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Littérature

Marcel Gauchet et le miracle démocratique

 

Peut-être étudiera-t-on un jour « L'avènement de la démocratie » comme on étudie aujourd'hui « La République » de Platon. Avec cette somme, dont les deux premiers tomes paraissent ces jours-ci, le penseur d'un monde délivré de ses dieux et déserté par eux entend découvrir l'ADN d'un régime politique dont nous oublions qu'il fait figure d'exception dans l'histoire humaine.

Le Point : Depuis plusieurs années, vous poursuivez dans vos livres et dans votre séminaire de l'EHESS un objet insaisissable et familier : la démocratie. Vous en avez beaucoup montré les limites, les pathologies, les ratés. Aujourd'hui, Marcel Gauchet, en avez-vous percé à jour le mystère ?

Marcel Gauchet : Disons que j'essaie de séquencer le génome de cet étrange organisme qu'est la démocratie et d'identifier le contenu propre de sa dynamique. D'une certaine façon, je reprends, en l'élargissant et en la précisant, la problématique tocquevillienne. Mais l'égalité des conditions n'est que l'un des aspects du phénomène. Ce qui le définit plus profondément, c'est « la sortie de la religion ». Pas la sortie de la croyance religieuse, mais une transformation générale de l'organisation du monde humain et social par rupture avec la forme que lui communiquait la religion.

On ne passe pas de l'ombre à la lumière tous les quatre matins. Est-ce une « Révélation démocratique » qui se produit au XVIIIe siècle dans le sillage des philosophes ?

Toute la difficulté, avec la démocratie, est qu'elle est un mouvement dont le point de départ se laisse mal discerner et dont on a toujours tort de croire qu'il est terminé. Quel est le moment démocratique ? On peut considérer que la révolution américaine et la révolution française représentent dans leur gémellité une conjonction significative. Mais, une fois qu'on a repéré un commencement, à quel moment a-t-on la forme aboutie et pleine ? C'est tout aussi difficile à déterminer. D'où mon scepticisme à l'égard de la fin de l'Histoire. Nous ne sommes pas au bout de l'histoire de la démocratie, il s'en faut de beaucoup.

Ce monde d'avant, structuré par la religion, vous le caractérisez par « l'hétéronomie », c'est-à-dire, très schématiquement, par l'existence d'une différence radicale entre l'humain et le divin.

Les sociétés humaines ont besoin, pour exister, d'un principe d'unité capable de les faire tenir ensemble. Dans les sociétés anciennes, c'est la religion qui permettait de réaliser cette unité sous forme spirituelle et charnelle. J'ai une formule pour résumer ce régime : l'union des hommes entre eux dans l'union avec un pouvoir qui les unit à l'invisible.

Vous dites aussi que « c'est la dépendance envers l'Autre qui produit de l'Un ». Mais ces sociétés « unifiées » sont très inégalitaires...

L'hétéronomie suppose en effet, non seulement une forme de pouvoir particulière, qui incarne à la fois l'unité de la collectivité et l'unité avec ce qui la domine, mais aussi des rapports sociaux spécifiques ou aux antipodes de ce que nous connaissons : c'est la différence entre les êtres qui les tient ensemble. C'est parce qu'ils sont inégaux, intégrés à des hiérarchies, que les individus forment une collectivité.

En basculant dans « l'autonomie », dans un univers dont elle détient les clés, l'humanité invente donc un autre principe de gouvernement ?

Ce qui est à l'oeuvre depuis cinq siècles est l'inversion, terme pour terme, de la logique qui a gouverné l'espèce humaine depuis qu'on la connaît, au point que la condition humaine elle-même a été bouleversée. Cette transformation a emprunté trois canaux. Et, en effet, le premier est le politique, avec l'apparition de cet objet bizarre que l'on appelle l'Etat moderne : non plus une transcendance incarnée dans des individus qui commandent mais un pouvoir abstrait. L'ancien pouvoir royal était une machine à lier le ciel et la terre. L'Etat est une machine à les délier et à construire un système de pouvoir désincarné qui est l'instrument par lequel la communauté humaine se gouverne en fonction de ses seules raisons. Et de la Raison.

Mais cet Etat abstrait n'est pas nécessairement démocratique. En France, il s'est d'ailleurs déployé avec la monarchie absolue...

L'ironie de l'histoire est que cet Etat absolu produit ce qui va le détruire et qu'on pourrait appeler l'individu absolu. C'est la deuxième révolution de l'autonomie : alors qu'on avait toujours pensé que la société précède l'individu, émerge alors un nouveau principe de droit selon lequel il n'y a au départ que des individus. De sorte que, pour créer un lien entre les individus, il faut commencer par les délier. Cette formule des droits de l'homme fonde une conception de l'ordre légitime dans les sociétés humaines. Elle modifie radicalement la formule de tout régime politique mais elle est également un levier extraordinaire de bouleversement des rapports sociaux, à commencer par les rapports entre hommes et femmes. Ce qui rend cet individualisme imparable est qu'il passe d'abord par le droit.

Pour vous, l'autonomie et donc la démocratie sont filles de l'Histoire ?

