" La connaissance est
une ascèse "
Selon l'anthropologue, formé par
Braudel et Lévi-Strauss, les
sciences sociales nous donnent
des clés essentielles pour
aborder les crises majeures de
notre temps. Son nouveau livre
en est l'illustration

Anthropologue, est-ce un métier ? Au
premier abord, c'est une carte de
visite énigmatique. Elle
impressionne. Des intellectuels qui
regardent l'humain sous toutes ses
coutures, du sexuel au sacré, des
manières de table aux façons de
gouverner, savent peut-être des
choses que les autres ignorent. En
outre, leurs allers-retours dans le
temps et l'espace rendent ces
chercheurs singuliers. Aptes à vivre
dans des mondes dissemblables,
dormant sur une natte au sol ou à
l'hôtel du colloque, mangeant avec
les indigènes, selon les lieux, du
manioc ou des McDo, gardant toujours
un oeil sur les arrière-boutiques où
s'élabore le fonctionnement des
sociétés, ces gens-là forment en fin
de compte une curieuse tribu.
Du coup, quand on rencontre un de
ses représentants parmi les plus
illustres, on s'attend à d'étranges
cérémonies. D'autant que Maurice
Godelier, 73 ans, a un profil de
grand chef. Formé par Braudel et par
Lévi-Strauss, dont il fut
l'assistant au Collège de France, il
est devenu, au fil des travaux et
des jours, un chercheur et un
patron. Entre l'Ecole des hautes
études en sciences sociales, les
missions gouvernementales pour la
restructuration de la recherche, la
direction du département des
sciences de l'homme au CNRS, la mise
en oeuvre du Musée du quai Branly,
la médaille d'or du CNRS, sans
compter quelques autres prix et
distinctions diverses, on pourrait
penser avoir affaire à un mandarin
classique.
Pas du tout. Son abord est simple,
amical, un rien goguenard, plus
sensible qu'académique. Rien de
compassé chez cet homme qui a
partagé des années la vie des Baruya,
en Nouvelle-Guinée. Il en a tiré des
livres de référence, notamment La
Production des grands hommes
(Fayard, 1982), ou L'Enigme du
don (Fayard, 1996). Quand on a
bourlingué, vécu longuement avec les
" autochtones ", au point d'avoir
même été initié au cours de
cérémonies rituelles, il est sans
doute difficile d'être guindé. Ce
n'est pas la seule clé. La
trajectoire singulière de Godelier
doit aussi beaucoup à ses origines
modestes, à sa volonté de réussir
par les études qui le fait entrer
premier à l'Ecole normale supérieure
de Saint-Cloud, passer l'agrégation
de philosophie, y ajouter une
licence de psychologie et une de
lettres, avec une sorte de
gloutonnerie de comprendre qui
encore aujourd'hui ne l'a pas
quitté.
Une personnalité multiple,
l'anthropologue ? Oui, mais par
méthode. " On a au moins trois
"moi" différents, explique
Godelier. Le moi social, celui de
ma naissance, de mes milieux
éducatifs, professionnels, etc., le
moi affectif, celui de notre vie
intime, de nos amours, nos joies et
nos peines, nos blessures
personnelles. Et il faut se
construire, à côté, pour comprendre
le fonctionnement des sociétés, un
moi cognitif, qui opère un
décentrement pour parvenir à
comprendre les autres tout autant
que sa propre place. Ce
décentrement, il faut constamment
travailler à le maintenir, il faut
empêcher qu'il s'annule. Ce qui
exige un constant travail
d'autocritique. De ce point de vue,
la connaissance est une ascèse. "
En quoi consiste ce décentrement de
l'anthropologue ? Comment sa
disparition peut-elle se produire ?
Explications, appuyées sur un
exemple. " Le travail de Lewis H.
Morgan, l'un des fondateurs de
l'anthropologie, illustre
parfaitement ces deux mouvements.
Dans les années 1840, Morgan
découvre que, chez les Iroquois, les
enfants appartiennent à la mère et
au frère de la mère, et que les
hommes quittent leur clan pour aller
vivre chez leur épouse. Il comprend,
sans juger en aucune manière, que
les rapports sociaux suivent là
d'autres règles que les nôtres. Il
poursuit ce mouvement de
décentrement par rapport à ses
propres normes en organisant une
enquête mondiale sur les termes
désignant les diverses relations de
parenté, dont les résultats, publiés
en 1871, lui permettent de dégager
des logiques différentes des nôtres.
"
Mais ce mouvement va bientôt
s'interrompre. " Morgan retombe dans
une vision autocentrée et
idéologique en expliquant, dans
Ancient Society (1877), que toute
l'humanité suit une évolution
passant de la sauvagerie à la
barbarie, puis à la civilisation qui
est représentée par la norme
occidentale ! " Et de conclure : "
Quand je parle d'une ascèse de la
connaissance, je désigne l'effort
permanent pour éviter de retomber
dans nos préjugés. "
Le problème, c'est que nos préjugés
sont tenaces et, pire encore,
changeants. Y compris les préjugés
concernant l'anthropologie
elle-même. La dernière tendance, en
habits post-modernes, revient à
considérer qu'il n'y a pas
d'objectivité possible et que la
volonté de savoir elle-même est
encore un indice de la domination
occidentale. Sur ce point, la
position de Godelier est claire et
nette : oui aux critiques et remises
en cause de l'anthropologie, non à
l'abandon de la connaissance. Aucun
adieu à l'intelligibilité. Surtout
ne pas renoncer à comprendre. Le
chercheur insiste au contraire sur
le fait que les sciences sociales
détiennent aujourd'hui des clés
essentielles pour aborder les crises
majeures qui se développent.
Godelier l'a maintes fois affirmé.
Son dernier livre le confirme.
Imaginons qu'un jeune homme arrive,
et demande conseil pour se lancer à
son tour dans cet étrange métier.
Que répondrait le maître ? " Fais
un double terrain, ne te limite pas
à une expérience unique. Au terrain
exotique et merveilleux, ajoute
Aubervilliers ou Gentilly, qui sont
aujourd'hui peut-être aussi
lointains. Ensuite, ne travaille
jamais seul, ne t'enferme pas dans
ta discipline, appuie-toi aussi sur
l'histoire, la philosophie, la
psychanalyse. Enfin, parle avec les
politiques, les religieux, les
patrons ou les syndicalistes, parce
qu'ils peuvent avoir besoin de ce
que tu sais. Pour cela, parle une
langue que les gens peuvent lire. "
Inutile d'insister. On a compris
: ces conseils, Godelier les suit.
Roger-Pol Droit

Le
sacré, ressort du politique