Etranges
métamorphoses sentimentales
d'un homme perdu, par la
romancière libanaise Hoda
Barakat.
Hoda
Barakat Mon maître, mon
amour traduit de l'arabe
(Liban) par Edwige Lambert.
Actes Sud, 174 pp., 19 €.
Libanaise
de Paris et de l'exil,
Hoda Barakat est divisée
à plusieurs titres.
Journaliste à Radio
Orient, elle vit au
rythme d'une actualité
violente, asphyxiante,
tout en écrivant, à
intervalle régulier, des
livres lents, étranges
et courts. «Je ne
note rien, j'écris tous
les jours dans ma tête,
dans le métro, au
travail, à la cuisine.
Et quand je me sens
prête, je couche tout
sur le papier en
quelques semaines,
pendant des vacances.»
Hoda
Barakat appartient à cette
génération de Libanais dont
la vie a été cassée en deux
par la guerre civile. Dans
ce gouffre qui a englouti
leurs plus belles années,
ceux qui n'y ont pas laissé
leur âme ou leur vie
n'ont cessé de puiser leur
sève. Hoda Barakat tisse des
histoires singulières où
l'individu est
irrémédiablement seul. Ses
héros cahotent comme des
cailloux dévalant une pente
raide. «Dans l'agitation
et le chaos des jours qui se
succèdent, dans leur
monotonie ou leur désordre,
l'homme ne prête pas
attention aux changements
qui l'affectent. Il est
absent, distrait, perdu dans
les interstices de la vie ou
dans ses détails. Il croit
qu'il n'y a pas plus de sens
dans le trouble et la
confusion que dans
l'harmonie, la régularité et
la rigueur. [...] Il n'en
est pas ainsi. La vie de
l'homme se vêt de sens à son
insu. Il peut le perdre de
vue tout au long de ses
jours. Ou y être soudain
attentif comme la neige
légère et silencieuse qu'on
n'a pas vue tomber. Et voici
qu'au matin tout est
blanc.» A la fin de
Mon maître, mon amour ,
Wadî', le héros-narrateur,
disparaît comme dans un
fondu au blanc.
Qui
était-il finalement ?
L'enfant mal dans sa peau,
un peu obèse, gourmand et
craintif ? Le chef de bande
mafieuse, caïd camé et
violent, trafiquant d'armes
? Le mari dépressif, aussi
incapable de sortir de sa
catatonie que de son
appartement ? Ou l'amoureux
éperdu de son patron, son
«jeune maître» qui l'a rendu
à lui-même ? Là n'est pas la
question. «Mais je sais
que c'est une histoire qui
ne tient pas debout», écrit
Hoda Barakat à la dernière
phrase de son roman
énigmatique. Une piste ?
La folie,
la solitude, la mémoire, le
chaos intérieur sont la
matière des livres de Hoda
Barakat. Il y eut la
Pierre du rire ,
les Illuminés et le
Laboureur des eaux .
Pas plus que les autres,
Mon maître, mon amour ne
se résume à son histoire.
Difficile de déterminer leur
point commun, même s'ils
entretiennent une parenté
évidente, peut-être dans
cette manière de manier la
profondeur de champ :
précision extrême, quasi
réaliste, des détails et de
l'intime, étrangeté
insaisissable de l'ensemble.
Ses livres sont comme ces
tapis complexes dont le
dessin n'apparaît qu'à la
fin, lorsqu'on prend assez
de recul.
Au
contraire de la plupart des
romanciers arabes de sa
génération, Hoda Barakat ne
règle pas ses comptes avec
l'Histoire : le grand vent
n'y souffle pas, plutôt ses
tourbillons dans la soupente
intime. Faut-il être une
femme pour rendre aussi bien
les tourments des garçons en
proie à l'adolescence ? Et
la féroce concurrence à
l'intérieur d'une bande de
voyous ? Et aussi les
brusques envies de violence
qui agitent les hommes ? Et
encore leur dépression que
la douceur des femmes ne
fait qu'aiguiser ? Et enfin
l'étrange amour sans désir
d'un homme pour un autre ?
Quelle
est la clef de Wadî'et de
ses mues déroutantes ?
«C'est mon père. C'est mon
père qui m'a rejoint et
s'est installé en moi après
avoir péri, il ne peut en
être autrement», s'exclame-t-il
lors d'une crise de délire
provoquée par la fièvre. Ce
père si soumis et abhorré,
justement à cause de sa
soumission, il est le
contraire, le double inversé
du traditionnel père arabe,
autoritaire et violent. Mais
pas moins aliénant. «Mon
enfance s'abat sur moi comme
le fouet du châtiment.»
http://www.liberation.fr/culture/livre/254364.FR.php
©
Libération QUOTIDIEN : jeudi
17 mai 2007
|