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Histoire sensible des jouissances

 

J. G. Van Bronchorst, " La nymphe endormie ", 1645. akg-images

Alain Corbin explore les discours sur le plaisir, depuis l'époque des libertins jusqu'à l'avènement du discours scientifique
 

 

Une peinture, mais faite d'abord de mots, d'idées, de suggestions. Car les images, dans le domaine de la sexualité et de l'érotisme, ne sont pas tout. Les gravures libertines du XVIIIe siècle ou polissonnes du XIXe, quelle que soit leur audace, ne disent qu'une infime partie de ce tout dont l'esprit s'échauffe ou s'enflamme mais qu'il peine toujours à embrasser. A la perspicacité du chercheur, à son esprit de classement et à son art des croisements s'offre une masse de textes - précis de médecine, romans pornographiques, traités de morale, manuels conjugaux ou " arts de foutre ", écrits intimes, divagations diverses...

Avec une certaine délectation mais sans ivresse, Alain Corbin, grand historien du corps et du monde sensible, se penche sur cette matière immense pour la période décisive qui va de 1770 aux années 1860, c'est-à-dire avant l'avènement de la sexologie. Il limite son propos à l'aire linguistique française et note par exemple que l'épithète " victorien " est dépourvue de sens dans cet espace. Enfin, il contourne la " méthode généalogique " qui aplatirait les perspectives et interdirait de prendre en compte les " recouvrements de diverses strates " et les " décalages temporels ".

Ainsi le freudisme est-il encore loin, avec " le sens qu'il a conféré au "désir", le concept de "sexualité" qu'il a institué et imposé ". De même, nous sommes dans la préhistoire des pathologies sexuelles et des " perversions " (voyeurisme, fétichisme, exhibitionnisme, masochisme, etc.). Enfin, plus difficile à admettre peut-être, il nous faut " oublier " " tout ce qui ressortit à l'actuelle réflexion concernant la construction des identités sexuelles, leurs partages, leur éventuelle intermittence ". " En ce temps qui nous concerne, il n'est pas encore d'homosexualité, de bisexualité et, à plus forte raison, d'hétérosexualité ", écrit Corbin, nous invitant à résister à ce penchant coupable qui consiste à antidater notre outillage conceptuel et à projeter en arrière nos valeurs, nos préjugés, notre moderne morale. Il n'est pas impossible que cette posture méthodologique, pourtant largement étayée, fasse grincer quelques dents trop sensibles...

Alain Corbin a divisé son ouvrage selon trois modes d'expression : la parole médicale, l'admonestation religieuse et la littérature. Dans ce dernier chapitre, même s'il privilégie les écrits pornographiques et libertins du temps des Lumières et des débuts du XIXe siècle, il étend son analyse à des auteurs moins " spécialisés ", comme Balzac, Sand ou encore, au terme de son parcours, Charles Fourier. Le nouvel ordre amoureux que celui-ci promet, constitue, sur le mode orgiaque et philanthropique, comme " l'envers " de l'époque qui s'achève. Dans la nouvelle ère, au lieu de cette utopique paix des sexes, c'est l'individu moderne, sexué, désirant, angoissé, et souvent tragique qui vient au monde, pense, écrit, tente d'aimer. Mais c'est une autre histoire...

Les trois ordres de discours que nous ouvre Alain Corbin ont chacun leur langage, leurs lois, leur finalité. Impossible de résumer ici la variété et la richesse de ces différents registres. Mais il est clair qu'ils se constituent chacun face aux mêmes questions, inquiétudes et incertitudes, dans le même espace mental. Ce ne sont pas les psychologues qui parlent et spéculent. L'objet de l'observation est on ne peut plus tangible...

Médecins et physiologistes dessinent ainsi avec une grande précision un art de copuler et de jouir conforme à la nature en général et à celle, supposée, de chaque sexe. Duprest-Rony, par exemple, décrète en 1804 que " l'homme ne vit pas autant que la femme sous la dépendance des organes de la génération ". Quelques décennies plus tard, Félix Roubaud, lui, pense que l'homme " ne peut se soustraire à la mission de l'appareil génital " et que le " célibat énerve le corps et dégrade l'âme ". Le mariage reste d'ailleurs la seule institution apte à opposer aux " désirs effrénés des limites naturelles ". Et l'acte d'engendrer est le véritable exaucement de la volupté. Sur la mécanique secrète de la jouissance elle-même, les considérations abondent. La théorie de la double semence, qui veut qu'à l'éjaculation de l'homme réponde celle de la femme, bénéficie encore d'une certaine fortune, même si le " foutre de l'homme est (...) un référent absolu ".

Des " affres du manque et de l'excès " aux " plaisirs factices " et à la " fraude conjugale ", de la continence qui consume, à l'onanisme, ce " funeste penchant " qui mène aux " sourds désespoirs ", aux " suicides inattendus " et aux " gloires avortées ", les objets de réflexion et de crainte ne manquent pas. Les accents lyriques ou angoissés non plus... Julien Joseph Virey, en 1817, assure par exemple que " le coït absorbe entièrement l'âme et le corps ; on n'entend, on ne voit plus rien ; tout est mort, excepté le plaisir ; l'âme est tout entière dans le sens de l'amour ; on a vu des personnes perdre la vie dans cette crise ". Sur l'autre versant, celui de l'angoisse, Menville de Ponsan, en 1822, stigmatise l'indifférence aux " plaisirs légitimes de l'hymen " qui conduit certaines masturbatrices à détester pour toujours les " moyens légitimes d'amortir l'aiguillon de la chair ".

Si le corps médical s'émeut, tempête, poétise, les théologiens et les guides du peuple chrétien hésitent quant à eux entre une attitude, sinon permissive, du moins compréhensive, et une plus grande austérité. Dans tous les cas, c'est là aussi une connaissance de l'être sexué, de la dialectique du corps et de l'esprit qui se constitue : on aurait tort de la juger naïve. De saint Augustin à saint François de Sales au début du XVIIe siècle, la pensée sur le péché et la corruption s'était affinée. A la fin du XVIIIe siècle, saint Alphonse de Liguori élabore une morale moyenne du couple et de la conjugalité. Après la Restauration, c'est un discours plus radical et rigoriste que l'on entend. On entre alors dans le détail de la vie intime. Procédures d'examen et d'aveu se mettent en place, sous le signe de la " police du regard ".

C'est encore une autre dimension du discours sexuel qu'inaugure l'immense floraison des écrits pornographiques - même si ceux-ci sont à replacer dans une double tradition, antique et renaissante. La " fascination de l'obscène " impose la " figure d'un lecteur virtuel ", " tendu vers l'écoute de soi et l'autarcie de la jouissance ", selon Jean-Marie Goulemot, souvent cité ici. Confrontés " aux normes du discours médical et aux injonctions de la théologie morale ", ces écrits charrient ce qu'Alain Corbin nomme des " contre-valeurs " et installent, à l'aide de quelques fortes images, une nouvelle strate dans " l'harmonie des plaisirs ".

Patrick Kéchichian

 

L'Harmonie des plaisirs

Les manières de jouir du siècle des Lumières à l'avènement de la sexologie

d'Alain Corbin

Perrin, 542 p., 24 ¤.

 

 

© Le Monde