Il y a, selon moi, deux approches de la notion
d’actualité :
Le présent : les
événements d’ordre privé ou collectifs qui se
déroulent au jour le jour, pendant que nous
vivons
Le « présent » présenté au
plus grand nombre. Le produit quotidien des
medias, résultat du travail des journalistes ou
des chroniqueurs de presse. La vie quotidienne
de la société regardée et relatée à travers un
prisme où le critère esthétique n’est pas de
mise.
Les faits et leurs
problématiques étant hiérarchisés en fonction de
critères idéologiques et marchands, qui
concourent à déterminer « l’air du temps »
Idéologiques parce que
traduisant une représentation conservatrice de
l’ordre de notre société et du monde (qui
contrôle la presse ?) Les actualités obéissent à
un format, diffusé au moyen d’une grammaire
codée : une grève, sera d’abord une prise en
otage de la population, le terrorisme ne sera
que l’action des forces du mal contre celles
du bien ( en général, les pays occidentaux) les
déviances sociales ou les catastrophes liées à
la pauvreté seront mises en exergue pour
convoquer la charité ou le travail social, qui
ne sont que dépolitisation l’engagement social
et l’humanitarisme qui n’est que dépolitisation
de la solidarité des peuples.
En ce sens, la fonction de l’actualité est
essentiellement politique.
Marchands, parce que
les médias cherchent avant tout à gagner de
l’audience, de la même façon que l’hypermarché
veut attirer le chaland. Il ne s’agit pas
d’établir une table critique, mais d’orchestrer
l’émotion publique et surtout de conditionner
des réflexes de consommateurs massifs et
passifs.
Le résultat est qu’il n’y
a presque plus de place pour le jugement
personnel : l’instance de légitimation
devient le « on », le sondage, le chiffre, le
nombre : tout homme politique ne vaut que par sa
côte dans les sondages, toute musique ne vaut
que par sa résonnance, toute œuvre ne vaut que
par sa couverture médiatique…
En ce sens, l’actualité en tant que pain
quotidien de « la société du spectacle et de la
surconsommation» pourrait chasser le théâtre.
Car le théâtre reste
un lieu de parole, de pensée, de
lettres, d’exploration de l’âme,
de l’histoire. où l’on apprend, où
l’on rencontre l’autre- où dès lors qu’on
approche le fond de sa propre humanité, on est
déjà l’autre homme.
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Puisque la fonction de
l’actualité est politique, mon point de vue sur
l’actualité est politique. Est-ce cela qui
nourrit pour autant mon travail théâtral ?
Tout d’abord, l’actualité (ou les actualités) et
le théâtre ne mesurent pas le temps avec les
mêmes outils : Il faut quelques minutes ou
quelques heures pour écrire une dépêche ou une
chronique de presse quotidienne ou hebdomadaire.
Il faut des années d’observation, de
mûrissement, d’introspection et d’innombrables
brouillons pour finaliser une pièce
Mon théâtre se nourrit de mon expérience, de
tout ce qui m’émeut et m’enchante en ce monde :
du présent comme du passé. Il y a la
connaissance de mes semblables. Il y a aussi des
rêves. Mon matériau (si je puis dire) c’est
l’humanité, mais à partir de l’homme qui se
trouve à portée du geste et du regard. En
Guadeloupe. A commencer par le plus intime de
tous : moi-même.
Et qui suis-je ?
Je suis un guadeloupéen, je participe de la même
tragédie que tous les miens : nourri avec le
lait maternel d’une culture afro-caribéenne,
mais ayant passé toute une vie avec la culture
coloniale française a mes trousses. Avec
l’impossibilité totale de fuir sans me
retourner.
J’ai marronné quand même, avec d’autres.
Mais ce n’est pas
seulement marronner qui compte, il faut aussi
savoir d’où l’on marronne. On marronne de
l’habitation, réelle ou symbolique, mais aussi
du Nègre que l’homme africain est devenu pour
réinvestir son humanité. On se libère à la fois
du Blanc et du Nègre, s’il faut devenir un homme
libre
Par conséquent, l’engagement sur le terrain
politique encombre ma biographie, Ma ligne
directrice fut de demeurer fidèle à certaines
idées auxquelles je crois profondément : le
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le
désir d’une société de juste répartition des
richesses, d’égalité sociale et de liberté de
pensée.
Ma principale activité militante fut, cependant,
l’écriture, d’abord en tant que journaliste
polémiste « officiel » du mouvement et, peu à
peu, en tant que chroniqueur, poète, auteur de
chansons.
C’est à partir de là que
s’est forgée la conviction que l’artiste ne
devait pas écrire sous la dictée des appareils
politiques. Plus généralement, l’artiste
doit pouvoir accomplir son art en toute
impunité, dans les conditions nécessaires à
l’exercice libre de son talent.
A propos de liberté :
A l’heure des débats statutaires, nos pays
(Martinique, Guadeloupe, Guyane) devraient
élever la notion de liberté. Il faut se
libérer de la liberté de l’esclave (liberté
individuelle, physique) pour accéder à une
notion qui relève de la politique, parce que
relevant de la liberté de penser et d’inventer.
Depuis une vingtaine
d’années, je remplis le rôle de militant sans
parti. C’est en tant que tel que reste
politiquement engagé. Mes liens d’amitié et de
solidarité active avec tout ce que la Guadeloupe
contient d’anticolonialistes sont notoires, mais
tout cela est bien distinct de mon engagement
artistique (voire même journalistique), qui
ne s’oblige jamais à être « gentil » avec mes
camarades.
Au nom du théâtre, de
l’écriture artistique en général, il y a des
actions à poser. On peut les décider en fonction
de l’actualité : telle dénonciation ou tel
conflit social ou politique. De ce point de vue,
il faut suivre l’actualité avec attention, mais
sans perdre de vue la nécessité artistique,
qui demeure première.
La pratique du théâtre peut procéder à la fois
d’un engagement social ou politique profond et
d’une esthétique forte. Il s’agit, en effet, de
participer à l’histoire de son temps, mais sans
se soumettre à sa médiocrité, sans l’enfermer
dans l’isolat d’un territoire. Car, de là où
l’on vit, l’art théâtral ouvre un chemin qui
permet à chacun d’avoir prise sur le monde des
hommes.
Je suis politiquement engagé, en tant que tel
j’appartiens à une histoire et une terre,
Je suis un artiste engagé, en tant que tel
j’appartiens au monde.
La Guadeloupe est ma richesse, le monde est mon
trésor et c’est lui que je cherche quand je
parle de nous
Pour que l’artiste tue le militant, il
faudrait que le monde n’intéresse pas la
Guadeloupe. Or tout le combat de la Guadeloupe
consiste à vouloir exister dans le monde, lui
faire entendre sa petite musique d’humanité
singulière.
C’est ainsi que mon art
théâtral rejoint l’actualité politique, voire la
politique tout court. Non parce que j’écris
forcément des pièces politiques, mais parce que
j’écris des pièces politiquement.