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ISBN:9782355540622
Image de
couverture : Pearls de Elise Ansel
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Hanétha
Vété-Congolo
Avoir
et Etre : Ce que j’Ai, ce que je Suis
Présentation
à la Bibliothèque Municipale du François,
Martinique
Le
vendredi 28 mai 2010
par
Roger PARSEMAIN
http://www.lechasseurabstrait.com/revue/
Devrais-je
feindre la modestie ? Ou exprimer le plaisir lié d’un
brin de vanité d’ancien enseignant heureux de présenter
l’élève aujourd’hui écrivain et
menant une remarquable carrière universitaire ?
Hanétha
Vété-Congolo me ramène en ces années 80
au collège La Jetée au François de la
Martinique.
A
l’époque c’était l’adolescente, ointe
d’une rêverie intérieure. Cela maintenait droite
la tête au regard fixe vers le plus lointain horizon. Quels
rêves éveillés animaient le sourire à
peine amorcé dans ce visage haute proue en sa tranquille
traversée de la cour et la remontée vers sa classe,
dans l’escalier et tout au long des galeries ?
Pourtant
nulle ostentation dans l’allure faussement détachée.
Je devinais, en elle, l’écoute de voix arrivant du monde
qui l’environnait et de plus loin. Soit une sorte d’attention
qui portait la tête légèrement en avant,
obliquant légèrement le cou très fin. C’était
une attention à la tranquille vigilance adornée d’une
naïveté ténue. On dirait une sorte de disposition
à la surprise. Aujourd’hui encore, l’œil
s’allume du privilège de ce charme. Peut-être
recevait-elle, déjà, les chants de la terre, les
renfonçait en elle-même, se vidant en eux pour mieux
faire le mot qui nous sauve.
Aujourd’hui,
je constate peu de changement. Après plus de deux décennies,
à la lecture de ses œuvres, une cohérence se
précise. Cette allure en proue fine de yole martiniquaise en
régate conserve la fixité chercheuse du regard. Et cela
lui fait la même naïveté d’une intelligence
simplement disponible. Le corps, la flamme intérieure que l’on
pressent, disent l’attente qui est aussi offrande. Offrande
vers l’humain, avec soi-même l’humain et sa
condition questionnante.
J’avoue,
ce soir, ce plaisir de l’avoir toute proche, avec sa mère,
son oncle, ses proches en ce François qui nous a fait et nous
fait encore.
Je vous
dis ce plaisir quand, tout récemment, elle me rappela une
phrase que je lui répétais lors des remises de
composition français en classe de quatrième et de
troisième : Tu as une plume d’écrivain ;
oui, c’est une plume d’écrivain ! Elle ne
répondait pas, n’osant pas un merci. Seulement une lueur
fugitive dans le regard et la même amorce du sourire qui se
pinçait un peu. Etait-ce, chez elle, un bonheur intérieur
réprimé ou étais-ce une terreur qui intimidait
un peu ? Qu’on nous laisse la grâce du mystère.
Elle nous
revient des Etats-Unis. Elle est professeur, versée dans la
recherche. Sa proposition de ce soir c’est,
Avoir
et Etre
Ce que
j’Ai, Ce que je Suis
Les mots et leur
mise en travail
La lecture, mais aussi
l’écoute, des poèmes d’Hanétha
Vété-Congolo, nous révèle une expression
savante, confinant à l’hermétisme. C’est
une expression première qui mérite d’être
dépassée.
En fait Hanétha
Vété-Congolo convoque la langue. Ou plutôt les
langages.
C’est d’abord
celui des mythologies. Ou, plus banalement dit, des religions.
Nous relevons à
travers les poèmes: « Totale sacrifition du
Suprême Divin »
L’extase
transfigurée, le mot Dieu employé sept fois,
calice, exaltation, mais prends le pain le
vin, Eucharistie, miscibilité divine,
âme, Madeleine, mais aussi Champs Elysées,
l’endroit des âmes justes, Pomone.
Le mot
eucharistie revient dans le deuxième texte, avec foi,
temps béni.
Nous
pouvons étendre le relevé à l’ensemble de
l’œuvre. La convocation du langage mythologique ou
religieux, ne s’adresse pas seulement aux croyances
judéo-chrétiennes. Déjà dans les poèmes
présentés, nous avons Champs Elysées,
très gréco-romain de l’Europe méditerranéenne
antique, tout comme Pomone, nymphe d’une grande beauté.
