NDiaye, la soif des maux

«Trois Femmes puissantes», trois destins entre la France et le Sénégal.
Par CLAIRE DEVARRIEUX
Marie NDiaye Trois Femmes puissantes
Gallimard, 316 pp., 19 euros.
Le mal est toujours un bon sujet de
roman, c’est le sujet préféré de
Marie NDiaye qui n’a pas écrit que
de très bons romans, elle a aussi
écrit des pièces de théâtre. Papa
doit manger (Minuit, 2003), avec
quoi elle est entrée au répertoire
de la Comédie française, est
d’ailleurs le texte qui évoque le
plus son nouveau livre, Trois Femmes
puissantes. Dans les deux cas, il
est question de peaux noires et
blanches, de malentendu induit par
ces couleurs. Et puis il y est
question de manquement paternel : le
père absent effectue un détestable
retour en force dans la vie de ses
filles, qu’il ne trouve pas trop à
son goût. Tel est l’argument de la
pièce et, ici, de la première
histoire.
Abjection. Car les trois récits qui
composent Trois Femmes puissantes se
présentent comme autant de chapitres
distincts, même s’ils ne sont pas
sans liens, cousus d’une phrase très
riche et brodés d’oiseaux. Norah,
héroïne numéro 1, vient à Dakar à
son corps défendant, convoquée par
«celui dont l’affection a toujours
été improbable», et qui la confond
volontiers avec sa sœur si ça peut
faire de la peine. Le père a quitté
les siens et la France trente ans
auparavant, en emmenant le plus
jeune de ses trois enfants, Sony, 5
ans, durablement dévasté par l’amour
qui lui est porté. «Ravage et
déshonneur» : tout ce qui vient de
la maison du père, homme
«implacable, terrible», relève de
l’abjection.
Marie NDiaye est un as pour les
sensations de peur, d’angoisse, de
honte, d’humiliation. Le tyran
éclatant est aujourd’hui un vieil
homme négligé qui dégage une
curieuse odeur. Il reste odieux,
mais, désormais, la terreur s’est
retournée contre lui. Norah
enregistre les signes du naufrage :
«Elle lui trouva la peau noirâtre,
moins foncée qu’avant, sans éclat.»
La maison est désertée. Deux petites
filles sont enfermées dans une
chambre. Sony a disparu. La vessie
de Norah lui joue des tours
mortifiants (dans le second récit,
des démangeaisons dévorent l’anus du
personnage principal, un Blanc
déclassé). Elle cherche son frère
(comme dans Rosie Carpe, prix Femina
2001) : sa droiture sera-t-elle
assez forte pour mettre en déroute
les «démons qui s’étaient assis sur
leur ventre quand elle avait 8 ans
et Sony 5» ?
Parfois, Marie NDiaye suggère que
Norah est lucide sur la perversité
paternelle : «Le père envoyait un
peu d’argent, irrégulièrement et des
sommes différentes à chaque fois qui
devaient laisser croire, sans doute,
qu’il faisait ce qu’il pouvait.» A
d’autres moments, elle soumet son
héroïne (et les lecteurs) à
l’absurdité la plus nue, la plus
inquiétante, sans aucune explication
ni commentaire psychologique. Norah
a laissé à Paris sa fille, confiée à
la garde d’un compagnon d’autant
plus dangereux que son incurie a des
apparences aimables. Le mal est
alors «souriant et doux et obstiné».
L’amant s’est installé chez Norah
avec sa fille à lui. Et voilà
qu’elle les voit soudain tous les
trois, au Sénégal, à la terrasse
d’un hôtel.
Rutebeuf. Le Sénégal, pays du père
de l’auteur, qui n’écrit pas
d’habitude sur l’Afrique, n’est pas
nommé. La première histoire contient
cependant des repères précis : la
prison de Reubeuss, le village de
Dara Salam, le quartier de
Grand-Yoff, le journal le Soleil,
tout cela renvoie à Dakar. Le
deuxième récit est enraciné là-bas,
mais se passe en Gironde. Cette
fois, l’héroïne est hors champ. Elle
s’appelle Fanta, elle est partie de
rien et elle y est retournée. En
France, elle est femme au foyer dans
une maisonnette sordide. Au Sénégal,
elle enseignait la littérature au
lycée, où elle a rencontré le fin,
le blond Rudy Descas, un agrégé
spécialiste des poètes du Moyen Age,
que nous allons suivre dans sa
déréliction, ressassant du Rutebeuf,
jusqu’au sursaut final. Viré après
une sale affaire qui renvoie
elle-même à d’atroces souvenirs,
renvoyé en métropole où sa mère
achève de lui gâcher l’existence, il
est l’employé incapable d’une boîte
qui vend des cuisines.
