Par Edouard Glissant
« DES IMAGINAIRES
NOUVEAUX… »
Le scandale de la faim dans le
monde, et de l’irresponsabilité
affichée par ceux qui en sont la
cause directe, les producteurs
mondiaux et leurs systèmes
impitoyables de rentabilité, nous
oppose la double difficulté du
rassemblement des opinions éparses
dans l’espace international, et des
mémoires des peuples, qui se
dissipent rapidement dans les
exaspérations de l’actualité.
Ce qu’on a appelé les émeutes de la
faim, dans les pays les plus pauvres
du monde, émeutes déclenchées par
les augmentations brutales des
produits de consommation de base, le
riz principalement, et dont une des
explications les plus scandaleuses,
avancée par ces mêmes producteurs, a
été que « le marché donne ainsi le
signal que la production agricole
est insuffisante », explication
outrageuse et indigne de l’humanité
même la plus basse, nous devons nous
avouer, quelques jours à peine après
leur explosion, que l’écho s’en
dissipe déjà dans les autres
torrents de ce qui inlassablement
court dans le monde, et que ces
émeutes ne sont désormais commentées
que dans les pays qui n’ont pas eu
(encore) à souffrir de telles
famines.
Nous n’avons plus recours à des
théories ni à des idéologies pour ce
qui est du ralliement des opinions
éparses dans le monde, leur
accumulation peu à peu mène à des
réseaux démultipliés de connaissance
dont nous nous habituerons bientôt à
les consulter et à en faire notre
bien. Quant aux mémoires des
peuples, qui se dissipent elles
aussi, nous savons aujourd’hui que
la principale manière de les
préserver est de les mettre
ensemble. Tant que nous écouterons
seuls dans notre lieu les misères du
monde ou ses joies, ou que nous
crierons seuls nos misères et nos
joies, nous écourterons nos mémoires
et nous méconnaîtrons celles des
autres.
La plus neutre de nos manifestations
commencerait par un rappel de ces
épidémies de la faim du monde, et
les commémorations que nous
célébrerons au cours du mois de mai
2008, à propos des esclavages qui
ont frappé l’Afrique et les pays de
la diaspora africaine, n’auront de
sens que si nous convenons des
propositions suivantes : chacun en a
le pressentiment, nous ne les
mettons jamais en commun.
Les catastrophes du monde sont
d’autant plus exterminatrices
qu’elles sont isolées, non connues,
non durables dans le souvenir des
peuples.
Les mémoires vivantes des
collectivités humaines, qui souvent
s’opposent, se renforceraient à se
rapprocher, dans le champ éclaté du
Tout-monde.
Il en est ainsi pour les mémoires
des esclavages, quand elles sont
ravivées par les descendants des
esclaves : non seulement réveiller
et préserver ce qui a été occulté ou
obscurci de ces histoires, mais
aussi préparer ce qui réunira et
défendra les humanités, sur ces
mêmes Plantations renouvelées.
Commémorer l’abolition de ces
esclavages : ouvrir sur le monde,
les servi-tudes modernes, les
oppressions clandestines ou
spectaculaires.
Commémorer l’abolition de ces
esclavages : contribuer aux
imaginaires des peuples du monde,
des peuples dans le monde, qui déjà
proposent une nou-velle conception
de ce monde, par où on voit que les
colonisations, les es-clavages, les
famines, les immigrations ont les
mêmes causes, qui ne sont pas de
mécanicité économique, mais d’une
férocité d’exploitation sans
pareille.
Commémorer l’abolition de ces
esclavages : constater que l’Europe
organise l’exploitation des pays
africains (agriculture, pêche,
produits naturels) et la répression
sans délai ni merci des immigrations
qui en sont la conséquence.
C’est ce que nous, (ce n’est pas là
un nous communautariste),
proclamerons tout ce mois de mai, et
toute cette journée du 10 mai.
Tous les jours de mai.
« TOUS LES JOURS DE MAI SONT
POSSIBLES, PUISQU’EN MAI 1848 LES
ESCLAVES REVOLTES DES ANTILLES ONT
IMPOSE LA DECLARATION PUBLIQUE DES
DECRETS D’ABOLITION… »
Les débats devenus publics et
terriblement contradictoires sur
l’Histoire et la mémoire, sur les
histoires, les mémoires, --
(concevons-nous un devoir de
mémoire, pouvons-nous réinterpréter
sinon les faits du moins les
théories de l’Histoire, pou-vons-nous
en dire ce que le poète Jules
Monnerot affirmait de la
sociologie : « les faits historiques
ne sont pas des choses » ?), et les
conclusions changeantes de ces
débats, tendent à suggérer qu’en
vrai, c’est-à-dire, au quotidien,
nul n’attendrait le soutien d’une
« mémoire de l’Histoire » pour vivre
ou survivre, et que, dans les cas où
cette mémoire aurait risqué de
raviver des hantises ou des regrets
ou des remords, l’individu ou la
collectivité qui en aurait souffert
pourrait à bon droit l’offusquer ou
l’effacer, comme gênante ou
paralysante. Dans le langage des
comédies, « le pain quotidien des
peuples ne semble pas fait du levain
des consciences mémorantes »,
surtout quand ces consciences
examinent des offenses que nous
avons perpétrées alentour : l’oubli
« objective » en heureuse paix les
événements qui étaient devenus
gênants pour nous. Ce nous-là relève
d’une société sûre de son droit et
de sa force.
Aucune collectivité, disons aucune
communauté, de cette espèce,
n’attendrait un éclairage né de sa
propre histoire pour perdurer, mais
seulement une sorte de for-ce
indistincte, disons même obscure,
qui aurait résulté de cet éclairage
ou qui en tiendrait lieu : cette
collectivité saurait en tout cas
élire instinctivement de son passé
immédiat ou lointain ce qui lui
convient et qui concourt à sa gloire
ou pour le moins à son confort,
ignorant délibérément ou
inconsciemment ce qui aurait pu
constituer pour elle une gêne ou
entraîner des regrets ou soulever
des remords. Cette même collectivité
se déclare ainsi le seul réel témoin
qui à ses propres yeux compte, seule
juge de ses actes, et elle affirme
qu’on ne vit pas de regrets ou de
remords, ce qui est vrai. L’oubli
pour elle aura une fonction, à la
fois de mémoire objectivée,
d’idéologie aussi, en dehors de
toute considération de droit : « À
tort ou à raison, mon pays. » Les
communautés contraintes n’ont pas de
ces libertés.
