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Diversité linguistique et vitalités littéraires

 

Si l'anglais reste le principal facteur d'unité linguistique dans l'Union indienne, les littératures des nombreuses langues vernaculaires font montre d'un remarquable dynamisme

 

 

On décrit souvent l'extraordinaire diversité indienne à partir de son aptitude - relative - à faire cohabiter un nombre record de religions sur son sol. Mais l'Inde est aussi plurielle au plan linguistique. Certes, les grammairiens ont identifié depuis le XVIIIe siècle deux familles de langue seulement, l'indo-européenne au Nord et la dravidienne au Sud - auxquelles s'ajoutent quelques locuteurs de langues austro-asiatiques et sino-tibétaines confinés dans les zones tribales. Mais cette simplification est trompeuse. Au sein de la famille dravidienne, on distingue en effet au moins quatre grandes langues régionales : le tamoul au Tamil Nadu (62 millions d'habitants d'après le recensement de 2001), le malayalam au Kerala (32 millions), le télougou en Andhra Pradesh (76 millions) et le kannada au Karnataka (53 millions).

La famille indo-européenne, elle, compte encore davantage de " membres " : certes le hindi domine l'ensemble, puisque cette langue du Nord représente 40 % du total environ, mais certaines autres langues de cette famille comptent au moins autant de locuteurs que des idiomes parlés dans le Vieux Continent : le gujarati (51 millions d'Indiens habitent au Gujarat), le marathi (97 millions), le bengali (80 millions), le punjabi (24 millions)... en sont autant d'exemples pertinents.

La Constitution de 1950 reconnut d'emblée quatorze langues officielles : l'assamais, le bengali, le gujarati, le hindi, le kannada, le cachemiri, le malayalam, le marathi, l'oriya, le punjabi, le sanskrit, le tamoul, le télougou et l'ourdou. En 1967, le sindhi y fut ajouté et en 1992 le konkani, langue de Goa, le népalais et le manipuri, langue du Manipur. La carte des langues correspond grosso modo à celle des Etats de l'Union indienne. De toutes ces langues, seuls le sanskrit, le sindhi, l'ourdou et le népalais ne sont pas associés à une province. De telle sorte que l'on peut parler en Inde d'un véritable fédéralisme linguistique. La reconnaissance de ces petites patries est telle que toute la production de la bureaucratie nationale doit emprunter l'ensemble de ces médias vernaculaires de façon simultanée et que l'article 30 accorde aux écoles des communautés linguistiques le droit de solliciter des subventions publiques.

Cette diversité linguistique s'est trouvée réduite par la reconnaissance fort pragmatique d'un idiome commun, l'anglais, qui a été déclaré langue officielle associée après l'indépendance. Cette solution n'est pas allée de soi. Le Nord hindiphone n'en voulait pas. L'Assemblée constituante décida même d'inscrire dans la Loi fondamentale que la cohabitation du hindi et de l'anglais ne devrait pas durer plus de quinze ans - le temps qu'il faudrait aux non-hindiphones pour apprendre cette langue - après quoi l'anglais devrait s'effacer. Mais à la veille de cette échéance - et de sa mort - Nehru imposa, en 1963, un compromis aux termes duquel l'arrangement de 1950 resterait en vigueur tant qu'un seul Etat de l'Union le souhaiterait. Il n'a jamais été remis en cause depuis et, aujourd'hui, même les nationalistes hindous partisans du " tout hindi " recourent à l'anglais, langue qui permet à l'élite indienne de communiquer sans problème aux quatre coins du pays.

Grosso modo, l'Inde compte aujourd'hui 80 millions de locuteurs d'anglais, un chiffre qui en fait le deuxième pays anglophone du monde (derrière les Etats-Unis) et qui correspond à peu près à celui des abonnés à Internet. Au-delà de l'élite, la classe moyenne - même dans ses couches inférieures - se met à la langue de Shakespeare, comme en témoigne le succès des écoles " English medium ", perçues comme le meilleur ascenseur social. Mais, dans le même temps, le hindi progresse du fait de la lente expansion de l'enseignement secondaire, dont c'est la seconde langue, et de l'essor des médias - et d'abord du cinéma dont le hindi est le mode d'expression par excellence. Du coup, il n'est pas rare qu'un Indien instruit maîtrise trois langues : celle de sa région - sa langue maternelle -, le hindi et l'anglais. Ce pluralisme linguistique se retrouve dans le florilège des littératures de l'Inde puisque, à côté de la littérature indo-anglaise qui conquiert chaque année de nouveaux lecteurs en Occident, il y en a d'autres, en langues vernaculaires, qui sont tout aussi vivantes et que l'on découvre sous nos latitudes à mesure que nos éditeurs font l'effort de les traduire.