Dernière histoire, peut-être la plus
belle : celle de Khady Demba, dont
le nom a déjà été lu au début du
livre. Son passé est tel qu’il l’a
«préparée à ne pas juger anormal
d’être humiliée». Pourtant, sa
conscience de soi ne peut lui être
retirée, elle se sait «indivisible
et précieuse», elle est Khady Demba,
c’est tout. Son intégrité, dût-elle
subir le pire, ne sera jamais
entamée. Telle est la foi de Trois
Femmes puissantes, la quatrième
étant Marie NDiaye.
Libération le 20/08/09
Télécharger un extrait de “Trois Femmes
puissantes”, de Marie Ndiaye

Libre d’écrire
A la voir au milieu du tapage, il
est clair que Marie NDiaye n'est pas
seulement une femme réservée, mais
quelqu'un qui possède de véritables
réserves: un précieux gisement de
calme, de force et de détermination.
Ni la tempête déclenchée par
l'annonce du prix Goncourt, qui lui
a été décerné le 2 novembre, ni la
joie de son entourage, ni
l'excitation de ceux qui cherchent à
l'approcher, rien ne semble pouvoir
lui faire perdre son sang-froid.
Dans le restaurant parisien Drouant,
où sont traditionnellement proclamés
les résultats, puis chez Gallimard,
son éditeur, elle conserve sa
sérénité. Un sourire mystérieux, des
gestes retenus et cette manière
simple, gracieuse de chercher ses
mots, d'accepter les silences.
Ainsi en va-t-il et depuis très
longtemps – depuis toujours
peut-être : Marie NDiaye suit son
propre chemin, comme traversée par
un invisible fil à plomb. Sans
brusquerie, sans fièvre apparente,
mais sans fléchir, quels que soient
les obstacles. "Avec opiniâtreté",
dit-elle, en évoquant son parcours
d'écrivain. C'est en cela que
l'attribution du Goncourt à son
dernier roman, Trois femmes
puissantes, lui semble "importante",
selon ses mots : "Je crois que ce
prix récompense vingt-cinq ans de
travail plus qu'un livre." Elle
parle d'une voix douce, perchée sur
le bord d'un fauteuil en cuir rouge,
dans le bureau d'Antoine Gallimard,
PDG des éditions du même nom.
Mince et vêtue de couleurs sombres,
pantalon noir et veste grise, elle
paraît beaucoup plus jeune que ses
42 ans. Son œuvre, pourtant, a pris
une longueur d'avance sur ce
physique juvénile: douze romans et
recueils de nouvelles, six pièces de
théâtre (dont deux avec Jean-Yves
Cendrey, son mari, écrivain lui
aussi) et un scénario coécrit avec
la cinéaste Claire Denis, pour un
film à paraître en 2010. Sans
compter un roman destiné à la
jeunesse et une autre récompense de
taille : le prix Femina, obtenu en
2001 pour son roman Rosie Carpe,
paru aux Editions de Minuit.
C'est que la route est déjà longue,
pour celle qui fut élevée avec son
frère aîné Pap – devenu historien,
maître de conférences à l'Ecole des
hautes études en sciences sociales (EHESS)
– dans un pavillon de la banlieue
parisienne. La mère est enseignante.