C'est peut-être le point le plus difficile à saisir, et c'est le plus déterminant, car il modifie le rythme de nos existences à tous. Nous avons vécu le basculement de l'autorité du passé vers l'autorité de l'avenir : c'est ce qu'on appelle l'Histoire. L'erreur est de croire que cela ne concerne que le rapport au passé. Or, dans la condition historique, ce qui compte en priorité est ce que l'on fait de l'avenir. L'Histoire, c'est la production du nouveau. L'important n'est pas que quelques érudits déterrent des chroniques du VIIIe siècle (bien que cela fasse partie du tout), mais que l'industrie, le capitalisme, l'économie soient les instruments de cette action en direction de l'avenir.

L'Histoire, c'est aussi le programme du monothéisme...

Il est vrai que le judaïsme a inventé une religion orientée vers l'avenir. Mais cet avenir reste dominé par la perspective d'un accomplissement final suspendu à la volonté divine. L'avenir monothéiste est le comble de l'hétéronomie. L'Histoire, c'est l'antireligion : c'est ce que nous faisons nous-mêmes.

Mais quand l'Histoire cauchemarde, elle se souvient du passé religieux de l'humanité. Vous-même analysez les totalitarismes du XXe siècle comme des « religions séculières ».

Le XXe siècle est une période de transition. Et ces périodes accouchent de mélanges parfois très bizarres. La religion séculière communiste est le fait d'athées fervents qui veulent pendre le dernier curé avec les boyaux de la dernière bonne soeur ; ils sont radicalement antireligieux, veulent de bonne foi une société totalement autonome et pensent en avoir les moyens. Sauf qu'ils sont pris de façon totalement inconsciente dans un moule religieux qui leur fait reproduire à l'intérieur du monde séculier l'organisation religieuse des sociétés anciennes. C'est ce mélange de deux orientations historiques contraires qui confère son caractère monstrueux au système totalitaire.

L'Occident n'a-t-il pas trouvé avec le marché une nouvelle religion séculière, comme le pense Dany-Robert Dufour ?

Non. Un libéral peut être fanatique, mais il produit en permanence une société qui dément le zèle même qu'il y investit.

Vous affirmez que nous vivons le stade ultime de la sortie de la religion. Encore faudrait-il le faire savoir aux musulmans, bouddhistes...

Evidemment, le parachèvement de la sortie de la religion concerne d'abord l'Occident. Il se trouve qu'entre-temps nous avons embarqué dans notre affaire le reste du monde, c'est-à-dire des sociétés et des cultures qui n'étaient pas préparées à l'aventure et qui sont secouées d'importance. Je ne cherche pas du tout à minimiser ce phénomène. L'organisation religieuse de l'humanité, c'est 99 % de l'Histoire. Qu'il y ait des rémanences, des fanatismes, des habitus religieux à l'oeuvre à l'intérieur du champ idéologique contemporain n'a rien d'étonnant. Pour autant, il n'est plus possible de proposer une forme de communauté humaine qui ait une structure religieuse. L'idée que le pouvoir est désigné d'en haut par on ne sait quelle magie ne passe plus nulle part. Même en République islamique d'Iran, on pense qu'il est préférable que les gens votent.

Si nous vivons, comme vous le postulez, la deuxième crise de croissance de la démocratie libérale, comment pouvez-vous être sûr qu'elle ne fera pas le lit de nouveaux totalitarismes ?

Les camarades du Komintern avaient à leur disposition une société où ils pouvaient fabriquer du pouvoir, de la hiérarchie, de l'appartenance collective, tels qu'ils existaient par le passé. Une telle société n'existe plus. L'écrasement de l'individu par une collectivité qui lui demande tout n'est plus imaginable. Derrière les convulsions apocalyptiques, la vraie révolution du XXe siècle est que nous avons découvert le moyen de faire tenir les sociétés ensemble autrement que par la religion ou par les croyances des gens.

C'est votre désaccord avec Régis Debray.

C'est là notre discussion. Lui pense que nous sommes dans un état pathologique et transitoire et que seule la croyance peut faire marcher la boutique. Je ne nie pas que notre démocratie d'athées se porterait mieux si elle avait plus de fidèles, mais je prétends que nous avons trouvé au XXe siècle une formule inédite de cohésion des sociétés par le politique. L'unité politique s'est substituée à l'unité religieuse, la première ayant l'immense avantage de ne pas exiger une mobilisation des gens. C'est l'aboutissement de cette forme extraordinaire qu'est l'Etat-nation.

Mais l'Etat-nation a été un principe mobilisateur - pensons aux soldats de Valmy...

En effet, l'Etat-nation est passé dans son histoire par le patriotisme, le nationalisme et des enthousiasmes plus ou moins sanguinaires. Mais son génie est de constituer une forme de collectivité qui contient les individus à l'intérieur d'un ensemble sans faire appel à une communauté de convictions. Pour Marx, le politique appartenait à la superstructure, comme le religieux, c'est ce qui venait d'en haut pour rassembler les individus. Aujourd'hui, à l'inverse, le politique, c'est l'infrastructure, ce qui est en bas. Mais enlevez l'Etat-nation, et vous verrez ce qu'il restera du marché, y compris mondial : des mafias qui s'entre-tuent.

