Les gens de
lettres n'ont jamais été tendres
entre eux. Mais il fut un temps
où ils exprimaient leurs
inimitiés dans une langue
châtiée. De nos jours, certains
ne font plus tant de manières.
Les propos qui suivent sont pour
le moins inélégants, qu'on nous
pardonne. Ils ont pourtant été
tenus par un membre éminent du
jury Renaudot. Il a affirmé, le
poing serré, comme s'il se
trouvait sur un terrain de
football : «On va niquer le
Goncourt !» Ces mots en disent
long sur la guéguerre que se
livrent les différents jurys
littéraires.
Il y a eu la
rivalité historique qui opposa
le prix Goncourt au Femina - le
premier est né en 1903, le
second a été créé en 1904 par
une «académie féminine» qui
voulait dénoncer la misogynie de
ces messieurs. Désormais, c'est
la concurrence entre le Goncourt
et le Renaudot qui est la plus
vive. Par tradition, les membres
de ces deux jurys doivent,
chaque année, annoncer le nom de
leur lauréat le même jour, à la
même heure, au même endroit,
après avoir déjeuné dans le même
restaurant, au Drouant, place
Gaillon à Paris, mais pas à la
même table ! Cette année, ce
sera le 10 novembre. Cette
convivialité de façade n'empêche
pas les coups bas…
Dorénavant,
c'est à celui qui parviendra à
faire vendre le plus
d'exemplaires du livre qu'il a
primé. Chacun des deux jurys
tente d'accaparer l'attention
des médias ; autant dire qu'il
n'est pas beaucoup question de
littérature. Les chiffres font
les lettres. Ainsi le monde de
l'édition est-il en train de
vivre un drôle de tournant :
avant, c'étaient les prix
littéraires qui faisaient vendre
les livres ; maintenant, ce sont
les ventes qui font les prix
littéraires. Ces fins lettrés
ont adopté une règle d'or des
professionnels du marketing : la
promotion est efficace quand
elle concerne un produit qui se
vend bien.
«Ce sont mes
copains, j'ai voté comme eux…»
Les rumeurs
qui courent à propos du prochain
«coup» que prépare l'équipe
Renaudot confirment cette
tendance. On pourrait bien voir
arriver le nouveau livre d'Elie
Wiesel dans sa dernière
sélection. Mais tous les membres
du prix (il faut la majorité des
dix) ne sont pas d'accord.
Certains pensent en effet
qu'Elie Wiesel, 80 ans, Prix
Nobel de la paix en 1986, n'a
pas besoin d'une récompense
supplémentaire. Cette tentative
vient après l'échec d'une autre.
On sait en effet que, lors d'un
déjeuner, le duo
Houellebecq-Bernard-Henri Lévy
et son livre Ennemis publics
(plus de 150 000 exemplaires
imprimés) a failli avoir les
honneurs du Renaudot, catégorie
essai. L'idée a été évoquée,
mais n'a pas recueilli assez de
suffrages. L'écho de ces
manigances au sein du Renaudot
énerve passablement l'académie
Goncourt. «Oui, on entend tout
cela, dit l'un de ses membres.
Les Renaudot courent après le
succès. On sait qu'ils font leur
choix dans la liste des
meilleures ventes. Et pourquoi
ne pas donner le prix à Fred
Vargas ou à Jean-Christophe
Grangé (ce dernier trône en tête
des ventes, avec son dernier
thriller Miserere, NDLR) ? Ils
l'ont déjà décerné à un auteur
mort - Irène Némirovsky, en 2004
- et à Daniel Pennac dont le
livre, Chagrin d'école, s'était
déjà vendu à 300 000 exemplaires
avant la proclamation du prix.»
L'affaire
Pennac est emblématique des
rivalités. L'an dernier, début
novembre, coup de théâtre : au
dernier moment, les jurés du
Renaudot ont sorti de leur
chapeau le nom de Pennac, alors
qu'il ne figurait pas sur leur
dernière sélection. Selon un
principe d'élimination
progressif, le lauréat est
choisi dans la liste finale : la
première liste propose une
quinzaine de noms, la deuxième
une dizaine, la dernière quatre
ou cinq parmi lesquels sera
choisi le lauréat. Ce système de
présélection aide les libraires
à promouvoir les livres
concernés et leur permet
d'anticiper les réassorts.
La scène qui
a permis à Pennac de l'emporter
est «abracadabrantesque». C'est
Le Clézio qui a fait pencher la
balance : l'écrivain se trouvait
en Corée du Sud mais, à l'heure
du déjeuner, pendant les
délibérations, il a appelé de
Séoul pour dire : «Du début
jusqu'à la fin, je vote pour
Daniel Pennac !» Ce jour-là,
autour de la table où
déjeunaient les Renaudot, on est
allé jusqu'au dixième tour de
scrutin, soit le maximum
autorisé par le règlement.
Finalement, la voix du romancier
Patrick Besson - président cette
année-là et dont la voix par
conséquent comptait double - a
permis de trancher. Besson a
affirmé, l'air d'un enfant ayant
joué un bon tour : «Pennac était
une idée de Le Clézio, reprise
par Giesbert. Ce sont mes
copains, alors j'ai voté comme
eux…» Et le livre, qu'en
pensait-il ? «Oh, il n'est pas
tout à fait à mon goût, mais…»
Et voilà comment, en 2007, le
Renaudot a volé la vedette au
Goncourt attribué à Gilles
Leroy. Mais ce hold-up
littéraire a provoqué un schisme
au sein même du jury Renaudot.