Histoire et mémoire.
« LES NUITS SONT AUSSI BRÛLANTES QUE
LES JOURS. »
Mais on ne choisit plus aujourd’hui
dans l’Histoire, comme dans un
panier à provisions, retour du
marché. On ne trie plus les
meilleurs fruits et légumes, en
décrétant qu’ils font, et eux seuls,
la saveur (la légitimité), ou la
« vérité », de ce qu’a été
l’histoire, pour tant de puissances,
grandes ou moyennes ou petites, ni
de ce qu’elle est, ici et
maintenant. Les témoins se
multiplient au monde, où il se
trouve de moins en moins de terres
inconnues sur la carte de ces
vérités, qui désormais sont perçues
de partout. Il ne s’élève certes pas
une opinion publique mondiale, mais
une infinité de réactions violentes
et fugaces, difficilement
gouvernables.
Quelques rares historiens assez
énervés tentent de parer à cela en
prétendant décider d’une histoire
objective, neutre, qui se voudrait
scientifique, aux normes
intouchables, et qui échapperait,
dans la conception qu’on s’en
ferait, aux faiblesses des prises de
parti, aux manques insensés creusés
par les sentiments individuels et
collectifs quand ils ne sont pas
satisfaits et qu’ils tournent à
ressentiment. Ces mêmes historiens
tentent d’échapper au monde, dont la
multiplicité les affole, ils
conviennent, c’est leur manière de
se rassurer sur la pérennité de
l’action humaine, et à propos des
orientations ou des actions d’un
groupe dominant, que c’est là une
vérité élémentaire du mouvement de
l’Histoire, par le fait qu’il ne
saurait être question de revenir
là-dessus. Mais revenir là-dessus,
c’est être dans l’histoire, la
continuer. Le monde revient toujours
là-dessus, il ne se répète pas, il
se multiplie. L’historien aussi bien
que son contradicteur rentrent dans
l’histoire, par les mêmes portes, et
ils la font, contradictoirement.
Sur une telle trace, ces
collectivités régnantes, disons ces
communautés décidantes, quand elles
réfléchissent leur action, se
percevraient, selon les historiens
chosistes, tout en objectivité dans
la grande Histoire, elles n’auraient
souci, pour vivre et survivre, et
pour se réaliser, ni de soutenir un
rapport à l’autre, rapport qu’elles
estimeraient de toute manière
incertain et qu’il eût toujours
fallu s’évertuer à stabiliser, ni
d’accepter ou d’assumer les
relations d’équité nécessaires entre
collectivités ou communautés, ni
d’exercer une inlassable résolution
à équilibrer ces relations. Pour nos
régents, ce serait là subjectivisme,
tentatives de pervertir le mouvement
historique, sectarisme nul.
Quant aux peuples dominés, qui l’ont
été, s’en souviennent, ou en
souffrent encore les stigmates, leur
première et compréhensible réaction,
dans les luttes de libération qu’ils
mènent, et toujours au grand désaveu
de nos puristes, se résume le plus
souvent au refus de toute espèce de
relation, qui ne pourrait selon ces
peuples transborder que des
aliénations nouvelles et déguisées.
D’où la vogue des manœuvriers de la
mémoire souffrante des peuples, qui
dénaturent les histoires autant que
les historiens tronqueurs. Il
s’agirait ainsi, et en effet il
s’est agi pour de nombreuses
collectivités, hégémoniques ou
contestantes, (puisque décidément
vous n’acceptez plus le terme de
communauté), d‘affirmer ou de rêver
leur puissance en tant qu’État, leur
unicité en tant qu’identité
distincte et suffisante, et leur
totale intégralité, valant pour
intégrité, en tant que nation.
Tout cela était parfaitement
concevable et allait de soi aux
époques où ces anciennes réelles
communautés, dominantes ou dominées,
peuples européens, peu-ples des pays
orientaux, peuples des futures
Amériques, essayaient chacune de son
côté, ou les unes contre les autres,
de se tailler un territoire, (et le
plus souvent, un empire), dans les
terres et sur les mers, de se
garantir par des frontières sûres,
d’anticiper et d’éviter les assauts
des autres groupes humains, de
conserver, de génération en
génération, la connaissance et les
pouvoirs techniques qu’elles avaient
accumulés, par où elles
s’illustraient et se protégeaient :
et à la fin, d’agrandir ou de
renforcer dans le monde l’aire de ce
territoire, les moyens de cette
sécurité, l’avantage procuré par ces
connaissances.
L’incessant combat pour se
constituer ou s’étendre, ou se
défendre, pendant des milliers
d’années a renforcé chez les groupes
humains un sentiment d’appartenance
exclusive, qui par retour alimentait
le feu de ce combat. L’ailleurs,
proche ou lointain, ce qui est le
monde, était considéré par les
peuples en expansion comme espace
inconnu à conquérir et à garder,
compte non tenu de ceux qui s’y
trouvaient déjà et qui n’avaient à
l’esprit ni les avantages techniques
ni le désir d’aller qui permettent
en effet de chercher dans tout
ailleurs un supplément d’existence.
La généralisation intense de ces
dispositions tourna en tension et en
dilatation systématiques, les pays
européens à partir du XIVe siècle,
poussés par cet avantage technique
et par les besoins de la pauvreté,
et aussi par les exigences de la
propagation de leur foi, menèrent
avec acharnement l’entreprise
coloniale, (précédée d’une non moins
acharnée course à l’exploration et à
la découverte, dans toutes les
directions qu’il se pouvait),
entreprise qui a refaçonné en grande
partie, même si ce n’avait pas été
sa finalité, la structure du monde.