Divinité des fruits, elle ne cultive aucun intérêt
pour les hommes mais rend fous les Dieux champêtres.
Nous rencontrerons
Apollon, Eros et Pan, Orphée, le
Styx, fleuve des Enfers. Puis une Santa Barbara Africana
annoncée par un doum-boudoum, doum doum de tambour,
Athéna encore et Delphes la ville des
prophéties, puis Erzulie chevauchant les ailes du
zèle/reine sur l’arène de mon désir/….
Erzulie est déesse du vaudou caribéen aux avatars
nombreux. Du reste, est-ce Erzulie ou Ezili ?
Hanétha
Vété-Congolo affirme son athéisme. Elle se
révèle, néanmoins, écrivain du sacré.
Elle affirme avoir la foi des croyants. Une telle foi, écrit
Pierre Ouellet ,
anime l’hagiographe (hagios=sacré –
graphein= écrire). Elle anime ses membres, les organes du
souffle comme ceux de la parole. Foi charnelle, qui pousse au
changement de sexe, le moment aussi où la sainte se mélange
corps et âme à la terre comme au ciel. L’expérience
mystique serait-elle aussi une incarnation chez Hanétha
Vété-Congolo ? Et la langue pareillement
travaillée, cette langue elle-même re-figure, ré-incarne
la divinité qui embrase la Sainte. L’analyse de
Pierre Ouellet vaut-elle pour Ce que j’Ai, Ce que je Suis ?
En bonne part certes. Mais nuançons en proposant, ici, l’Eve
essentielle.
Comme
l’avance l’écrivain québécois, nous
disons qu’Hanétha Vété-Congolo préfèrera
les Saintes un peu pécheresses, les divinités
ambiguës comme dans le recueil cette Erzulie, la
nymphe Pomone et c’est tout le corps qui croît,
non l’âme seule. L’auteure inviterait-elle aussi
aux extases de la Sainte Thérèse de Lisieux ?
C’est
une proposition de la voix d’ Hanétha Vété-Congolo.
Je lui demandais s’il y avait là un désespoir
dynamique, capable d’emporter dans un délire de cendre
l’écrivain lui-même, ou l’artiste dont les
pieds ne tiennent plus sur le gravier mouvant des vanités
courantes.
Dans
« L’enfance du verbe » cité
par Pierre Ouellet ,
Louis Combet écrit la vraie parole est un enfoncement en
soi, une sécrétion morne et étouffante de
silence et d’imploration. Chez Hanétha Vété-Congolo,
la parole plorante n’est pas l’expression de cette
calamité qu’est l’éloignement de
l’enfance. Certes, sa parole est un enfoncement en
soi, mais elle dit un triomphe, ou plutôt une souveraineté
occultée par des millénaires tissés d’heures
de silence. Mais aussi d’heures de bruits et de rites que
l’humanité urbaine a tissé, rusant avec elle-même
jusqu’à son illusion d’éternité. La
sécrétion n’est plus morne et étouffante.
Le mot est une prison dont Hanétha Vété-Congolo
fait crouler les murs des cellules.
Pour le
lecteur, l’approche de son poème sera en lui-même
la découverte que le précipité de la sécrétion
est l’unique nervure en âge de l’homme. Unique
nervure en chant modulé sous les millions de mots et
d’instruments, continuant les premiers baragouins, les cris des
bêtes, les rumeurs de forêts et de fleuves, les fracas
d’ouragans et les hoquets éruptifs des volcans.
Le
lecteur percevra aussi un je non dilué dans un nous
capitulant. Nous aussi bien d’une communauté que
d’un tout-monde. Ce je d’Hanétha
Vété-Congolo fait fi des inquiétudes d’Edouard
Glissant. Ce dernier se méfiait de l’indicible
poétique (…) vouée en Occident à
ce qu’on appelle la dignité humaine, elle-même
transcendée à partir de l’apparition de la
propriété privée .
La clameur de ce je se donne à entendre. Pourtant, en
quelque part, elle fut et demeure un silence. Je reviens à mon
ancienne élève, l’adolescente Hanétha.
Celle du pincement des lèvres et du fugitif éclair dans
la prunelle, sans un mot, quand je lui faisais compliment pour ses
rédactions de quatrième ou de troisième. Le
mystère qui accompagnait ce silence tient encore, même
lorsque l’universitaire écrivain Hanétha
Vété-Congolo enjoint de prendre la parole : «Il
faut prendre la parole» réitère t-elle lors de
ses rencontres et interviews.
