendu,
on ne peut pas parler de Haïti sans parler
de la culture Haïtienne et Jacques Roumain
qui était communiste de doctrine – mais il
était quand même un haïtien fondamental – a
bel et bien parlé du vodou : dans
« Gouverneurs de la rosée » vous voyez le
vodou ! Mais il l’a étudié en ethnologue. Et
quant à mon ami Depestre, eh bien, comment
il se présente ?
(Le poète patriarche martiniquais répond
à sa question rhétorique en se livrant à un
exercice de déclamation du poème-fleuve « Atibon-Legba »,
extrait du « Journal d’un animal marin », du
poète frondeur haïtien.)
Je suis Atibon-Legba
Mon chapeau vient de la Guinée
De même que ma canne de bambou
De même que ma vieille douleur
De même que mes vieux os
Je suis le patron des portiers
Et des garçons d’ascenseur
Je suis Legba-Bois Legba-Cayes
Je suis Legba-Signangnon
Et ses sept frères Kataroulo
Je suis Legba-Kataroulo
Ce soir je plante mon reposoir
Le grand médicinier de mon âme
Dans la terre de l’homme blanc
A la croisée de ses chemins […]
(Sans même observer de pause, après avoir
scandé avec ferveur ce poème de près d’une
centaine de vers, le poète enchaîne.)
Jacques Roumain est communiste, mais il y a
déjà tout cela dans son œuvre. Je me
rappelle une scène ou une cérémonie du vodou
en l’honneur de Legba, mais brusquement
Ogoun apparaît : il exige que la cérémonie
soit consacrée aussi à Ogoun Feraille. Tout
ça est là !
J.D.D. : Votre conception personnelle du
vodou ?
A.C. : Ecoutez, il faut voir cela
avec philosophie. Tous les peuples ont connu
des religions : l’animisme grec, les
romains, les légendes du Moyen Age… Il n’y a
rien de choquant dans le vaudou, c’est une
démarche religieuse qui est commune… Moi ce
que je retiens, c’est la démarche de l’Homme
et c’est un stade de la société. Et ce qui
est intéressant, c’est que cela a permis de
sauver une partie de la culture haïtienne.
Je ne suis pas du tout vodouisant : je suis
pour toutes les religions ; c’est encore de
la culture. Je ne crois pas que cela mène au
bon Dieu, mais c’est intéressant comme
démarche. Ma secrétaire me regarde, elle me
demande souvent qu’est-ce que je suis. Je ne
suis rien du tout, sinon l’homme des
arbres : je parle aux arbres, je parle à la
montagne…
J.D.D. : Qu’est-ce qui vous fascine le
plus dans la culture haïtienne ?
A.C. : Ce qui me frappe, c’est
l’identité du peuple haïtien. Ils ont lutté
dans des conditions particulières. C’est un
peuple d’hommes qui ont été déportés, qui
ont été transplantés, qui ont été exploités,
qui ont été humiliés, et qui brusquement se
réveillent. C’est un fait humain assez
formidable ! C’est le premier exemple que
nous ayons dans le monde moderne. Les
Antilles françaises ont été beaucoup moins
actives ; et puis il y a toute l’Amérique du
Sud. Haïti leur a quand même servi
d’exemple.
J.D.D. : Lisez-vous les auteurs haïtiens
contemporains ?
A.C. : Mais non, je ne les connais
pas beaucoup. On est quand même très
séparés. Moi j’en suis resté à Depestre,
Jacques Roumain – que je connaissais – qui
est resté pour moi une révélation. Mais je
ne savais pas très bien qui était Jacques
Roumain, comment il était. Vous savez à quel
âge il est mort – c’est pour moi une
révélation – il est mort à trente-sept (37)
ans. Trente-sept ans ! C’est incroyable ! Et
la vie de cet homme est très révélatrice…
C’est un mulâtre, d’une haute bourgeoisie.
Mais il a dit je suis un nègre, parce qu’il
a adopté vraiment le peuple haïtien.
Pourtant il est presque de l’aristocratie
haïtienne. Ici [en Martinique], ce serait un
béké [blanc créole] : le père avait ses
plantations, etc. Cet homme, c’est un
intellectuel, connu en Haïti, en France, en
Suisse, en pays espagnols ; il avait une
culture fantastique. C’est un homme épris de
l’Histoire de l’Homme.
Bien entendu je connais Depestre, j’ai connu
les gens de mon époque. Quand j’ai été en
Haïti, il était très amis de Camille
Lhérisson qui habitait au Bois-Verna –
c’était Elie Lescot qui était le président
de la république d’Haïti – et j’ai connu
Gérard Lescot qui était le ministre des
affaires étrangères. Un jour, je me
rappelle, je ne sais plus dans quelle
circonstance, on me présente un monsieur qui
avait l’air un peu réservé, mais bien
gentil, bien aimable et on m’a dit c’est le
docteur Duvalier qui a fait partie d’une
équipe américano-suisse,
américano-haïtienne, qui avait travaillé à
l’extirpation du pian. Eh bien, c’était
Duvalier ! Je n’avais jamais supposé qu’un
jour Duvalier allait devenir le tyran qu’il
est devenu. J’ai connu bien entendu, Léon
Laleau, j’ai rencontré Roussan Camille ; je
ne connais pas bien l’œuvre de Jacques
Stéphen Alexis ; j’ai connu son père
[Stephen Alexis]… Pour la littérature
actuelle je ne la connais pas bien…
J.D.D. : Vos vœux pour Haïti, les
Antilles en général, les peuples noirs, le
monde, en ces temps si bouleversés ?
A.C. : Vous me posez une sacrée
question : je suis comme vous, nous sommes
au monde, comme un peu désorientés à l’heure
actuelle. Je souhaite que nous puissions
affirmer ou réaffirmer notre identité, mais
proclamer aussi notre solidarité. Ce petit
monde n’est rien du tout, il faut qu’il
s’unisse et ce n’est pas facile. Car nous
avons tous une histoire différente, et même
des intérêts différents. Mais je crois qu’il
faut affirmer cela. Et il faut en même temps
savoir écouter le monde, ce n’est pas rien.
Il faut voir que le monde a beaucoup
évolué ; prenons un pays comme la France :
ils sont tout à fait désorientés et ils
commencent à s’inquiéter de la
mondialisation ; ils se sentent eux-mêmes
menacés. A plus forte raison, nous, un petit
morceau de rocher perdu dans l’Atlantique.
Donc, c’est dire que nous avons tous
conscience qu’une page est tournée, il y a
un monde nouveau qui est né. Et il faut
inventer quelque chose pour faire face aux
difficultés de ce monde.