Elle lui a esquissé une unité, ou
une idée naissante de sa totalité,
qui favorisèrent les solidarités
entre les peuples, (les réactions
violentes et fugaces de ces peuples,
non gouvernables en tant que
réactions, n’en tendaient pas moins
vers des sommets d’écoutes
distendues et de hèlements), mais
qui facilitèrent aussi l’œuvre des
empires, dans la poursuite de leur
domination économique et militaire
globale, et dans l’exaspération de
leurs pouvoirs d’hypnose culturelle.
Et elle a révélé en même temps à ce
monde, qui pour nous est désormais
le Tout-monde, sa multiplicité,
laquelle éparpille et divise
peut-être, mais protège tout autant
contre les menées de ces mêmes
empires. Les petits pays multiplient
les cachettes à sables et à piments.
Les colonisations contredisent à la
colonisation. Tel est l’inextricable
de notre monde.
Colonisations et immigrations.
« TOUS LES JOURS DE TOUTES LES
ANNEES SONT POSSIBLES, PUISQU’IL
SUBSISTE ENCORE TANT DE CENTRES
D’ESCLAVAGES, CONNUS OU
CLANDESTINS… »
Le caractère massif, total, intégral
de ces colonisations a fait que, par
delà les modes infinis de leurs
diverses entreprises, elles ont
constitué l’un des éléments les plus
importants dans les figurations du
monde moderne et que, par exemple,
elles ont joué un rôle majeur, en
territoires stratégiques et en
masses militarisées, dans les
conflits généralisés qui ont opposé
entre elles les plus grandes
puissances colonisatrices, à partir
du milieu du XIXe siècle.
L’importance du phénomène,
paradoxalement, a contribué à son
indétermination. Les colonisations
sont floues sur les bords, et dans
l’exaspération du monde actuel on ne
sait plus ce qu’elles
sous-entendent, hormis l’oppression
sauvage. Les nuits y sont aussi
brûlantes que les jours.
De manière plus continue, ces
colonisations ont engendré des
formes appro-riées de théories
racistes, (« De l’inégalité des
races », par exemple, qui voulait en
réalité dire, « de l’infériorité de
la race noire par rapport à la race
blanche »), qui permettaient de les
justifier, (c’est-à-dire d’en
oublier comme sur le champ les
miasmes incommodants), et ceci dès
le XVe siècle aussi : et deux des
institutions du marché colonial ont
donné naissance à des régimes
permanents : les esclavages des
Amériques et de l’océan Indien, (à
partir du XVIe siècle), et
l’apartheid d’Afrique du Sud, (à
partir du XIXe siècle, et rendue
institutionnelle au XXe), sans
compter cette autre permanence,
systématique elle aussi, et elle
aussi totalement chaotique : les
ensembles des génocides, des famines
et des pandémies, et des
déplacements de populations, qui ont
dévasté le continent africain depuis
que la Traite y a labouré ses
failles.
Les colonisations eurent ceci de
particulier qu’elles ne sont
généralement pas « connues » des
peuples qui les ont entreprises, car
ils l’ont fait par le moyen
d’expéditions armées ou
d’émigrations de colons, souvent
isolés de leur terre d’origine. Ces
peuples reconnaissaient leur œuvre
dans le monde, mais ils n’en
connaissaient pas les modalités. Le
peuple du Royaume-Uni connaît la
colonie du Nigeria, son
émancipation, et l’État de Nigeria,
mais il ne connaît peut-être pas le
Nigeria, ni les Nigérians. Au
tournant du XXe siècle, les
Expositions universelles ont pu
présenter en Europe, au grand
émerveillement du public, la plupart
des peuples d’Afrique et d’Océanie
affublés en peuplades primitives que
l’œuvre colonisatrice tentait de
civiliser. Des relents cachés de
racisme en sont nés. Ni l’esclavage
atlantique, ni d’ailleurs
l’esclavage transsaharien, ni
l’Apartheid moderne n’étaient
réellement perçus ni pensés par les
peuples d’Europe, au moment où ceux
qui les subissaient commençaient à
les combattre. Il avait été facile
de faire accroire aux Français que
l’expédition militaire dépêchée par
Bonaparte à Saint-Domingue pour y
rétablir l’esclavage avait eu pour
fin de réduire des bandits,
(c’est-à-dire, de suggérer qu’à bien
considérer les choses, l’esclavage
était un mal nécessaire). Ou que la
France se battait en Indochine
contre la montée du communisme
international. Ou que la Belgique
possédait à bon droit et
évangélisait un pays plus de combien
de fois plus grand qu’elle, quelque
part on ne savait où. Et l’Allemagne
n’a pas réalisé que ses armées
avaient inventé les premiers camps
de concentration, dès le tournant du
XXe siècle, chez les Hereros et les
nations de l’Afrique de l’Est
qu’elle s’était réservées. Les
colonisations ne sont jamais une
introduction à la connaissance, sauf
quand elles ont échoué, c’est-à-dire
que la mémoire en a été garantie par
une nation nouvelle.
Le goût colonisateur flatte les
vanités nationales,
« l’objectivation » opère à fond, et
l’oubli se renforce aisément. Il est
encore plus simple et gratifiant de
supposer que par exemple la France,
en Guadeloupe ou en Martinique, pays
sans réelles possibilités
d’opposition armée ou de rupture
décisive, (malgré des révoltes
historiques incessantes, et
mal-oubliées), crée généreusement
autant de « petits français ». Cette
forme d’assimilation, quel que soit
l’attachement porté par la plupart
d’entre nous à la France et à sa
culture, est vécue ici comme une
souffrance sourde, là comme une
générosité brillante. Il est d’une
tristesse infinie d’entendre des
hommes et des femmes de l’élite
française, politique, (de gauche ou
de droite), administrative ou
culturelle, se délecter ingénument
de la francité loyaliste des
Antilles. Ils nous paraissent alors
peu dignes d’une grande réflexion du
monde. Des deux côtés de la fracture
coloniale, les mémoires ne pouvaient
être qu’opposées, au moins
contradictoires. La résolution de
telles contradictions doit-elle être
laissée à l’érosion du temps ?