Si nul n'ignore plus en France le talent de Salman Rushdie, d'Arundathi Roy, de Rohinton Mistry, d'Amitav Ghosh, de Vikram Seth, d'Anita Desai, de sa fille, Kiran Desai, d'Upamanyu Chatterjee, d'Anita Nair et j'en passe, on néglige encore de façon injustifiée - d'autant plus qu'elles sont disponibles en français, ou, en tout cas, en anglais - les littératures vernaculaires.

Pourtant, leurs premiers ouvrages sont aussi anciens que " le roman indien de langue anglaise ", pour reprendre le joli titre de Denise Coussy (éd. Karthala, 2004). Si la forme romanesque utilisant la langue anglaise fait son apparition en Inde à la fin du XIXe siècle, elle s'épanouit à travers l'oeuvre de trois géants de la littérature mondiale tous nés dans la première décennie du XXe : Mulk Raj Anand, R. K. Narayan et Raja Rao, qui nous ont quittés entre 2001 et 2006. Or il en va de même du roman en langue vernaculaire qui aurait même tendance à être plus précoce. Dès les années 1850-1860, des auteurs aussi talentueux que Bankim Chandra Chatterjee, le père de la littérature moderne, introduisent le genre romanesque dans les lettres bengalies (lire notamment en français son Testament de Krishnokanto). Puis Rabindranath Tagore, Prix Nobel de littérature 1913, les porte à des hauteurs plus élevées encore dès le début du XXe siècle, en même temps que Bibhouti Bhoushan Banerji (auteur de La Complainte du sentier que Satyajit Ray - lui-même auteur de superbes nouvelles en bengali - portera à l'écran) et que Saratchandra Chatterji (Mahesh et autres nouvelles).

 

" OMBRISTES " ET " PROGRESSISTES "

 

Les lettres hindies ont connu un destin comparable puisque, si tout commence là encore dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec Harishchandra à Bénarès, il faut attendre les années 1920 pour lire les " ombristes ", auteurs épris de clair-obscur et de poésie, puis les " progressistes ", des hommes davantage préoccupés de questions sociales - qu'ils soient gandhiens ou socialistes - et dont le porte-drapeau n'est autre que Premchand, fondateur de l'All India Progressive Writers Association, à qui l'on doit L'Ashram de l'amour, Le Suaire ou encore Le Don de la vache. Le roman et la nouvelle de langue hindi ont poursuivi une carrière magnifique après l'indépendance, portés par un auteur phare, Nirmal Verma, qui excelle à dépeindre les univers intérieurs - en français, Un bonheur en lambeaux est servi par la remarquable traduction d'Annie Montaut.

Au-delà du bengali et du hindi, bien d'autres langues de l'Inde ont donné lieu à des oeuvres majeures. En kannada, pour ne prendre qu'un exemple, les livres de U. R. Anantha Murthy sont devenus des classiques - à commencer par Samskara, un morceau d'anth(rop)ologie qui raconte l'embarras causé par la mort d'un homme auquel on ne parvient pas à rendre les derniers sacrements.

Une littérature régionale mérite toutefois une mention particulière, celle du Maharashtra en raison de la place qu'y occupent les écrits des dalits. Les intouchables - ou dalits - du Maharashtra ont eu leurs saints-poètes dès l'époque médiévale. Mais à l'époque contemporaine, ils ont délaissé la cause de Dieu pour embrasser celle de leur vie sur terre et dénoncer la condition qui leur était faite. Du coup, les genres dominants sont ici l'autobiographie et la poésie qui, chacune à sa façon, servent de véhicule privilégié à une complainte et à une colère - d'où une critique sociale qu'il faut toujours lire en creux. Grâce au regretté Guy Poitevin, passeur infatigable qui nous aura quittés trop tôt, quelques monuments de cette littérature dalit traduits du marathi sont aujourd'hui disponibles en français : Ma vie d'intouchable, par Daya Pawar, Parole de femme intouchable, par Shantabai et Baby Kamble, Ma caste criminelle, par Jayraj Rajput et Le Journal d'un intouchable, par M. Kondvilker.

On le voit, il faudrait être fou pour se contenter des globe-trotteurs de la littérature indo-anglaise quand l'Inde vernaculaire est là, à portée de main, prête à vous immerger dans une société où tout nous dépayse, pour le meilleur et pour le pire.

par Christophe Jaffrelot

 

Christophe Jaffrelot est directeur du CERI-Sciences Po/CNRS. Il vient de diriger L'Inde contemporaine (Fayard, 2006).

Le Monde des Livres 23/03/07