Mais
quelle parole ? Celle qui est l’envers des bruits de la
Ville. Non plus la ville vorace dénoncée par
Roger Ikor, tentaculaire, pieuvre ardente, l’ossuaire
et carcasse solennelle de Verhaeren sur les Campagnes
hallucinées, mais la Ville définitivement totale
---- et totalitaire de toujours -----.
Les mots
mis en travail, c’est aussi l’utilisation des termes
rares. Dans Avoir et Etre, on en relèvera des dizaines.
Nous ne
pouvons pas de dresser de véritables listes. Citons ou quatre
passages.
Aux pages
44/45
« quand
mes larmes
(…)
louanges
Périhélie :
Il s’agirait, selon le Robert, de l’abside inférieure
d’une planète, d’une comète par rapport au
soleil où la distance au soleil est la plus courte.
(…)
Toi
Constance
Mon
électuaire chargée du miel transfigurant
Electuaire
du latin electuarium electus=choisi, excellent
Préparation pharmaceutique de consistance molle, formée
de poudres mélangées à des sirops, du miel, des
pulpes végétales.
Page 44
« quand
mes larmes
dans
la cage primordiale du souffle
goûtant
l’âpre liquide cruenté »
Cruenté :
quoique les néologismes créatifs et inventions
caractérisent l’écriture, je penche ici pour un
dérivé de cru ou crudité. En tout,
le vers est une révulsion dans le noyau trop désacralisé
de la vie.
A ces
trois exemples, nous pouvons ajouter pour les deux pages et demie
du poème : Quand mes larmes (45):
Larmes
« hectiques »
Quand
mes larmes « hectiques » de la force du
perfide « éfrit »
Hectique
= hectiric = état fébrile, grandes oscillations
de températures, amaigrissement, cachexie, cf. étique.
éfrit
=génie malfaisant dans la mythologie arabe
On y
relève aussi : thrène, distal, dol, doloir,
stimugènes, main perfoliée, émétique,
genoux orants, larmes éristiques, l’œil emmetrope,
dégerme le gel, percolation. Je prie de croire à
l’arbitraire, ou au caractère lacunaire de mes choix
pour attribuer tout leur attrait savant, technique au besoin ou rare,
voire d’audacieux néologismes, à ces mots ou
groupes nominaux. Mais sur ces deux pages et demie, on compte seize à
vingt mots savants ou rares, à caractère médical,
végétal, mythologique ou simplement « technique ».
Compte
tenu des répétitions (Quand mes larmes repris
neuf fois ; mes larmes repris douze fois), compte tenu
aussi de la longueur des vers, souvent courts, écrits en
strophes allant de un à sept vers au plus, ce qui donne de
nombreux espaces ; ces seize à vingt mots représentent
une proportion de six pour cent sur trois cent soixante environ. Ne
vous y fiez pas ! C’est énorme.
Le
lecteur découvrira, à la longe de l’œuvre,
le parti pris étendu de cette convocation des mots et leur
mise en travail. Mise en travail dans un chant de chair et de terre,
chant d’avant les villes et leurs bruits. Chant dans une
Enfance du verbe qui n’a cessé depuis des
millénaires de millénaires. Enfance de l’Etre
en définitive mais conjuguée à une enfance tout
court, celle de l’auteure.
Les mots
rares, mais aussi les mots de l’anglais, de l’espagnol,
viennent buter sur les créoles de l’archipel antillais.
Et tous les termes roulent dans un in-sens d’autos tamponneuses
aux rythmes héritées d’Afrique puis fourbi dans
l’haleine des îles :
yonn
dé
yonn
dé
pa pa
pa pa
pa
tonbé
yonn
dé pa
bèl
pa
mantjé
tonbé pa (Ô toi nuit debout, 90)
avec
tam
tam tam boudoum
tjak
pitjak pitjak tjak tjak
tjak
pitjak pitjak tjak tjak (Ô toi nuit debout, 85)
La plume
se révulse et saccade aux baguettes et tambours. C’est
une plume de la Caraïbe. C’est le rythme de la Martinique.
Tambour et tibwa. La gorge qui pousse ces chants est une gorge de la
Caraïbe. Et qu’est-ce, ici, une gorge de la Caraïbe ?
