L'historien, disait
Paul Veyne, est
celui qui
" se méfie de ce qui
va de soi ".
Or il se trouve que
parmi les
stéréotypes les
mieux partagés sur
la naissance de
l'Etat d'Israël - et
Dieu sait s'ils sont
légion ! -, il en
est des plus
coriaces. Notamment
celui qui voudrait
que l'Etat juif soit
né de la Shoah,
comme si la
destruction du
judaïsme européen en
avait constitué la
matrice. C'est
François Mauriac,
plein de bons
sentiments,
s'exclamant dans les
années 1950 :
" Sion a ressurgi
des crématoires et
des charniers. La
nation juive est
ressuscitée d'entre
ces millions de
morts. "
C'est précisément
cette fausse
évidence que réfute
ici avec force
Georges Bensoussan,
l'un des meilleurs
spécialistes de
l'histoire
intellectuelle du
sionisme en France.
L'historien, qui est
aussi le rédacteur
en chef de la
Revue d'histoire de
la Shoah
et directeur de
l'excellente
collection du "
Mémorial de la Shoah
" aux éditions
Calmann-Lévy, était
donc
particulièrement
bien placé pour
analyser cette
illusion
rétrospective.
Illusion d'autant
plus brûlante qu'on
la voit aujourd'hui
réapparaître, sous
des variantes
nettement moins
bienveillantes, dans
le monde arabe comme
au sein de
l'ultragauche.
La démarche de
Georges Bensoussan
met d'abord en
évidence combien la
critique de ces
reconstructions
mémorielles fait
plus que jamais
partie du métier
d'historien. Il ne
s'agit certes pas de
nier qu'un lien
étroit a pu unir,
après-guerre, la
Shoah et la création
d'Israël. Mais ce
lien fut avant tout
démographique, et
c'est la thèse
centrale de cet
essai : il tient en
premier lieu à la
présence massive des
survivants dans le
nouvel Etat - 350
000 en 1949, soit un
tiers de sa
population. Pour
autant, insiste
l'auteur, Israël
n'apparaît, en 1948,
ni comme
" une compensation
offerte par l'Europe
aux Juifs-victimes "
- les Occidentaux ne
se sentant alors en
rien coupables -, ni
comme
" un sursaut des
Juifs face à
l'antisémitisme
meurtrier ".
Et de consacrer de
nombreuses pages
surprenantes à la
période de la guerre
: sait-on qu'il
faudra attendre la
toute fin de l'année
1942 pour que
l'Agence juive (le "
gouvernement " des
juifs de Palestine)
reconnaisse que les
nazis ne procédaient
pas à des tueries
sporadiques, mais à
un génocide ? Le
soulèvement du
ghetto de Varsovie
aggravera
l'incompréhension.
" Pourquoi ne vous
êtes-vous pas
rebellés ? ",
demandera encore le
procureur aux
témoins du procès
Eichmann en 1961.
A rebours de la
légende, l'accueil
fait aux rescapés
dès 1944-1945 fut,
de fait, mitigé. En
témoigne cette
phrase inouïe
prononcée par David
Ben Gourion en 1949
:
" Parmi les
survivants des camps
de concentration,
certains n'auraient
pas survécu s'ils
n'avaient été ce
qu'ils sont, durs,
méchants et
égoïstes. "
Georges Bensoussan
souligne ainsi, à
juste titre, la
dureté de l'opprobre
jeté en Israël sur
les juifs européens
accusés de passivité
:
" Les "Juifs
moutons",
écrit-il,
inspirent du dégoût
aux
"Juifs-pionniers" ",
ce rejet permettant
en outre de rendre
la diaspora seule
responsable de son
destin. Un climat de
mépris qui plaçait
le rescapé dans une
position intenable :
" Mort, il aurait
tort, et vivant, il
est suspect. "
Ce livre posé et
très argumenté vient
opportunément
rappeler que la
centralité qu'occupe
désormais la mémoire
de la Shoah en
Israël est assez
récente. Une
omniprésence ô
combien décriée sur
place, notamment
parmi les
intellectuels "
post-sionistes ",
qui y voient
l'origine funeste
des conceptions
actuelles sur la
sécurité. Cette
mémoire ne
s'imposera en effet
qu'après le procès
Eichmann et la
guerre des Six-Jours
(1967), la peur qui
saisit alors le
monde juif venant
réveiller le
traumatisme du
génocide. Il s'agit
donc bien d'"
une légitimation
après-coup ".
Mais Georges
Bensoussan montre
surtout à quel point
la thèse du lien de
causalité entre la
Shoah et Israël, que
ce soit pour le
déplorer ou pour
inviter à défendre
ce pays (ultime)
refuge, conduit à un
double dévoiement.
Dévoiement de
l'histoire de la
Shoah, mais aussi
dévoiement de
l'histoire
" radicalement
politique "
du sionisme, ainsi
réduit à un geste
compassionnel.
Alexandra Laignel-Lavastine