L’oubli par aliénation, ignorance ou
jactance n’est-il pas porteur de
féroces traces irrésolues ? D’où ces
débats irréductibles, sur l’Histoire
et sur la mémoire.
Mémoires déployées, Histoire
chosifiée.
« LE THEÂTRE DU MONDE N’EST PAS UN
BONVENIR, MAIS UN ECLAT SANS
REPIT. »
Une des transformations principales
de nos modes d’être, (de nos
modernités), réside en ceci
qu’aujourd’hui nos mémoires,
individuelles ou collectives, sont
éclatées, qu’elles scintillent et se
raccordent sur la scène du monde,
(lequel, pour cette raison, nous
appelons le Tout-monde), qu’elles ne
s’agrègent pas, et plus du tout sur
un mode lent et progressif, autour
d’un seul thème qui serait celui de
la nation, du proche et du très
connu : nous ne nous souvenons plus
de l’histoire ni des manières de
notre seule collectivité, (laquelle,
pour cette raison, nous pouvons
appeler notre communauté, sans
craindre de souffrir un enfermement
ni d’en encourir le reproche).
Nos mémoires sont multilingues,
elles connaissent tous les océans et
tous les isthmes, elles errent de
ville en ville, elles nomment dans
toutes les langues, (plus personne
n’ose refuser un prénom, sous
prétexte qu’il ne serait pas
chrétien, dans quelque service
d’état-civil que ce soit), elles se
partagent par dessus les frontières,
nos familles vagabondent d’archipels
en continents, quand elles en ont
les moyens, les parents viennent de
Lettonie et du Maroc, les enfants
sont nés à Port of Spain et à
Sydney, ils ont fait leurs études en
Californie et à Rio, tout le monde
se rencontre à Québec, nous faisons
tous de même, quand même nous
voici-là immobiles et contenus dans
nos présences, comme les peuples
sans ressources. Nos mémoires
inventent des ailleurs. Telle est la
révolution incessante qui nous
porte, plus agissante que les
bouleversements des technologies ou
que les grandes déferlantes des
sensibilités globalisées.
Les immigrations, qui ont remplacé
la poussée irrésistible des
colonisations, complètent le travail
de transmigration commencé par
celles-ci. Mais les immigrations
réprimées défont à nos yeux la
légitimité des murs frontières qu’on
élève contre elles. Les
colonisations isolaient, les
immigrations ouvrent. Nos mémoires
réagissent à une unité difficile du
monde, entrevue (mais différée) dès
le moment où les explorateurs et les
colonisateurs eurent commencé de
réaliser l’entière géographie de nos
différentes cultures, et les mêmes
mémoires savent déjà que cette unité
devra se maintenir aussi dans une
multiplicité inépuisable, épuisante
à concevoir, projetée dès l’origine
de l’univers et dès l’apparition des
humanités.
Tous ceux qui envisagent ou
entreprennent d’« objectiver »
l’Histoire, ou plutôt les histoires
concourantes des peuples, dans le
souci de n’avoir pas à recon-naître
des responsabilités collectives, de
n’avoir pas à consentir à des
repentances que personne d’ailleurs
ne leur réclame, (ils sont les seuls
à en avoir peur), ou de n’avoir pas
à envisager des politiques
infléchies par des vues
généreusement mondialisées de ces
problèmes, (par exemple,
premièrement, que les pays riches
receveurs de vagues d’immigrés
désespérés auront à nouveau besoin
du concours de ces pays pauvres d’où
aujourd’hui s’enfuient ces immigrés,
car il ne suffira plus et il ne sera
plus possible à ces pays riches
d’exploiter en gros ces pays
pauvres, en les isolant, comme dans
le présent et le passé
colonialistes, deuxièmement, que des
politiques à la fois intéressées et
généreuses en la matière, -- par
exemple, un statut exceptionnel et
collectif, et non pas ce « cas par
cas » si cher aux exécuteurs des
basses œuvres d’expulsion, statut
qui serait officiellement alloué aux
immigrés, et encore, une aide
globale et systématisée aux pays
depuis des siècles opprimés et
démunis de leurs richesses, -- ne
pourraient que servir à un équilibre
futur du monde), tous ceux-là
refusent d’admettre le prodigieux
éclatement des mémoires, leurs
rencontres vertigineuses dans ce
monde, leur fonction de mise à plat
et d’entremêlements : contre les
refoulements, les aigreurs, le
retour des haines collectives, et en
fin de compte contre les
nationalismes butés ou revanchards,
les prétentions à l’hégémonie, les
plats désirs de revanche, les
aspirations idéologiques à un
racisme couvé du dessous des
splendeurs de l’Occident. Ils n’en
continuent pas moins à occuper les
anciennes colonies, émancipées ou
non, où ils profitent des avantages
acquis : il faudra bien qu’ils
consentent à partager les mémoires
de ces lieux.
Cette diaspora et cet étoilement des
mémoires de tous, ils nous sont à
tous également nécessaires : dans
leur rencontre démultipliée nous
trouverons les premiers motifs d’un
véritable recommencement du monde,
en nous.
C’est le plus souvent aux endroits
isolés, où les exultations de ce
monde ne frappent pas, que les
mémoires se tiennent figées à leurs
partis pris. Dans le sud profond des
Etats-Unis, les pathétiques essais
de reconstitution du décor
esclavagiste des Plantations, et de
reproduction des fastes de la
Confédération, des robes à
crinolines aux uniformes de
l’univers antebellum, (d’avant la
guerre, celle de Sécession), sont
accompagnés du déploiement et de la
parade des drapeaux sudistes, et de
pancartes proclamant que la Naacp,
l’association d’entraide des noirs,
est une entreprise de haine ! Les
african americans défilent contre
ces retours du refoulé raciste, en
criant à leur tour : Héritage oui,
haine non. C’est en avril 2008, à la
télévision, et je ne sais plus si
c’est d’hier ou si c’est une reprise
d’une actualité du temps d’avant.