Si l'Etat-nation nous protège contre les mafias, nous sommes plutôt ingrats. Car il n'a jamais été autant décrié !

A partir du moment où le politique n'est plus qu'une infrastructure, on ne le voit plus et on ne le respecte plus. L'Etat n'est plus un vénérable surmoi collectif, mais un prestataire de services qu'on trouve trop cher. La nation connaît un destin comparable. Les gens sont plus que jamais enfermés dans leurs identités nationales, mais pas sur un mode agressif, sur celui de l'évidence tranquille. Comme leur identité collective va de soi, ils ne la voient plus. Notre monde prétendument cosmopolite est peuplé de provinciaux enfermés dans leurs identités locales qui se croient citoyens du monde parce qu'ils peuvent s'appuyer sur une machine puissante dont ils ne mesurent jamais ce qu'elle leur apporte. Le climat d'irréalité propre à l'Europe vient du fait que nos sociétés ne savent pas sur quoi elles reposent et ce qui leur permet de fonctionner.

En somme, si la démocratie est en crise, c'est parce qu'elle a gagné. A l'image de ces animaux qui se dévorent eux-mêmes, serait-elle sans cesse menacée par ses propres principes ?

Il faut reprendre le fil des trois composantes. Nous vivons la radicalisation de la transformation commencée il y a cinq siècles. Nous avons assisté simultanément à un approfondissement du politique avec le passage d'un Etat « surmoïque » à un Etat fonctionnel, à une radicalisation de l'orientation historique se manifestant dans un déchaînement futuriste dont le premier effet est de nous interdire toute visibilité sur le lendemain, et enfin à une radicalisation du droit et de l'individualisme. Seulement, le principe selon lequel « il n'y a que des individus » entre en collision avec la nécessité de former des communautés cohérentes et avec la nécessité de gouverner ces communautés. Le pouvoir devient obscène. On désigne des gouvernants avec joie, à la condition qu'ils s'engagent à ne pas gouverner.

Le triomphe du droit ne menace pas seulement le politique. Peut-on penser l'avenir dans le monde de l'individu roi ? N'est-ce pas le royaume de l'« hic et nunc » ?

L'un des ferments majeurs de la crise de notre culture est l'effacement de la volonté des individus de perpétuer ce à quoi ils croyaient, ce à quoi ils tenaient. Nos sociétés sont profondément atteintes dans leur capacité de continuation.

Dans le système que vous décrivez et que l'on pourrait qualifier d'« hyper-démocratie », il n'est nullement nécessaire de faire appel aux vertus humaines de base. Croyez-vous à l'existence d'une « main invisible » de la démocratie ?

C'est l'utopie démocratique, la croyance en un mécanisme de la vie sociale qui marcherait tout seul et qui permettrait effectivement de se passer de toute qualité humaine. Mais un monde intégralement libéral serait impraticable. Nous vivons dans des sociétés d'individus, mais les individus ont besoin d'autre chose que de droits. A commencer par des relations vivables avec leurs semblables. Les êtres spontanément incivils, manipulateurs, calculateurs, consommateurs que nous voyons se multiplier autour de nous expriment en même temps une demande touchante et naïve d'être traités humainement. Sans le savoir, ils veulent autre chose que ce qu'ils font. La contradiction n'est pas tenable. Je crois à la force des rapports entre êtres humains.

Ne seriez-vous pas, cher Marcel Gauchet, exagérément optimiste ?

A court terme et même à moyen terme, il n'y a guère de raison d'être optimiste. Pour le long terme, il faut se rappeler qu'aucune mutation génétique ne nous a transformés en idiots congénitaux. Cette histoire dure depuis suffisamment longtemps pour se poursuivre. Il y a un puissant génie de la création historique dont nous avons hérité. Elle finira par nous obliger malgré nous. Personne ne peut se résigner durablement à ne rien comprendre au monde qui l'entoure et à ne pas pouvoir agir sur lui. Le mariage de l'impuissance absolue avec la liberté totale est invivable.

« L'avènement de la démocratie », de Marcel Gauchet. Tome 1 : « La révolution moderne » (Gallimard, 206 pages, 18,50 E). Tome 2 : « La crise du libéralisme » (Gallimard, 310 pages, 21,50 E). A paraître en 2008, les tome 3 (« A l'épreuve des totalitarismes ») et tome 4 (« Le Nouveau Monde »).

Marcel Gauchet

 

1946 : naissance à Poilley (Manche).

Depuis 1980 : rédacteur en chef du « Débat » (avec P. Nora et K. Pomian).

1980 : « La pratique de l'esprit humain » (avec Gladys Swain, réédition Gallimard, collection « Tel », 2007).

1985 : « Le désenchantement du monde » (Gallimard).

Depuis 1989 : directeur d'études à l'EHESS.

2005 : « La condition politique » (Gallimard, collection « Tel »).

 

08/11/2007 - Propos recueillis par Élisabeth Lévy - © Le Point - N°1834