Elle s’affirme comme telle en dehors de toute proclamation
solennelle. Ce qu’elle A relève de
l’incommensurable. Et qu’A telle sinon l’héritage
humain en son universalité ? Oui ! Depuis le
pré-humain ? Le lecteur notera, dans les dernières
pages, les retours des mots comme embryonnaire, embryon,
germination, commencement, promesses en terre neuve,
la verte genèse et le livre s’achèvera :
Nous
là
en
naissance
Nous
là
en
naissance
Nous (Yo Soy from this Nésans, 54)
Ce Nous,
est-ce celui que nous signalons plus haut avec sa charge emmurante ?
Il y a un accord identitaire certes, que renforce une syntaxe rivetée
de créole ---- nou la = nous sommes là, nous
existons, et nous naissons encore, car nous avons à naître
nous avons du chemin à faire et une œuvre à
accomplir ---- même si la fraternité avec Haïti,
la généalogie profilée de sa propre parentèle,
la hauteur de l’inspiration et la force charnelle du verbe,
projettent le cri du poème par-dessus les failles et tranchées
de la séparation.
Ce
dernier texte du livre, de la page 134 à la page 154, dédié
à Aimé Césaire, s’intitule : Yo
soy from this nésans
Yo soy
=espagnol
nésans
=créole
from
this=anglais
Et cela
dans la même phrase-vers
Ces
langues, idiomes sacralisés par la passion et la richesse
haute des mots, se croisent, se mêlent, implosant dans une
rythmique ouverte. Les personnages sont aussi bien Esculape, que
Mackandal, Delgrès, Hélios, mais aussi le Grand-Père
mythique, les noms des propres ancêtres de l’auteure,
manman inlassablement répété et aussi
gran-manman.
Il se
construit une généalogie aux dimensions du monde et des
Cieux. Les éléments gerbent avec une force neuve dans
une déchirure de l’espace et du temps; pour l’apparition
divine de l’humain. Le Non, ici négation des
mensonges, est un Oui à la lumière.
La
généalogie n’est pas ici brassée d’ombres.
Viennent et sinuent les réalités du souvenir, les
désancrages lancinants d’une enfance à Dumaine,
en Bossou, là où la campagne existait encore avec ses
sols de bananiers, jardins d’ignames, arbres à pain et
manguiers, là où la ravine s’intimidait en
carême, osant à peine un timbre ténu derrière
les bambous à serpents. Ressacs des choses et des gens, du
temps lui-même, bruissant de la mystique des commencements. Et
la grand-mère, les enfants, dont la future manman de
l’auteure, charroyaient les paniers de fruits sur les
têtes droites vers le marché du bourg, durement sur
les pierres dures comme l’écrivait le romancier
Cévenol André Chamson, dans Les hommes de la route.
Mais ici, la famille avait les pieds nus.
L’Eve
essentielle
Les
lecteurs s’interrogeront, sans doute, sur la percussion
charnelle des passages éperdus d’érotisme d’Avoir
et Etre.
Encore la
mise en travail des mots. Travail de fouille, de renfoncement puis
d’exsurgence où l’ars amatoria se restitue
en plénitude et liberté. Travail qui pousse
l’Etre à partager sa vie secrète, la semant comme
un roi, une reine plutôt, lancerait des pièces de
monnaie aux manants esbaudis. Et le peuple voyeur hypocrite crierait
à l’impudeur.
Fourre
fourre fourre fouté fè fouté fè fouté
(chant du cœur en Amour majeur, 57)
Ou
coupe
coupe dur
là
(chant du cœur en Amour majeur, 57)
Le mode
impératif se tient épine central et distributive d’un
corps de mots savants et de termes considérés dans leur
vulgaire crudité. Il y a quelque chose de vulgaire dans
l’amour, écrivait Guillermo Cabrera Infante dans La
Havane pour un Infante défunt .
Mais si le roman de l’écrivain cubain s’avère
la relation d’une initiation de la vie amoureuse, véritable
éducation havanaise de la sexualité, voire de la chasse
amoureuse, Avoir et Etre n’est pas une œuvre
délibérément érotique. L’œuvre
ne cultive le dessein d’un art d’aimer. Peut-être
concédera t-on que c’est l’art poétique
lui-même qui est une éducation sentimentale. La prise en
charge par le mode impératif ramène l’humain à
lui-même dans une plénitude qui est hommage et un appel
à ce qui est à la fois le plus intelligent et le plus
naturel en lui.