Pourtant, les luttes pour les droits
civiques ont déjà eu lieu, la grève
des auto-bus, les marches dans les
villes du sud et les grands
rassemblements dans les villes du
Nord, Martin Luther King, le Black
Power, Malcolm X, Mohammed Ali, et
ont profité à tous. Mais l’esclavage
est un corps informe qui n’a pas
fini de creuser ses fosses, et il en
est de même par le monde, dans tous
les périmètres barricadés. Des trous
noirs dans nos espaces. Des milliers
d’îlots de mémoires désolées.
Encore, une dizaine d’États de
l’Union, principalement au Sud, et
le New Jersey dans le Nord, après
des années de débats sans merci,
ont-ils voté leur « profond regret »
et présenté des excuses (Apologizes)
pour avoir perpétré la traite et
l’esclavage, et la plupart des
législateurs qui en ont ainsi
décidé, y compris des Républicains
conservateurs, pensent qu’alors :
« nous pouvons entamer maintenant le
véritable processus de
réconciliation. » Maintenant, une
population comme celle du sud des
États-Unis n’a-t-elle pas le droit
de célébrer une guerre qu’elle a
menée, et les héros qui s’y sont
sacrifiés, même si c’est une guerre
perdue, et même si le motif de cette
guerre a été indignement la défense
d’un système insoutenable,
d’esclavage et de racisme ? Je crois
qu’une telle célébration eût été
d’autant plus libérée qu’elle se
serait dégagée du prétexte originel
de cette guerre, (l’esclavage),
dégagement sur lequel l’accord de
tous aurait porté. Les humanités
auront-elles la force de quitter le
semblant du bon droit des causes,
pour considérer avant tout le droit
du monde, (que nous constituons
tous), à multiplier son unité ?
C’est cela que le conteur sudiste
William Faulkner a entrepris de
dire, (il voit la damnation
originelle qu’est l’esclavage pour
le Sud), sans le dire, (il est
solidaire de sa caste et il sait que
la vérité qu’il cherche ne saurait
être réduite à des élémentaires
d’expression ou de démonstration),
tout en le disant, (les littératures
pour lui sont l’objet le plus haut
du monde : le monde est l’objet le
plus haut de littérature). Les
Planteurs rejettent Faulkner, du
moins ses écrits, les noirs ne
l’acceptent pas encore. Le partage
de la « vérité », même incertaine
dans ses formulations et même encore
décriée de quelques-uns, concourrait
pourtant au rassemblement des
mémoires. C’est à ceux qui ont subi
ces tourments d’ouvrir les yeux des
tourmenteurs.
Voici cette nécessité, de porter à
la conscience collective les
événements que leur nature même,
(ils sont innommés, on les cache, on
les travestit), avait peu à peu
amenés à être effacés de la mémoire
nationale, ou de la mémoire
souffrante des peuples dominés.
Aussi bien, aux Etats-Unis, dans la
Caraïbe, en Amérique centrale, et au
Brésil, en Afrique, à Londres et en
Allemagne, dans toute la France,
(Bordeaux, Nantes, La Rochelle,
Villeurbanne, Paris…), les musées,
les centres de mémoire et
d’archives, les festivals, les
institutions d’enseignement et
d’éducation, les monuments se
multiplient-ils, à propos des
esclavages transatlantique et de
l’archipel Indien. Ces œuvres
sont-elles plus compassionnelles que
les monuments aux morts ou que les
centres de documentation des villes
et des villages d’Europe ?
Dans les pays du Sud, vous trouvez
des anses de forêt ou des bords de
mer qui s’appellent Fonds massacre
ou la Rivière rouge ou Malendure, et
vous savez ce que cela veut dire.
Les monuments témoins de nos
mémoires y sont d’abord élevés par
la Nature irruée : irruption ou
éruption ou ruade, ou immense petit
ru, cette Nature ne connaît que ses
seuls emportements sauvages. De
même, nous écrirons des poèmes à ces
espèces sacrées de la survie des
humanités, que les mondialisations
tuent peu à peu, le riz, le soja, le
mil, le blé, le millet, le sorgho,
le maïs, et les racines, le manioc,
et les immensités de fruits et
d’herbages qui disparaissent en même
temps que les abeilles, les guêpes,
les vonvons, éliminés par les
pesticides.
Guerres nationales, guerres
d’asservissement.
« CEUX QUI ONT SOUFFERT CES
TOURMENTS OUVRENT LES YEUX DES
ANCIENS TOURMENTEURS.
Dans tous les cas, (guerres entre
nations ou guerres esclavagistes),
il ne s’agissait pas de la même
manière de se souvenir et
d’oublier : de se souvenir pour
oublier.
Nul n’a vraiment tenté de cacher à
la conscience publique l’incendie du
Palatinat par les dragons de Louis
XIV, les exactions des armées de
Napoléon Bonaparte en Espagne, le
supplice de Jeanne d’Arc brûlée vive
par les Anglais, les atrocités de la
première Guerre mondiale. Et ainsi
partout ailleurs dans les espaces et
les temps, chaque fois que les
collectivités nations se disputaient
entre elles le monde. C’est que
l’histoire de ces peuples a procédé
par des successions de conflits et
de dominations qui semblaient assez
légitimes pour ne pas être occultés,
qui ne laissaient paraître aucun
désir ni aucune possibilité de
justice ou de paix, ou de simple
convention, jusqu’à ce que celles-ci
interviennent pourtant.
La connaissance de toute guerre
entre nations, (c’est-à-dire, le
fait qu’elle ne se fût pas effacée
des mémoires), est une des
conditions du renforcement de la
paix qui aura suivi, juste ou
injuste. La connaissance, le rappel
et la célébration de tels
événements, défaites ou victoires,
ne confirment pas les haines, si
longtemps que celles-ci aient duré.
