par Eric Deroo
A tous ceux qui trouvent globalement
positif le bilan de l'aventure coloniale
française, on conseille la
lecture de cet album : elle est accablante
Ouvrant
cet album admirable, tout septuagénaire
verra resurgir l'imagerie naïvement
colonialiste dans laquelle baigna
son enfance. Les sexagénaires
aussi, certes, mais leur naissance
pendant ou après la Seconde
Guerre mondiale ne les prédisposait
pas à une foi aussi enthousiaste
dans les vertus de l'Empire. Quant
aux quinquagénaires qui militèrent
pour l'indépendance des peuples
colonisés, la lecture de l'ouvrage
réalisé par Eric Deroo,
avec la collaboration de Sandrine
Lemaire, les inclinera peut-être
à témoigner de quelque
indulgence envers leurs aînés,
soumis à un conditionnement
psychologique qui ne les portait pas
à la lucidité. Les jeunes
générations y mesureront
enfin le grotesque des tentatives
visant à établir un
bilan globalement positif du colonialisme
français, et aussi le long
cheminement qui aboutit aujourd'hui
à ce que certains se désignent
toujours comme les « indigènes
de la République ».Vit-on
jamais en France, sur une pareille
durée, une entreprise de propagande
d'une telle ampleur ? Elle culmine
dans les années 1930. Bons
points scolaires, vignettes publicitaires,
livres, films, bandes dessinées
: tout nous répétait
la gloire de l'Empire. (C'est avec
une émotion embarrassée
qu'on retrouve dans l'album ces vestiges
du passé...) La Ligue maritime
et coloniale française coordonnait
avec efficacité les multiples
initiatives. On y adhérait
en masse ; on lisait son journal,
« Mer et Colonies ». Le
monde colonial avait les couleurs
simples d'une image d'Epinal. L'«
Annamite » restait énigmatique
; on devait se méfier de l'Arabe,
fourbe et cruel ; le Nègre,
sympathique quoique primitif, méritait
qu'on s'ingéniât à
le tirer de la barbarie. Sur ce fond
jaune, bistre ou noir ressortaient
les figures lumineusement blanches
que la France bienfaisante détachait
à son oeuvre civilisatrice
: Savorgnan de Brazza, le maréchal
Lyautey, le père de Foucauld
ou ce bon docteur Schweitzer qui se
donnait tant de mal pour apprendre
l'hygiène aux sauvages...
A droite comme à gauche, rares
étaient ceux qui doutaient
de la légitimité de
l'entreprise. L'anticolonialisme ?
On ne le trouvait que chez les anarchistes
et les libertaires, puis chez les
communistes. Ceux-ci organisèrent
en 1931, une exposition anti-impérialiste
pour contrecarrer l'Exposition coloniale
de Vincennes. 8 millions de visiteurs
à Vincennes ; 5 000 seulement
pour découvrir « la Vérité
sur les colonies ».
L'« illusion coloniale »
ainsi entretenue devait fatalement
conduire à un rude retour aux
réalités lorsque s'ouvrirait
le temps des révoltes. Comme
il l'avait fait récemment avec
son remarquable « Diên
Biên Phu », Eric Deroo
raconte et illustre cette folle histoire
de manière aussi passionnante
que pédagogique. Chaque collège
et lycée de France devrait
posséder son album, que s'arracheront
naturellement les anciens de la Ligue
maritime et coloniale...
«L'Illusion
coloniale», par Eric Deroo,
avec la collaboration de Sandrine
Lemaire, Tallandier, 224 p., 28 euros.
Eric
Deroo, chercheur et cinéaste,
travaille depuis vingt ans sur la
question coloniale et a coécrit
des ouvrages comme « Zoos humains
» ou « le Paris noir ».
Par Gilles Perrault
Nouvel Observateur - 18/05/2006
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Confronter
l'imagerie d'une époque, en
l'occurrence celle de la période
coloniale française, avec l'Histoire.
Voilà la démarche entreprise
par Eric Deroo, en collaboration avec
Sandrine Lemaire, dans son dernier
livre L'illusion coloniale, paru aux
éditions Tallandier. Sur 224
pages, l’auteur passe au crible
livrets, chansons, partitions illustrées,
cartes postales, calendriers, protège-cahiers,
planches à découper,
jeux de l'oie, bandes dessinées
et autres affiches en tout genre.
Au total, 320 illustrations,
accompagnées de textes, témoignent
des rôles multiples joués
par l’iconographie : habituer
les Français à la culture
coloniale, justifier la mission "civilisatrice"
de l’Empire, vanter les mérites
d’un engagement Outre-mer. Bref,
appuyer et servir une idéologie.
Et si dans l’iconographie se
lisent certaines ruptures, les images,
qui ont évolué dans
le temps, ne cessent cependant de
faire appel aux doubles registres
de l’attirance/répulsion
et de la civilisation/barbarie.
Mais aujourd’hui, qu’en
est-il ? Selon Eric Deroo, l’imaginaire
véhiculé durant un siècle
de propagande a fini par coloniser
les mentalités et les esprits.
"Ainsi, les clichés persistent,
car la cristallisation des peurs de
l’Autre s’effectue autour
des anciens colonisés",
explique l’auteur qui conclut
en soulignant le glissement qui s'est
opéré entre l'indigène
d'hier et l'immigré d'aujourd'hui.
Article
de Maya Larguet publié sur
Altérités, le web-magazine
divers et ouvert
[mercredi 29 mars 2006]