Les mots
sont alors roulés dans l’humus interlope entre la langue
créole et le français selon ce qui n’est plus un
rythme mais un halètement sans usure, halètement de
femme souveraine qui impose avec encore cette unique nervure, ou
plutôt unique mesure du chant sans calendes que je signalais
plus avant. L’homme est alors sommé d’être
Dieu.
prends
ou laisse
Mais
prends Homme comme
Dieu
et
qu’il
en soit ainsi (Prière de femme qui parle souffle,
63)
ou
en
Dieu
au nom
de mon cœur
du
corps
de mon
âme (Prière de femme qui parle souffle, 64)
Quelle
révolution propose Hanétha Vété-Congolo?
Révolution à la naïveté riche, une fois de
plus, qui n’est pas sans rappeler ces vers de la Jeune
Parque de Paul Valéry :
Poreuse
à l’éternel qui me semblait m’enclore
Je
m’offrais dans mon fruit de velours qu’il dévore
ou
Et moi vive, debout,
Dure,
et de mon néant secrètement armée
Ici, dans
Avoir et Etre, c’est une Eve première qui attend
l’Homme, l’arrache de sa nonchalance. L’Eve, la
femme, cette totalité, en fait la femme nature, n’est
pas à violer. Elle n’est pas propre à satisfaire
une pulsion « naturelle ». L’impératif dont
elle use, illustre sa compréhension de toutes choses. Donc de
la pusillanimité du mâle, égale à celle
d’un Adam oublieux de sa propre intelligence face à
l’Eve qui paie encore, aujourd’hui, son insoumission
curieuse, ce suc-outil de l’intelligence. Ne pourrait-on
traduire ces passages invitant à connaître ce corps, ce
continent corps de femme, comme une injonction à ouvrir ses
propres yeux et connaître enfin, pour plus de confiance et sens
du monde plus juste qui reste à créer ?
Dans le
poème, la femme, l’amante alors, « mène le
jeu » avec les mots. Les verbes à l’impératif
sont des verbes d’action. L’esprit de la femme les charge
de sens neufs. Prends, prends, ou coup/coup,
néantise la - « prédation » - mais
dépasse l’offrande. Les verbes deviennent des seuils,
des cols positifs. La femme-amante mène le jeu, pas seulement
comme un majordome, mais parce qu’elle est le terrain sans
clôture du jeu, le ciel, l’air libre en vent, ce fiancé
de la poésie, sur le terrain du jeu. Elle est le jeu et non
plus l’enjeu. Qu’on se le dise ! Du reste, il n’y
a plus d’enjeu. Ici, la brutalité pornographique va
s’éteindre. C’est la connaissance ultime qui
s’ouvre. Et voici le chemin de nous seuls. Dans le texte, la
répétition de « Dieu » élimine
le Dieu strictement religieux et boursouflé de rituels. Les
mots de la dévotion chrétienne ou gréco-latine,
sont retournés aussi dans l’humus brassé par les
halètements de la chair. Et tout, la chair devient le fleuve
des onctions, un seul Gange d’ablution où la cendre des
bûchers, ceux des hommes comme ceux des Dieux diluées
ensemble, nous fera renaître, phénix de l’Etre
restitué à l’Etre.
En
guise de conclusion
C’est
là une des propositions fondamentales du texte d’
Hanétha Vété-Congolo. L’impératif
s’entretient dans une narration où l’action est à
venir, invitée à venir. Là, immédiatement,
et sans devoir cesser. La femme est Christ(e) : Prends ceci
est mon corps ! Prends ceci est mon sang ! retrouvera
t-on au bout du retournement opéré. La phrase d’Aragon,
La femme est l’avenir de l’homme est propulsée
hors de l’utilité circonstancielle de la prophétie.
La poëin d’ Hanétha Vété-Congolo
la plonge, incontinent, dans le baptistère de l’Etre
agissant qui, enfin, s’accomplira, restitué à
lui-même. Le poème, même s’il « décrit
» et prend en compte les douleurs torses des racines et du
passé, ne s’y complait pas. Une confiance neuve est à
l’action.