On a vu d’anciens combattants
allemands se recueillir devant la
tombe du soldat inconnu français,
qui n’est d’ailleurs pas considérée
comme le symbole d’une histoire dite
compassionnelle. On a vu des
dirigeants d’anciens pays
belligérants se tenir la main en
signe de paix, devant des monuments
qui rappelaient vraiment et
ravivaient le souvenir de leurs
conflits. L’oubli est alors une
participation active à l’équilibre
de mémoires d’abord opposées puis
élucidées : « rapprochées ». On
oublie ensemble, parce qu’on se
souvient ensemble. C’est là,
semble-t-il, le témoignage d’une
égalité qui va de soi. L’oubli
partagé est le signe du ralliement
de toutes ces mémoires privilégiées,
ravivées, mises en commun.
Il n’en est pas de même quand des
actions collectives ont conduit à
des situations (d’assujettissement
ou d’esclavage) dont le sens
échappe, ou est occulté. La mémoire
collective est alors vacante, ou
déformée (déroutée) : des nœuds
irrésolus de haine ou de mépris ou
de rancœurs se maintiennent dans les
comportements des communautés
anciennement antagonistes. Les
racismes durcissent en cancers.
La différence entre ces deux sortes
de situations (guerres nationales et
oppressions esclavagistes) tient à
la balance tacitement maintenue
entre les adversaires, dans la
première circonstance, où des
nations d’égal appétit s’affrontent,
et au contraire, à l’inégalité (de
nature ou d’essence) posée d’office
entre ceux qui se faisaient face,
dans la deuxième circonstance, celle
par exemple de l’univers
indéfinissable, aux contours
indéterminés, de l’esclavage et de
la colonisation.
Les guerres nationales sont
évidentes, (vous ne pourriez en
détourner que les motifs ou les
prétextes), les colonisations au
contraire peuvent être camouflées,
au moment même qu’elles exercent
leurs ravages, ou réinterprétées
longtemps après, (vous les
« positivez » volontiers), et quant
aux systèmes d’esclavage, ils sont
tout soudain et tout bonnement
présentés, par ceux qui en
profitaient, comme de bienheureux
séjours pour tous, hélas trop tôt
disparus.
Nous comprenons que c’est par un
fort sentiment de supériorité, quand
mê-me il se déguise ou ne se sait
pas, que dans le deuxième cas
quelques historiens, qui défendent
leur primauté nationale, incriminent
toute tentative d’éclairer ces
obscurcissements passés ou actuels,
la créditant de ce qu’ils appellent
l’abus d’une histoire de la
compassion. Il était supposé que des
êtres de constitution aussi inégale
(maîtres et esclaves) ne pourraient
jamais en venir à se souvenir
ensemble. Le souvenir du descendant
d’esclave ne pouvait donc être tenu
que pour un puéril désir de revanche
ou pour une pitoyable et impuissante
marque de faiblesse, qu’il risque
d’être parfois.
De même, ces historiens sociologues
avaient-ils benoîtement suggéré que
ce ne sont pas les rapports de la
Traite qui, (malgré le témoignage de
l’architecture des quais de
Bordeaux), ont vraiment amorcé
l’accumulation de capital nécessaire
à l’essor industriel en France, mais
bien plutôt, ou au moins tout
autant, l’épargne domestique dans
cette même France. Ou bien, que les
motivations des nègres à entrer en
marronnage, dans la Caraïbe et sur
le continent américain, ne
relevaient pas tellement d’une
aspiration à la liberté, (ce qui
s’appellerait un « grand
marronnage »), que d’une sorte de
vague état de dépression, la peur de
la punition après un larcin, une
déception d’amour, un coup de sang,
bref d’une faiblesse de constitution
de l’être, (le « petit marronnage »
assurément). Nous comprenons enfin
pourquoi ces débats féroces sur
l’Histoire et la mémoire : il faut
garder la distance entre ceux qui à
la fois font, disent, et méditent
l’Histoire, (ils en détiennent le
secret objectivé), et ceux qui l’ont
subie, qui sont forcément suspects
de parti pris quand ils en parlent :
parti pris dont ne se gêne pas un
petit nombre d’entre eux.
Élever aujourd’hui des monuments
(qui ne seraient plus seulement
l’œuvre de la Nature non domptée) à
la mémoire des luttes des esclaves,
c’est affirmer une égalité désormais
inattaquable, et une solidarité
nouvelle, entre les anciens acteurs
de ces épisodes historiques.
Que les mémoires se renforcent et
s’exaltent véritablement, dans la
multiplicité monde !
Elles témoignent de cette nouvelle
conception du monde, qui ne concède
ni aux fausses essentialités ni au
faux universel, ce dont nos
précepteurs sont atterrés.
L’impossibilité de soutenir et de
maintenir ensemble les mémoires,
quand il s’est agi de l’univers
esclavagiste, parce qu’elles
s’étaient jadis repoussées ou
raturées mutuellement, a fait et a
jusqu’ici fixé que l’oubli, (dans
l’héritage inique de ces
esclavages), n’en était pas un
véritablement : en aucun cas un
apaisement, non plus une libération,
jamais l’amorce d’une rencontre.
L’oubli était tout d’une pièce
l’apanage des dominants. Il faut
mettre à plat ces rapports
obscurcis.
Les mémoires mises en commun sont
désormais productrices d’une forme
magnifiée d’oubli : quand l’égale
dignité ouvre sur une égale vision
de nos histoires, enfin connues de
chacun dans son aire, et de tous
dans le monde. L’oubli est alors la
mémoire qui accepte les autres
mémoires, toutes les autres.
Ces mémoires concourantes
n’oublieront pas à leur tour les
famines dans le monde, dont le temps
n’était donc pas passé, ni les
cadavres des immigrants ni
l’éreintement des paysans du Mali ni
les pêcheurs du Sénégal réduits à
rien par les usines-bateaux du
Danemark ou du Japon.
Histoire et histoires.
