« La pratique du bien est une
liaison, la pratique du mal une
déliaison »,
M. Houellebecq, Les
Particules élémentaires, p.
377.
La publication récente des
mémoires de la mère de Michel
Houellebecq (MH) a permis de
mesurer combien l’œuvre de MH
était marquée par l’expérience
personnelle de l’auteur. Dans un
petit livre que l’on ne saurait
trop recommander à tous les
admirateurs de MH, Bruno Viard (BV),
professeur de littérature
française à l’Université de
Provence, spécialiste des
dix-neuvième et vingtième
siècles, rapproche la souffrance
filiale de MH de celle d’un
Balzac : « Si vous saviez ce
qu’est ma mère, écrivait ce
dernier à madame d’Abrantès,
c’est à la fois un monstre et
une monstruosité » (BV p. 96).
Les Particules
élémentaires, le roman sans
doute le plus abouti de MH, peut
être lu ainsi comme le cri d’un
fils abandonné qui n’en peut
plus de cracher sa haine à la
face de celle qui lui a refusé
l’amour que pourtant elle lui
devait, et qui, par extension,
s’en prend à l’humanité tout
entière dont il noircit à
plaisir le tableau.
Il serait pourtant dommage de
réduire l’œuvre de MH à cette
seule dimension personnelle.
Dans son livre, Bruno Viard (BV)
rappelle justement que la
critique, certes excessive et
unilatérale de la société
moderne qui se développe d’un
livre de MH à l’autre, n’en fait
pas moins souvent mouche.
Michel Houellebecq
Le mal est biologique
Toute l’œuvre de MH est marquée
par un pessimisme essentiel,
ontologique. « La racine du mal
est biologique et indépendante
d’aucune transformation sociale
imaginable », ce qui rend toute
révolution, bien sûr, inutile (La
Possibilité d’une île, p.
159 – BV, p. 44). Puisque le mal
est biologique, la solution ne
pourra être elle aussi que dans
la biologie, d’où le thème
récurrent d’une transformation
radicale de l’humanité qui
permettrait enfin d’éradiquer
l’instinct sexuel et la
compétition impitoyable qui
sévit par sa faute entre les
humains.
MH Houellebecq n’aime pas la
concurrence, parce qu’il se
situe du côté des perdants, à
l’instar de ses personnages,
losers
exemplaires. Cela signifie qu’il
n’est pas un adepte de la pensée
unique, ce qui constitue
peut-être la raison principale
de son succès. MH fait scandale
non pas surtout parce qu’il
emploie des mots crus et joue
complaisamment sur la corde
pornographique, mais parce qu’il
ose affirmer que tout ce que
l’on raconte habituellement
n’est pas nécessairement vérité
d’évangile. Il rejette dans un
même mouvement la liberté
économique (« le libre échange,
c’est la liberté du capital »,
écrivait Marx) et la liberté
sexuelle, heurtant ainsi
simultanément les conservateurs
de droite (libéraux économiques)
ou de gauche (libéraux en ce qui
concerne les mœurs).
Houellebecq a-t-il du style ?
Contre l’opinion courante
suivant laquelle MH écrirait
« un peu n’importe comment », BV
montre au contraire qu’il est un
authentique écrivain.
Simplement, il cherche le choc
plutôt que le chic. Sa prose
cultive le chiasme, le hiatus,
elle fait passer le lecteur,
parfois dans la même phrase, de
l’observation la plus prosaïque
aux développements sociologiques
les plus savants, quand elle
n’ajoute pas une note
métaphysique. MH retrouve ainsi
la veine d’un Balzac (encore),
avec plus de brio cependant. Et
d’humour. Ainsi dans ce bref
passage des Particules
(p. 226) cité par BV (p. 58) :
Il subsiste, dans une certaine
mesure, des familles
Étincelles de foi au milieu des
athées,
(Étincelle d’amour au fond de la
nausée).
On n’oubliera pas en effet que
MH est aussi un poète aux
accents parfois baudelairiens
comme par exemple dans ce
quatrain (Poésies,
p. 177) cité par BV p. 87 :
Nous voulons retourner dans
l’ancienne demeure
Où nos pères ont vécu sous
l’aile de l’archange,
Nous voulons retrouver cette
morale étrange
Qui sanctifiait jusqu’à la
dernière heure.