André Brincourt, qui en assure
le secrétariat général depuis
1984, était furieux de la
tournure prise par les
événements : «Je respecte le
principe démocratique qui a
distingué Pennac… mais en
pleurant. C'est bien dommage
qu'on obéisse à d'autres
sentiments que la qualité de
l'ouvrage.»
Le Goncourt
a édicté des règles drastiques
Du côté des
Goncourt, on feint de rester
stoïque, mais certains sont
franchement agacés par cette
guéguerre. Ils rappellent la
vocation des prix littéraires :
révéler au public des auteurs
peu connus - et non suivre la
courbe de ventes. De l'autre
côté, un membre du Renaudot
évoque la raison pour laquelle
le prix a été fondé, en 1926 :
réparer les injustices du
Goncourt !
Un peu
d'histoire : Céline, Aragon,
Perec, Le Clézio ont décroché le
Renaudot, pas le Goncourt. Dans
la même veine, les frères
Goncourt avaient créé leur prix
pour s'opposer à l'Académie
française. Ils étaient
consternés que la Coupole refuse
d'accueillir des écrivains aussi
incontestables que Balzac,
Flaubert, Zola, Maupassant ou
Baudelaire. On le voit,
l'opposition entre jurys est
inscrite dans leur ADN. Aussi
longtemps que la dispute se
situait dans le seul champ
littéraire, on ne pouvait que
s'en féliciter.
Car le jury
Goncourt a beau crier au loup,
lui aussi ne s'est-il pas amusé
à jouer des tours au Femina ?
Lors de l'anniversaire de son
centenaire, en 2003, il avait
grillé la politesse aux dames en
avançant de quinze jours la
proclamation de ses résultats.
Le Goncourt craignait que le
Femina ne leur «pique» leur
lauréat.
Depuis,
l'académie a entrepris une
rénovation de ses statuts qui
lui interdit les coups tordus.
Cette année, des règles
drastiques ont été édictées :
finis les votes à distance.
Désormais, seuls les jurés
présents pourront participer aux
votes. Ceux et celles qui seront
trop souvent absents - aux
réunions mensuelles une année
durant ou aux votes deux années
consécutives - seront considérés
comme démissionnaires. À une
époque pas si lointaine, il
arrivait aux épouses des jurés
d'appeler par téléphone chez
Drouant pour annoncer : «Mon
mari m'a dit de vous dire qu'il
vote pour tel auteur.» Fini
également le cumul des mandats
littéraires : le nouveau
règlement affirme
l'incompatibilité entre la
fonction de juré et une fonction
rétribuée au sein d'une maison
d'édition.
On pourrait
penser que les autres prix, dont
les enjeux sont moindres, ne
jouent pas à ce petit jeu-là.
Naïveté ! Le très branché prix
de Flore, dont la mission
affichée est de «couronner un
jeune auteur au talent
prometteur», a succombé à la
tentation de récompenser un
auteur déjà célèbre. L'an
dernier, il a décerné ses
lauriers à Amélie Nothomb. En
2006, il avait primé Christine
Angot ! Quel intérêt, en dehors
du fait que la notoriété de
l'auteur récompensé rejaillit un
peu sur le prix ? Faire croire
que c'est le prix de Flore qui a
fait vendre le livre de Nothomb ?
Qui le croira ?
Jusqu'à
présent, les prix Médicis et
Femina étaient proclamés le même
jour et au même endroit. Est-ce
parce qu'il prenait ombrage de
la notoriété du Femina que le
Médicis, à l'occasion de son
cinquantenaire, a décidé de
faire bande à part ? Le jury
explique qu'il veut «prendre son
indépendance» pour affirmer son
identité littéraire. Le Médicis
sera désormais décerné un autre
jour et dans un autre hôtel que
celui où officient les dames du
Femina. Médiatiquement, le pari
est risqué. Les journaux
couvraient largement la
proclamation concomitante des
deux prix. Il n'est pas sûr
qu'ils ouvrent leurs colonnes
deux fois de suite. On peut
craindre que la presse ne se
fera l'écho du prix Médicis et
du prix Femina que si leur
lauréat est déjà connu. On
revient au problème de départ :
ce sont les succès en librairie
qui feront parler des prix, et
non l'inverse.
Accaparés par
ces luttes intestines, les
membres des grands prix
traditionnels ne voient pas
monter une autre concurrence :
celle des «petits» prix
littéraires, décernés par des
lecteurs qui ne sont pas du
cénacle. Le prix du livre Inter,
le Goncourt des lycéens, le prix
des libraires, le prix Fnac et
le prix Laurent-Bonelli Lire
& Virgin ont de plus en plus de
poids auprès du grand public.
Ils peuvent multiplier par
quatre ou cinq les ventes d'un
roman, exigeant d'un point de
vue littéraire. À ce rythme-là,
ils pourraient prendre la
relève, en assurant les missions
originelles du Goncourt, du
Renaudot, du Femina et du
Médicis !