Je le dis
volontiers, d’autant plus que pessimisme, voire nihilisme, me
guettaient, me rognaient de plus en plus. Et ce, depuis le début
des années 80 où j’abandonnais, entre autres
préoccupations, tout militantisme politique. Il ne me déplaît
pas d’avouer que l’œuvre de mon ancienne élève
m’aura secoué comme au sortir d’un rêve
sirupeux et mortifère. J’espère qu’il en
sera ainsi pour vous, prochains lecteurs.
Je ne
définis pas quelque rôle dévolu à
l’écrivain. Disons que la calebasse du réel est
brusquement agitée avec une ardeur neuve. Le renfoncement en
soi n’est plus ce conformisme mêlé de regrets et
de lassitude. Propres à produire du poétique, les
colifichets d’une illusion douceâtre, mièvre et
maniérée.
Ici, la
répétition impérative incarnée en
halètement – manman/manman/ –, comme dans
un sanglot, n’est pas le suint d’une désespérance.
Les lieux de la mère impliquent la vie sans cesse neuve et non
la survie généralisée et ses fantômes de
la peur. Le foisonnement lexical dans l’interlope du langage
créé est celui du ronronnement millénaire de la
Nature terrestre, depuis les borborygmes de l’eau des forêts
primaires aux vrombissements de la Ville totale.
Avoir
et Etre révèle une langue du remembrement. Le
disparate n’a plus cours, le détail devient souverain du
tout. Chaque élément évoqué, chaque
éclair créé, figure le magma du volcan qui
refait la terre. Une coulée aux souffles et couleurs
d’incendie. Mais c’est partout le Phénix remembré
dans l’Etre. Hanétha Vété-Congolo convie
l’Humain à lui-même à travers les
déflagrations et les fissures. Et cela s’inachève
dans l’amour, cette famine sans fermoir.
Langue
dont les verbes d’état ou auxiliaire se conjuguent à
tous les temps. Mais aussi par tous les temps. Et cela donne la
puissance explicite, et finale, du présent de Ce que J’ai,
Ce que Je suis. Un Je éperdu d’Etre et
comblé d’Avoir, en ligne du moindre amibe ou
atome du plus profond synclinal jusqu’aux étoiles les
plus fondues dans l’infini.
Ma
lecture de Avoir et Etre ne propose pas une analyse. Elle
n’est qu’une allocution un peu trop longue. Mais j’aurai
voulu inviter au voyage d’ Hanétha Vete-Congolo. Un peu
comme en ces classes du collège quand je lui proposais, avec
toute la classe /D’aller là-bas vivre ensemble/…/Au
pays qui te ressemble/, et aujourd’hui comme hier, voyage
vers soi, en soi, renfoncement qui conditionne l’ouverture.
Ainsi les vaisseaux qui / (…) viennent du bout du
monde/ nous révèlent, des gréements aux
secrets des cargaisons, que chaque Etre est le monde possible. Encore
une fois, confiance !
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Martiniquaise, Hanétha
Vété-Congolo-Leibnitz est chercheure, spécialiste
des littératures et des oralités d’Afrique et de
la Caraïbe.
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Avoir et Etre :
Ce que j’Ai, ce que je Suis est son premier recueil de
poèmes en français. Ses poèmes et nouvelles en
français et en anglais ont été publiés
par AfroEuropa, Riveneuve continents, MaComère
et Wadabagei.
Roger
Parsemain est poète,
né en 1944 au François à la Martinique où
il vit et écrit. Il a publié de nombreux recueils de
poésie dont Prières
chaudes (1982), Ma
ville fervente (1984),
L’hidalgo des
campêches (1986), Le
voyage immobile (1986),
Désordre ingénu (1997), Les
chemins inondés (2003),
L’œuvre
des volcans (2009).
Extraits Avoir
et Etre, cliquez ici :
http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf_ExtraitRalm-Avoir_et_etre.pdf
Commander des copies,
Avoir et Etre, cliquez ici :
http://www.lechasseurabstrait.com/chasseur/
Vente aux
professionnels :
http://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?page=pro
Entretiens de la presse
électronique (sur la toile)
http://www.montraykreyol.org/spip.php?article2593
http://www.97news.fr/hanetha-vete-congolo-signe-avoir-et-etre-ce-que-j-ai-ce-que-je-suis.html
http://www.noiraufeminin.com/article.php?aid=3675
http://femmdoubout.org/fd-dédicace-1/fd-dédicace-hanétha-vété-congolo/
http://www.imaniye.net/2010/03/17/hanetha-vete-congolo-letre-quon-aime-avoir-lu
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