Nostalgie
Il y a indéniablement chez MH la
nostalgie d’un paradis perdu où
l’amour entre les humains
pouvait exister. Dans les
Particules, après
la scène de la mini-jupe - qui
demeure peut-être présente à
l’esprit de certains lecteurs :
au ciné-club, Bruno a posé la
main sur la cuisse dénudée de
Caroline (suivant la mode du
temps, elle portait une
mini-jupe) et Caroline a
repoussé cette main, enfonçant
ainsi Bruno dans un malheur sans
fin – MH situe précisément «
l’âge d’or du sentiment
amoureux », où prévalait « un
lien d’une force exceptionnelle
entre mariage, sexualité et
amour », pendant les années 60.
Elles auraient été en effet,
selon MH, l’époque par
excellence du mariage d’amour.
Avant, il n’était pas encore
permis. Après 1968, il n’est
plus possible, la sexualité
étant désormais dénuée « de
toute connotation affective » (La
Possibilité d’une île, p.
341, BV p. 49).
Ressentiment
Les anti-héros de MH vivent le
ressentiment, la jalousie, le
dénigrement, parfois jusqu’au
racisme. Il existe bien en
effet, selon MH, une lutte des
races dont l’enjeu, « biologique
et brutal » se résume au « vagin
des jeunes femmes » (Plateforme,
p. 121 ; BV p. 64), une
compétition dans laquelle les
blancs se sentent d’ailleurs en
position d’infériorité. Les
noirs sont « décontractés »,
« ils ont le sens de la fête »,
Plateforme, p.
244 ; BV p. 69), comment ne
l’emporteraient-ils pas sur des
blancs qui l’ont pour leur part
perdu depuis longtemps ?
(1)
Les personnages de MH sont à la
fois cyniques et souffrants :
La souffrance est la conséquence
nécessaire du libre jeu des
parties du système… Aller
jusqu’au fond de l’absence
d’amour. Cultiver la haine de
soi. Haine de soi et mépris des
autres
(Rester vivant,
p. 10-11).
Tout cela est fort peu moral,
dira-t-on. Et de fait,
Houellebecq est d’abord un
moraliste à l’instar de Chamfort
ou La Rochefoucauld : il se
préoccupe avant tout de peindre
l’homme dans sa mesquinerie, sa
petitesse, sa faiblesse.
Affleure pourtant chez lui un
discours moins désespérant.
Certes, « en l’absence d’amour,
rien ne peut être sanctifié » (Plateforme,
p ; 123 et 190 ; BV p. 72), mais
justement, l’espoir n’est pas
totalement mort. L’amour surgit
parfois, même s’il est bien
fragile puisqu’il semble
désormais incapable de survivre
à la fin de l’attirance
physique.
On retiendra surtout que la
critique dévastatrice de
l’individualisme moderne et de
la solitude affective dessine en
négatif les valeurs que chacun
d’entre nous doit cultiver pour
échapper à la malédiction
ressassée par MH. Pour le
lecteur ordinaire, qui n’est pas
soumis au même solipsisme et à
la même déréliction que les
personnages houellebecquiens, la
« poursuite du bonheur »
(2)
demeure possible pour qui sait
combiner l’hédonisme et
l’altruisme. La liberté est une
chance, non une malédiction, à
condition de voir dans l’autre
non l’instrument de mes plaisirs
mais un partenaire à part
entière, « mon semblable, mon
frère ».
L’auteur de l’article : Michel
Herland est professeur de
sciences économiques. Dernier
livre paru : Lettres sur la
justice sociale à un ami de
l’humanité.
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(1)
« Le but de la fête est de nous
faire oublier que nous sommes
solitaires, misérables et promis
à la mort. Autrement dit, de
nous transformer en animaux.
C’est pourquoi le primitif a un
sens de la fête très développé.
Une bonne flambée de plantes
hallucinogènes, trois tambourins
et le tour est joué : un rien
l’amuse. À l’opposé,
l’Occidental moyen n’aboutit à
une extase insuffisante qu’à
l’issue de raves
interminables dont il ressort
sourd et drogué : il n’a pas du
tout le sens de la fête…
Cependant, il s’obstine » (Rester
vivant, p. 71).
(2)La Poursuite du
bonheur sert de titre à la
fois à un recueil de poèmes de
MH et à un remarquable roman de
Douglas Kennedy.