« TOUT LE JOUR DU 10 MAI EST
POSSIBLE, OUI LE JOUR ENTIER, A
CHAQUE AN QUI VIENT… »
Les débats sur l’Histoire et la
mémoire ont donc eu cet enjeu : que
nous avons besoin au monde, pour
participer du monde, non pas
seulement de nos mémoires
historiques inconscientes ou
conscientes, si on peut dire, et qui
peut-être se heurtent entre elles
sous ces deux espèces, mais aussi et
avant tout de la relation vivante
entre les mémoires, de
l’entremêlement vertigineux, mais
non pas confus ni obscurantiste, de
nos différentes mémoires, venues de
partout, ancrées chacune dans chacun
de nos lieux, mais qui fulgurent
aussi dans le monde et en
participent.
Nous requérons nos mémoires
nationales, les mémoires de nos
langues menacées, ou bien des
langues dont nous avons rêvé, nos
mémoires souffrantes, parce que nous
pouvons en considérer la juste
transformation en mémoires
participantes, sans qu’on aille nous
accuser de nous payer de larmes, ou
de commisération pour nous-mêmes.
Dans les lieux d’enfermement
pourrissent les anciens leurres,
stagnent les guerres qui n’ont pas
quitté leurs prétextes. La relation
mondiale est au contraire notre
champ, nous y inscrivons nos plus
modestes souvenirs, c’est dans
l’explosion de ce Tout-monde que les
mémoires de tous s’affranchissent et
se rejoignent, il faut le dire sans
répit.
La justice en matière d’histoire
n’est pas seulement de vérité, ou de
ce que nous croyons être telle, ni
d’objectivité, ou de ce que nous
croyons être telle, la justice en
matière d’histoire est aussi de
relation. Les mémoires des humanités
ne supportent pas, dans l’éclat
nouveau du Tout-monde, d’être
mutilées, isolées, on n’en saurait
soustraire quelques-unes par-ci
par-là, notre aspiration est de
reconstituer ce que nous pouvons de
leur totalité, chaque peuple ou
communauté en ce qui peut les
concerner, le plus avant dans le
temps qu’il nous sera possible
d’embrasser, le plus loin dans les
espaces de terre que nous saurions
envisager, et au plus profond des
eaux de création et de vie où nous
pourrons descendre.
Une de nos chances, la plus
constante et la plus sûre,
d’échapper à l’arbitraire des choix
et à la subjectivité des
perspectives est de considérer qu’il
ne s’exerce plus pour nous, dans la
modernité, une Histoire, une seule
et grande, dont on nous a tant
accablés, (et pour le coup, ce nous
est celui des humanités tout
entières), qui continuerait de nous
contraindre à de fausses unités,
mais que nous entrons dans l’infini
d’une quantité finie d’histoires,
les histoires des peuples, qui se
rencontrent enfin et s’éclairent
peut-être et multiplient la
Relation, de toutes unités à toute
multiplicité.
Les jours de mai.
« DANS TOUS CES JOURS… »
Ainsi en est-il pour les
commémorations des abolitions des
esclavages. Car dans les pays
concernés, les jours, les mois, les
années de ces abolitions diffèrent,
de la Jamaïque aux Guyanes, de la
Dominique au Brésil, avec des
intervalles terrifiants. Commençons
alors par une commémoration nomade
et diffractée, un marronnage sur les
espaces du monde, une dérivée dans
toutes les langues concernées, et
par exemple rappelons le 22 mai avec
les Martiniquais, le 27 mai avec les
Guadeloupéens, et ainsi pour les
pays et les peuples, Guyanais,
Mauriciens, Djiboutiens, fils des
Comores, tribus au nord de
Tombouctou et de Bamako, Somaliens,
Cafres, Nubiens.
Tous les jours de mai sont
possibles, puisqu’en mai 1848 les
esclaves révol-tés des Antilles ont
imposé la déclaration publique des
décrets d’abolition, gardés au
secret des tiroirs.
Tous les jours de toutes les années
sont possibles, puisqu’il subsiste
encore dans le monde tant de centres
d’esclavages, connus ou clandestins,
qu’il faut débusquer, dénoncer,
combattre.
Tout le jour du 10 mai est possible,
oui le jour entier, à chaque an qui
vient. Il a été choisi par des
Antillais, des Réunionnais, comme
lieu commun de ces révolutions
autour des mémoires.
Dans tous ces jours, en attendant
l’ouverture d’un Centre
international pour la mémoire des
esclavages et de leurs abolitions,
qui a été proposé par les autorités
françaises et projeté, nous
parlerons partout, cérémonies
officielles, réunions
confidentielles ou spectacles
publics, amis ou inconnus, envoyant
des lettres ou des messages, par les
moyens de la musique et de la
poésie, du chant des corps et du
chant des théâtres, par le plaisir
du partage et de la réflexion, nous
parlerons les abolitions dans les
Amériques et les Afriques, les
famines et les iniquités, et tous
ceux qui sans fin attendent dans les
ténèbres, nous agirons pour étendre
ces réseaux de connaissance et de
liberté, et libérer les imaginaires,
et voyez-vous, femmes et hommes de
la mémoire partagée, diffractée, le
monde se trouvera, de manière
éclatante, en nous et avec nous.
Nous dirons avec Aimé Césaire et
avec Frantz Fanon, auxquels ce texte
est fidèlement dédié, que nous
n’avons besoin de la mémoire (pour
vivre et survivre) que parce que
toute mémoire en la matière est
d’abord un non oubli, l’oubli est le
plus souvent chargé de complexes,
d’enfermements, de blocages, ce que
souligne Frantz Fanon : « je ne
veux pas être l’esclave de
l’esclavage », et aussi parce
que chaque mémoire libérée est le
premier moment de toutes les
mémoires rassemblées, qui s’estiment
au monde, comme le chante Aimé
Césaire, « ne faites pas de moi
cet homme de haine pour qui je n’ai
que haine. »

Politiques du Tout-Monde
Séminaire de l'université de Paris 8
et de l'Institut du Tout-Monde
http://tout-monde.com/
(ou
www.tout-monde.com )
sous la responsabilité de François
Noudelmann
Les murs s'élèvent, les nations se
crispent, les généalogies
s'ordonnent. Le monde des échanges
globalisés est aussi celui des
assignations identitaires.
