" Nous
sommes partis de chez nous
avec notre tête, mais avec
nos pieds nous sommes encore
dans un autre village. " Un
art de la fugue.
À sa
parution en français (1988),
juste après l’arrivée
d’Herta Müller en Allemagne
(mars 1987), l’Homme est un
grand faisan sur terre avait
été pour le public français
une révélation. Celui-ci
découvrait des vérités
cachées sur une minorité
allemande, les Souabes de la
Roumanie " communiste ", et
un auteur doué d’un style
incomparable, qui creusait
toutes les possibilités
d’expression d’une naïveté
acide. Six ans auparavant,
Herta Müller avait déchaîné
les colères et les
tracasseries de la
Securitate et de ses
instruments en publiant
Niederungen, une chronique
impitoyable d’un village,
d’une famille, d’une enfance
traumatisée du Banat,
province roumaine peuplée
d’Allemands installés dans
cette région danubienne
depuis sa reconquête au
XVIIIe siècle par le régime
habsbourgeois ; la chronique
d’un monde marqué par la
peur et la haine,
l’intolérance et la
violence, d’un monde
retardataire, rétrograde,
muselé par un catholicisme
putride et superstitieux,
sur fond de gestion
politique et économique
calamiteuse pratiquée par un
régime " communiste "
corrompu ; de répressions et
de survivance d’un passé
fasciste à peine déguisé. Si
la presse de langue
allemande locale imprimée à
Timisoara cria à la
diffamation, la critique
occidentale
(ouest-allemande) chanta les
mérites d’un écrivain qui
faisait sortir sa province
de son localisme étroit.
Installée
en Allemagne, à Berlin-Ouest
puis à Hambourg, Herta
Müller avait emporté sa mère
patrie à la semelle de ses
chaussures et, s’il lui est
arrivé depuis d’ouvrir les
yeux sur son univers actuel
- dans Reisende auf einem
Bein (1989), elle raconte sa
découverte de Berlin-Ouest
(un choc) ou, dans Eine
warme Kartoffel ist ein
warmes Bett (1992), elle
évoque pour s’indigner
d’événements politiques
immédiats tels les
persécutions des Kurdes ou
l’attentat fasciste
d’Hoyerswerda contre des
immigrés -, elle revient
toujours dans son Banat
natal et à son cruel
dilemme : " rester / partir
". Dans Herztier (1994),
elle fait dire à l’un de ses
personnages : " Nous sommes
partis de chez nous avec
notre tête, mais avec les
pieds nous sommes encore
dans un autre village. "
Dans la
Convocation - un roman
récent (1997) - Herta Müller
évoque aussi le " partir ",
mais l’idée en est vague,
les motifs et moyens du
départ puérils, légers : la
narratrice ne rêve pas,
n’imagine pas un lendemain
ailleurs ; tout juste
pense-t-elle au " besoin
d’un ailleurs ", si bien que
" tôt ou tard, d’une manière
ou d’une autre, on tente le
coup ". En revanche, c’est
le " rester " qui a de
l’épaisseur, celle de la
peur, de l’angoisse, de
l’humiliation. Ouvrière dans
une usine de confection, où
l’on fabrique des vêtements
dernier chic pour l’Italie,
elle - narratrice sans
identité - est convoquée à
la Securitate. Dans le
tramway qui la conduit
inexorablement vers celui
qui va l’humilier, elle
lutte contre l’angoisse. À
cet endroit, impossible de
ne pas évoquer la technique
exemplaire du récit. Dans
cet espace clos (le
tramway), trois grands
moments se succèdent,
s’entremêlent par morceaux :
le regard sur le conducteur
et d’autres passagers
(toujours les mêmes) et le
retour sur les épisodes
marquants de sa propre
biographie (métaphorique de
celle de l’auteur) ; mais la
réalité imminente est forte
et s’impose par
intermittence : la
narratrice se voit devant
son inquisiteur ("
L’humiliation, comment
appeler cela autrement
lorsque tout le corps se
sent pieds nus "). Ce
faisant, elle peint un
tableau qui oscille entre
l’indulgence et l’usage du
vitriol. Son crime ? Elle a
glissé dix bouts de papier
dans dix poches de pantalon
avec les mots " ti aspetto
", son nom et son adresse,
et comme elle s’est refusée
à son chef, celui-ci en a
écrit d’autres pour mieux la
charger. Lilli, sa meilleure
amie a fini en charpie lors
d’une tentative d’" évasion
" (la narratrice a revêtu
aujourd’hui le corsage de
Lilli pour). On vole du
matériel à l’usine, mais
comme celle-ci " appartient
au peuple ", dont on fait
partie, on prend directement
" sa part de la propriété du
peuple ". Les tracasseries
sont quotidiennes et peuvent
être souvent prises au
sérieux ; il n’empêche que
cette mécanique, mise en
place par un ersatz de père
Ubu et ses courtisans de
province, tombe facilement
dans le dérisoire, le
burlesque : au voisin chargé
de l’espionner, la
narratrice offre un cahier
d’arithmétique, " moitié par
malignité parce qu’il notait
mes allées et venues et sans
doute encore bien d’autres
choses, moitié par gratitude
parce qu’il m’avait mise
dans la confidence " ;
cahier qui se révèle aux
yeux du mouchard trop grand,
car il n’entre pas " dans
une poche de veste ". Donc
depuis, elle y note. ce que
lui dit son inquisiteur en
lui " baisant la main ".
Revenir
sans cesse sur son vécu
pourrait apparaître comme
une manie qui épuise le
sujet, l’use jusqu’à la
corde. L’art d’Herta Müller
est au contraire de le
fouiller sans cesse pour
l’enrichir. Je ne crois pas
que l’on se lasse de l’art
de la fugue.
François
Mathieu
Herta
Müller : la Convocation,
trad. de Claire de Oliveira,
Métailié, Bibliothèque
allemande, 208 pages, 120
francs.