Edouard
Glissant
écrivain.
Au jour de la commémoration
des abolitions de
l’esclavage, le 10 mai, date
proposée par le Comité pour
la mémoire des esclavages et
de leurs abolitions et
ratifiée par l’ancien
président Jacques Chirac, il
manquera un élément
essentiel à cette
commémoration, le Centre
national que le même
Président avait décidé
d’édifier à la mémoire des
esclavages et dont il
m’avait demandé d’assurer la
conception. Une première
réflexion, Mémoires des
esclavages, portant sur
l’esprit d’un tel Centre,
sur son organisation, et sur
les caractères du lieu qui
l’accueillera a été remise à
l’ancien Premier ministre
Dominique de Villepin qui en
a préfacé l’édition par
Gallimard et la
Documentation française.
Dans le temps que demanda la
rédaction du texte, les
services du Premier ministre
et moi-même avons cherché en
commun et pendant des mois
un site, un immeuble, un
emplacement qui eussent pu
convenir à l’usage que nous
envisagions, et rien n’a été
trouvé, à ma grande
stupéfaction.
Il avait été convenu avec ces
services que nous continuerions
les recherches, en nous appuyant
sur les indications techniques
exposées à la fin des
Mémoires des esclavages,
indications que je me proposais
de reprendre, en les
accompagnant de contributions
que j’avais sollicitées de
personnes ou d’organisations,
antillaises le plus souvent,
avec lesquelles j’avais pris
contact. Ces reprises devaient
être purement techniques, mais
comportaient aussi des études et
des perspectives pédagogiques
menées par un petit groupe
d’experts.
C’est alors qu’eurent lieu des
changements dans le gouvernement
de la France, qui ont entraîné
pas mal de retard dans ce
programme, les événements de la
vie publique et les rotations
dans le personnel politique
ayant rendu les contacts plus
incertains. Je me propose de
déposer sur le bureau du Premier
ministre François Fillon, qui
les attend sans doute, mes
recommandations finales en ce
qui concerne le bâtiment
lui-même, ainsi que les
contributions collectées à
propos des aspects pédagogiques,
et des projets d’archives, qu’un
tel établissement nécessite, et
que j’ai esquissés dans mon
rapport. Mon intention était
d’attendre précisément la date
du 10 mai 2008 pour déposer
solennellement ces divers
projets résumés, une petite
partie en somme de la conception
globale du Centre (auquel il ne
manque qu’un site ou un bâtiment
pour se réaliser), mais cela n’a
pas été possible. Quand ce sera
fait, le Centre prendra forme,
le gouvernement répondra ainsi
au vœu de l’ancien président de
la République, Jacques Chirac.
Il est certain qu’une
commémoration hors de tout
Centre même symbolique peut
apparaître comme une parole sans
charpente, d’autant que ce
Centre, établi à Paris, n’aurait
pas pour objet de remplacer
d’autres centres ou d’autres
organisations, qui existent déjà
et qui travaillent déjà (aux
Antilles, à Bordeaux, Nantes,
La Rochelle, Villeurbanne, et
dans combien d’autres villes ou
villages, sans compter les
innombrables établissements des
Etats-Unis, du Brésil,
d’Afrique, musées, centres
d’enseignement, mémoriaux,
installations et sculptures
monumentales), mais qu’il aurait
pour mérite, d’abord, par
sa situation centrale en France,
de signifier l’éminente volonté
de l’Etat français et son
engagement en la matière,
ensuite, par l’organisation
de son fonctionnement, de
réaliser et de promouvoir une
synthèse de tout ce qui s’est
fait et qui se continue aux
Antilles et dans l’océan Indien,
lieux privilégiés de la mémoire,
et en France même, enfin, par
l’examen approfondi des
événements célébrés, d’inaugurer
des séries d’études et de
publications qui à leur tour
seraient le lien de tant de
diversités de mémoires et
l’illustration d’une telle union
des volontés.
L’Institut du Tout-Monde
(www.tout-monde.com), avec
l’aide de Médiapart et de
24 heures Philo, a lancé au
début du mois la proposition
d’une inédite commémoration
nomade et diffractée, en marge
des commémorations officielles,
non pas seulement pour le jour
du 10 mai, mais pour tous les
jours de ce mois de mai 2008,
afin d’honorer les dates de
toutes les abolitions -
célébrées ou inconnues,
arrachées par les peuples ou
reçues d’office - et ceci en
public ou en privé, en petits
groupes ou en masse, par toutes
les sortes de manifestations
imaginables et par les formes
d’art les plus inattendues qu’il
se pourrait inventer. Le centre
de cette commémoration serait
qu’il n’y a pas de centre, que
chaque centre est le centre,
mais que le centre s’installe
dans la communication elle-même,
et que la diffusion dans ces
espaces communs nous tient
provisoirement lieu de salle
d’audition et d’exposition.
Commémoration nomade, parce que
les esclavages sont un phénomène
généralisé, qu’ils ont couvert
de larges espaces du monde
occidental, espaces isolés les
uns des autres, et qu’il nous
faut rapprocher maintenant.
Parce que les esclavages
modernes ont élargi à la
dimension du monde cette
calamité, l’adaptant aux
exigences des économies
clandestines. Nous sommes
solidaires de l’Afrique, source
victimaire de ce trafic, à qui
honneur et respect sont dus, et
aujourd’hui, un Africain, parti
de Gorée ou de tout autre
endroit de désolation de ce
continent, ne saurait être
chassé, ni ses enfants avec lui,
ou refoulé sans examen ni
audition publique, en toute
indignité, d’aucun pays
d’Europe.
Commémoration diffractée, parce
que les mémoires ne sont pas
identiques, et qu’il faut
cependant les rapprocher. Pour
n’importe quel peuple ou
n’importe quel pays, apprendre
le monde, et comment il s’est
fait, comment il en est arrivé à
son stade actuel (comment par
exemple les esclavages y ont
indignement mais réellement
contribué), est une des plus
sûres manières, non seulement de
continuer à être libre, mais
aussi de participer à la vie
d’un monde libre. Les mémoires
des esclavages ne sont pas
réexaminées pour soulever entre
les peuples de nouveaux
antagonismes, camouflés ou non,
mais pour accueillir des groupes
d’humains, hier asservis et
qui se sont libérés, dans
l’égal partage du passé et de
l’avenir des humanités. Cela se
dit dans tous les lieux du
monde, et nous devons
l’entendre.
Dernier ouvrage paru :
les Entretiens de Bâton Rouge,
Gallimard, 2008.
Libération : vendredi 9 mai 2008