Comprendre le tourbillon de la
mondialité exige qu'on en finisse
avec les antithèses fermées :
enracinement vs cosmopolitisme,
relativisme vs universalisme.
L'infinité des relations possibles
et imprévisibles entre les cultures,
les lieux et les temporalités
conduit à interroger le divers
plutôt que l'univers. « La
mondialité c’est la quantité finie
et réalisée de l’infini détail du
réel » écrit Édouard Glissant.
Penser le Tout-Monde requiert autant
une esthétique qu'une politique,
autant une poésie qu'une
philosophie. Le séminaire mobilisera
les théories et les imaginaires qui
ouvrent de nouveaux paradigmes pour
analyser les métamorphoses en cours,
leurs rythmes et leurs énergies,
leurs périls et leurs horizons.
Traces, divagations, greffes,
insurrections…
Patrick Chamoiseau:
Mondialisation, Mondialité,
Pierre-monde
28 mars à 18h30 (Maison de
l’Amérique latine, 217 bd
Saint-Germain, 75007 Paris)
Alexis Nouss: La beauté et la
trace, approches d'une esthétique en
suspens
14 avril à 18h30 (Maison de
l’Amérique latine, 217 bd
Saint-Germain, 75007 Paris)
François Noudelmann: Politique du
pas de côté
6 mai à 18h30 (Maison de l’Amérique
latine, 217 bd Saint-Germain, 75007
Paris)
Manthia Diawara et le
Tout-Monde :
Errance, Immigration
l’occasion de la parution de son
livre : Bamako Paris New York
(éditions Présence Africaine)
Dialogue avec Edouard Glissant
20 Mai à 18h30 (Maison de l’Amérique
latine, 217 bd Saint-Germain, 75007
Paris)
Zineb Ali Benali : Édouard
Glissant. Le dit du monde 26 mai
à 19h (Espace Agnès B, 17 rue dieu,
75010 Paris)
Édouard Glissant : Philosophie du
Tout-Monde
30 mai à 19h (Espace Agnès B, 17 rue
dieu, 75010 Paris)
Les intervenants et le résumé des
conférences:
Patrick Chamoiseau
Mondialisation, Mondialité,
Pierre-monde
Alexis Nouss est titulaire du
poste de Chair of Modern Cultural
Studies, School of European Studies,
à l’Université de Cardiff, au
Royaume-Uni. Ses champs de recherche
et de réflexion concernent notamment
les problématiques du métissage, la
théorie de la traduction, les
écritures de l’exil, la littérature
du témoignage, les esthétiques de la
modernité. Parmi ses dernières
publications : Plaidoyer pour un
monde métis, Éditions Textuel,
2005.
La beauté et la trace : approches
d'une esthétique du suspens
La notion de beauté surgit,
récurrente, dans les derniers écrits
d’Édouard Glissant. Quelle est-elle
? Certainement pas celle que
théorise le discours classique de
l’esthétique occidentale avec sa
charge de transcendance ni celle que
préconise l’utilitarisme des
militantismes de tous bords. Et
pourtant elle laisse deviner en elle
à la fois de l’idéalisme et de
l’engagement. Il importe de
l’aborder avec timidité, comme,
après une première nuit, le reflet
d’une aurore sur un rocher déchirant
les vagues.
François Noudelmann est
professeur à l'université de Paris
8. Il a dirigé le Collège
international de philosophie de 2001
à 2004. Ses récents livres sont
Pour en finir avec la généalogie
et Hors de moi aux éditions
Léo Scheer. Il produit les Vendredis
de la philosophie à France-Culture.
Politique du pas de côté
Comment se situer en mondialité
: dedans, contre, partout, ailleurs?
Le déclin de la centralité appelle
une autre pensée du bord. On
déclinait hier les marges, mais la
diffraction des lieux a modifié la
trame des relations. D'où la
nécessité de concevoir aujourd'hui
une politique à la mesure de ce qui
se transforme. Le pas de côté est à
la fois un écart et un rythme, un
différend et une articulation des
temps.
Originaire du Mali, cinéaste et
professeur de littérature comparée
et de cinéma, Manthia Diawara
dirige le département d’Etudes
africaines de la New York University.
Il est le fondateur et directeur de
la revue Black
Renaissance/Renaissance noire, et
est notamment l’auteur de « En quête
d’Afrique » (éditions Présence
Africaine.)
Zineb Ali Benali est écrivain
et professeur à l'université de
Paris 8. Ses recherches portent sur
les littératures du Maghreb, sur le
corps des femmes dans la mémoire de
la guerre et sur les ambiguïtés
culturelles et linguistiques de la
francophonie. Elle a écrit
La balade des djinns et Le
corps met les voiles.
Edouard Glissant. Le
dit-du-monde.
Edouard Glissant est un
ouvreur de pistes sur les traces et
les détours d’hommes, de cultures et
d’histoires réelles ou possibles.
Son dit-du-monde réalise et rend
possibles déchiffrements et
rencontres : Kateb qu’il a préfacé
et dont il sut désigner la poétique
aux croisements de cultures alors
posées en irréductible extranéité
l’une de l’autre, mais aussi Jean
Amrouche à l’écoute de la voix
d’ombre; Saint-John Perse ramené
vers ses paysages « réels » mais
aussi Mohammed Dib dont l’espace du
désert, irréductible à la fixité des
signes, est appel en écho du paysage
glissantien. La « géopoétique » de
la plantation, entre violence et
creuset de création, pose les
tracées, impossibles projets en
situation de domination, d’un monde
qui est au-delà de la domination, et
qui peut permettre de lire les
textes de Sansal ou Leïla Sebbar… Ce
sont là quelques-unes des
rencontres, réalisées par Edouard
Glissant lui-même ou que ses textes
appellent.
Édouard Glissant
Philosophie du Tout-Monde