Le père, sénégalais, a quitté le
domicile familial, puis la France,
quand Marie était encore bébé. Une
enfance "normale", avec des vacances
en Beauce, région d'origine du côté
maternel, et une excellente
scolarité. Mais, contrairement à son
frère, qui a intégré Normale Sup, la
jeune fille refuse d'entreprendre
les études supérieures vers
lesquelles tout semblerait la
pousser. "J'étais destinée à suivre
une hypokhâgne, des études de
lettres très supérieures, se
souvient-elle, mais cela ne
m'intéressait pas. Le fait que cela
semble la voie nécessaire, idéale et
presque unique a sans doute joué
dans mon retrait. Il était dans mon
tempérament de faire contre… Et puis
je ne voulais pas de la course à
l'excellence. En première, mon
professeur de français voulait me
présenter au Concours général, mais
j'ai dit non merci." Ce qu'elle
désire, et de toutes ses forces,
c'est être écrivain – uniquement
cela. Il ne s'agit pas d'un vœu
pieux, ou d'une chimère
d'adolescente, mais d'une réalité
très concrète. En 1985, alors
qu'elle est élève de terminale, elle
se risque à envoyer son premier
manuscrit à Jérôme Lindon, patron
des prestigieuses Editions de
Minuit. Séduit par son écriture très
affirmée, l'éditeur accepte aussitôt
ce texte, qui paraîtra sous le titre
Quant au riche avenir.
Aujourd'hui, Marie NDiaye affirme
avoir une pensée pour cet homme
(mort en 2001) et pour son "grand
talent de lecteur". Suivront
plusieurs autres ouvrages, quelques
bifurcations éditoriales (son
deuxième roman, Comédie classique,
est paru chez POL en 1988 parce que
Lindon ne voulait pas le publier tel
quel) et jamais d'autre métier que
celui d'écrivain, même lorsque les
contraintes matérielles se faisaient
plus palpables.
De livre en livre, son univers se
précise. On y retrouve l'étrangeté
de l'inspiration, la beauté de la
langue et, très souvent, l'angoisse
d'un monde où règnent la folie et la
peur des faux-semblants. Pour la
première fois, dans Trois femmes
puissantes, l'Afrique apparaît en
majesté dans les trajectoires de ses
personnages. Néanmoins et même si
elle le regrette, l'écrivain se sent
"totalement étrangère" à ce
continent où elle n'a passé que
trois semaines de sa vie (dont
seulement deux au Sénégal). "Quand
je rencontre des Français qui ont
vécu longtemps là-bas, dit-elle, je
sens qu'ils ont en eux plus
d'Afrique que je n'en aurai jamais.
Il est trop tard." Sans nouvelles de
son père depuis plusieurs années,
Marie NDiaye ne sait même pas s'il
est au courant pour le Femina. Quant
au Goncourt… Si la récompense lui
fait plaisir, c'est par la liberté
qu'elle procure. "Tout a changé pour
moi avec le Femina. Je suis passée
de 10 000 exemplaires vendus à 80
000, ce qui signifie deux ou trois
ans de liberté. Pour un écrivain,
l'argent se transforme en temps."
Mais le succès recèle d'autres
avantages, découverts avec Trois
femmes puissantes. "Quand j'entre
dans un magasin et que le vigile me
dit avoir aimé mon livre, c'est une
chose qui me touche, affirme-t-elle.
Cela signifie que des gens qui
n'auraient jamais été mes lecteurs
auparavant le sont devenus." Elle
ajoute: "Je n'aurais pas pensé cela
il y a vingt ans. A l'époque,
j'estimais que la vraie littérature
était réservée à un nombre limité de
lecteurs, mais on devient plus fin,
en vieillissant!"
Pour le reste, les honneurs et la
gloire, elle relativise. Sitôt
retournée à Berlin, où elle vit avec
son mari et ses trois enfants, le
Goncourt ne signifiera plus
grand-chose, aux yeux de son
entourage immédiat. "Les gens que je
croise tous les jours ne savent pas
ce que c'est, observe-t-elle.
Imaginez qu'un écrivain allemand
vive dans le même immeuble que vous,
à Paris. S'il obtenait un prix, vous
ne le sauriez sans doute pas…" De
quoi, peut-être, la mettre à l'abri
des sollicitations envahissantes,
comme des risques de dispersion. Et
de quoi garantir aussi sa liberté.
"Ne dépendre que de soi, disposer de
son temps, vivre là où on le
désire", affirme-t-elle. Avec
Jean-Yves Cendrey et leurs enfants,
Marie NDiaye a déjà déménagé de
nombreuses fois, passant de région
en région, de pays en pays, de
l'Espagne à l'Italie, aux Pays-Bas,
à la France ou à l'Allemagne. Comme
s'il s'agissait avant tout de ne pas
s'endormir, de ne jamais prendre
racine – à aucun prix.
Raphaëlle Rérolle
Article paru dans l'édition du
04.11.09 Le Monde
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