Charles Malamoud
: " Des structures nouvelles ne
cessent de s'ajouter "
Dans la
lignée des savants indianistes
français qui se poursuit depuis
bientôt deux siècles, Charles
Malamoud occupe aujourd'hui une
place éminente et
internationalement reconnue.
Spécialiste de l'Inde des Veda,
la plus ancienne, aux origines
de la religion brahmanique d'où
provient l'hindouisme actuel, il
travaille aux confins de la
philologie, de l'anthropologie
et de la psychanalyse. Directeur
d'études honoraire à la section
des sciences religieuses de
l'Ecole pratique des hautes
études, il a publié une série
d'études indispensables à la
compréhension de la culture
indienne traditionnelle,
notamment Cuire le monde.
Rite et pensée dans l'Inde
ancienne (La Découverte,
1989), Le Jumeau solaire
(Seuil, 2002), Féminité de la
parole (Albin Michel, 2005),
La Danse des pierres
(Seuil, 2005).
Nous avons
choisi de l'interroger non pas
sur ses travaux mais sur ses
rencontres physiques,
charnelles, poétiques et
sensibles, avec l'Inde réelle
d'aujourd'hui. A contre-emploi ?
Pas sûr. Car cet érudit possède
une sensibilité à vif, et le
monde indien se pense et se vit,
sans séparation.
Vous avez lu
l'Inde, si l'on peut dire, avant
d'y aller ?
Quand j'ai
commencé à aller en Inde, au
début des années 1960, j'étais
dans les études indiennes depuis
près de dix ans. L'Inde
contemporaine ne m'était pas
inconnue, j'avais eu à lire les
historiens, les anthropologues.
Je gardais un grand attachement
à mes lectures d'enfance,
Kipling, surtout Kim.
J'avais lu aussi Un barbare
en Asie de Michaux. Je
savais d'autre part que des
indianistes, dans les temps
antérieurs, avaient fui l'Inde,
horrifiés par la misère,
désespérés de ne pas retrouver
l'Inde sublime des textes.
Pour ma part,
je redoutais d'être exaspéré par
l'Inde des gourous, la
spiritualité bon marché. Je suis
plus attiré par " la folie de
l'Inde " que par cette
sagesse-là. Mais le kitsch des
bondieuseries, qui me hérissait,
se révéla sur place instructif,
parfois émouvant. On a intérêt à
voir les choses de près. Sur un
tout autre plan, ce qui me
choque, c'est la laideur
prétentieuse des gratte-ciel,
l'absence de pensée
architecturale, qui défigurent
les villes.
A quoi ne
vous attendiez-vous pas, et qui
vous a surpris ?
La grâce
physique des gens, leur dignité,
perceptible dans leur façon de
se tenir, de parler. Et la
présence des femmes, partout,
dans les rues, les jardins, les
marchés, les temples. Ce n'est
pas seulement une joie pour l'oeil.
Dans les postes, les banques,
les gares, les bureaux, il y a
toujours des femmes compétentes
qui font que les problèmes se
résolvent. Ce sont des femmes
aussi qui animent les mouvements
les plus inventifs de résistance
contre toutes les oppressions,
anciennes et modernes.
J'ai
énormément marché dans l'Inde,
dans les villes et les
montagnes. Ce qui m'a frappé,
c'est que les Indiens ont mille
défauts mais ne sont pas
vulgaires. Idéalisation
peut-être, due au fait que je
n'ai jamais eu à me frotter aux
rudesses de la vie quotidienne
en Inde, à m'insérer dans la
société, que j'ai pu choisir mes
interlocuteurs. Il n'empêche :
la netteté, la pureté de
l'expression, l'élégance simple
des gestes et des attitudes
continuent à m'enchanter, elles
ne peuvent pas ne pas refléter
une profondeur et une noblesse
intérieures. Bien sûr, les
choses changent avec le
développement des classes
moyennes urbaines et l'invasion
des objets matériels désirables.
Plaisirs
inattendus : l'odeur enivrante
des sacs de poivre dans les
entrepôts de Cochin. Et puis,
les espaces. Il y a
l'entassement des corps dans les
bus, les trains, les jeeps, les
foules des pèlerinages, la
difficulté de s'isoler. J'ai
connu tout cela... Mais je ne
m'attendais pas à trouver tant
d'étendues désertes, dans les
villes même, les campus, les
paysages des ruines : hommes et
animaux y surgissent comme des
apparitions furtives. Voyez les
films de Satyajit Ray, les
textes de Lokenath Bhattacharya.
Qu'avez-vous
retrouvé, sur place, des textes
anciens que vous connaissez ?
Presque tout.
En plein Delhi, des éléphants
chargés de troncs d'arbre, le
cobra dans un sanctuaire sur le
campus de Pune, tout le
bestiaire des textes... Et les
types humains. Et les rites
immémoriaux, toujours vivants.
Et la langue sanscrite, qui
n'est pas une langue morte. Des
structures nouvelles ne cessent
de s'ajouter, dans l'Inde
moderne, masquant les fondements
anciens, et réduisant leur
importance. Mais elles ne les
abolissent pas.
Propos
recueillis par Roger-Pol Droit
Le Monde des
Livres 23/03/07