Une peinture, mais faite
d'abord de mots, d'idées, de
suggestions. Car les images,
dans le domaine de la sexualité
et de l'érotisme, ne sont pas
tout. Les gravures libertines du
XVIIIe siècle ou polissonnes du
XIXe, quelle que soit leur
audace, ne disent qu'une infime
partie de ce tout dont l'esprit
s'échauffe ou s'enflamme mais
qu'il peine toujours à
embrasser. A la perspicacité du
chercheur, à son esprit de
classement et à son art des
croisements s'offre une masse de
textes - précis de médecine,
romans pornographiques, traités
de morale, manuels conjugaux ou
" arts de foutre ", écrits
intimes, divagations diverses...
Avec une certaine délectation
mais sans ivresse, Alain Corbin,
grand historien du corps et du
monde sensible, se penche sur
cette matière immense pour la
période décisive qui va de 1770
aux années 1860, c'est-à-dire
avant l'avènement de la
sexologie. Il limite son propos
à l'aire linguistique française
et note par exemple que
l'épithète " victorien " est
dépourvue de sens dans cet
espace. Enfin, il contourne la
" méthode généalogique "
qui aplatirait les perspectives
et interdirait de prendre en
compte les " recouvrements de
diverses strates " et les "
décalages temporels ".
Ainsi le freudisme est-il
encore loin, avec " le sens
qu'il a conféré au "désir", le
concept de "sexualité" qu'il a
institué et imposé ". De
même, nous sommes dans la
préhistoire des pathologies
sexuelles et des " perversions "
(voyeurisme, fétichisme,
exhibitionnisme, masochisme,
etc.). Enfin, plus difficile à
admettre peut-être, il nous faut
" oublier " " tout ce qui
ressortit à l'actuelle réflexion
concernant la construction des
identités sexuelles, leurs
partages, leur éventuelle
intermittence ". " En ce
temps qui nous concerne, il
n'est pas encore
d'homosexualité, de bisexualité
et, à plus forte raison,
d'hétérosexualité ", écrit
Corbin, nous invitant à résister
à ce penchant coupable qui
consiste à antidater notre
outillage conceptuel et à
projeter en arrière nos valeurs,
nos préjugés, notre moderne
morale. Il n'est pas impossible
que cette posture
méthodologique, pourtant
largement étayée, fasse grincer
quelques dents trop sensibles...
Alain Corbin a divisé son
ouvrage selon trois modes
d'expression : la parole
médicale, l'admonestation
religieuse et la littérature.
Dans ce dernier chapitre, même
s'il privilégie les écrits
pornographiques et libertins du
temps des Lumières et des débuts
du XIXe siècle, il étend son
analyse à des auteurs moins "
spécialisés ", comme Balzac,
Sand ou encore, au terme de son
parcours, Charles Fourier. Le
nouvel ordre amoureux que
celui-ci promet, constitue, sur
le mode orgiaque et
philanthropique, comme "
l'envers " de l'époque qui
s'achève. Dans la nouvelle ère,
au lieu de cette utopique paix
des sexes, c'est l'individu
moderne, sexué, désirant,
angoissé, et souvent tragique
qui vient au monde, pense,
écrit, tente d'aimer. Mais c'est
une autre histoire...
Les trois ordres de discours
que nous ouvre Alain Corbin ont
chacun leur langage, leurs lois,
leur finalité. Impossible de
résumer ici la variété et la
richesse de ces différents
registres. Mais il est clair
qu'ils se constituent chacun
face aux mêmes questions,
inquiétudes et incertitudes,
dans le même espace mental. Ce
ne sont pas les psychologues qui
parlent et spéculent. L'objet de
l'observation est on ne peut
plus tangible...
Médecins et physiologistes
dessinent ainsi avec une grande
précision un art de copuler et
de jouir conforme à la nature en
général et à celle, supposée, de
chaque sexe. Duprest-Rony, par
exemple, décrète en 1804 que
" l'homme ne vit pas autant que
la femme sous la dépendance des
organes de la génération ".
Quelques décennies plus tard,
Félix Roubaud, lui, pense que
l'homme " ne peut se
soustraire à la mission de
l'appareil génital " et que
le " célibat énerve le corps
et dégrade l'âme ". Le
mariage reste d'ailleurs la
seule institution apte à opposer
aux " désirs effrénés des
limites naturelles ". Et
l'acte d'engendrer est le
véritable exaucement de la
volupté. Sur la mécanique
secrète de la jouissance
elle-même, les considérations
abondent. La théorie de la
double semence, qui veut qu'à
l'éjaculation de l'homme réponde
celle de la femme, bénéficie
encore d'une certaine fortune,
même si le " foutre de
l'homme est (...) un
référent absolu ".
Des " affres du manque et
de l'excès " aux "
plaisirs factices " et à la
" fraude conjugale ", de
la continence qui consume, à
l'onanisme, ce " funeste
penchant " qui mène aux "
sourds désespoirs ", aux
" suicides inattendus " et
aux " gloires avortées ",
les objets de réflexion et de
crainte ne manquent pas. Les
accents lyriques ou angoissés
non plus... Julien Joseph Virey,
en 1817, assure par exemple que
" le coït absorbe entièrement
l'âme et le corps ; on n'entend,
on ne voit plus rien ; tout est
mort, excepté le plaisir ; l'âme
est tout entière dans le sens de
l'amour ; on a vu des personnes
perdre la vie dans cette crise ".
Sur l'autre versant, celui de
l'angoisse, Menville de Ponsan,
en 1822, stigmatise
l'indifférence aux " plaisirs
légitimes de l'hymen " qui
conduit certaines masturbatrices
à détester pour toujours les
" moyens légitimes d'amortir
l'aiguillon de la chair ".
Si le corps médical s'émeut,
tempête, poétise, les
théologiens et les guides du
peuple chrétien hésitent quant à
eux entre une attitude, sinon
permissive, du moins
compréhensive, et une plus
grande austérité. Dans tous les
cas, c'est là aussi une
connaissance de l'être sexué, de
la dialectique du corps et de
l'esprit qui se constitue : on
aurait tort de la juger naïve.
De saint Augustin à saint
François de Sales au début du
XVIIe siècle, la pensée sur le
péché et la corruption s'était
affinée. A la fin du XVIIIe
siècle, saint Alphonse de
Liguori élabore une morale
moyenne du couple et de la
conjugalité. Après la
Restauration, c'est un discours
plus radical et rigoriste que
l'on entend. On entre alors dans
le détail de la vie intime.
Procédures d'examen et d'aveu se
mettent en place, sous le signe
de la " police du regard ".
C'est encore une autre
dimension du discours sexuel
qu'inaugure l'immense floraison
des écrits pornographiques -
même si ceux-ci sont à replacer
dans une double tradition,
antique et renaissante. La "
fascination de l'obscène "
impose la " figure d'un
lecteur virtuel ", "
tendu vers l'écoute de soi et
l'autarcie de la jouissance ",
selon Jean-Marie Goulemot,
souvent cité ici. Confrontés
" aux normes du discours médical
et aux injonctions de la
théologie morale ", ces
écrits charrient ce qu'Alain
Corbin nomme des "
contre-valeurs " et
installent, à l'aide de quelques
fortes images, une nouvelle
strate dans " l'harmonie des
plaisirs ".
Patrick Kéchichian
L'Harmonie des plaisirs
Les manières de jouir du
siècle des Lumières à
l'avènement de la sexologie
d'Alain Corbin
Perrin, 542 p., 24 ¤.