François
d'Assise militant de la paix
: déconstruction d'un mythe

Tous
les médiévistes ne peuvent
jouir du splendide isolement
d'une discipline austère, à
l'abri de la demande sociale
et des débats mémoriels.
Ainsi les spécialistes des
croisades, fréquemment
sommés de se prononcer sur
l'historicité de la
confrontation entre l'Orient
et l'Occident. Certains
refusent de répondre :
établir un lien généalogique
entre le djihad médiéval et
le terrorisme, ou entre les
croisés d'hier et les
impérialistes d'aujourd'hui,
c'est déjà céder sur
l'essentiel, puisque tous
les fanatiques de la
confrontation armée ont en
commun le recours à une
histoire jugée inéluctable.
Auteur de travaux
consacrés à la façon dont
l'imaginaire de l'islam
s'est construit au sein de
l'Europe médiévale, John
Tolan réplique dans son
nouveau livre, Le Saint
chez le Sultan, à un
autre usage de l'histoire,
apparemment mieux
intentionné, mais tout aussi
falsificateur. Celui qui
consiste à chercher dans le
Moyen Age des exemples
édifiants de coexistence
pacifique et de tolérance
entre Islam et Occident
chrétien.
En voici un, sans doute
le plus fascinant. En
septembre 1219, François
d'Assise s'est rendu en
Terre sainte. Les croisés
étaient alors ensablés
devant la ville de Damiette,
que le sultan d'Egypte Malik
Al-Kâmil défendait avec
succès. Le saint passa les
lignes ennemies pour parler
au sultan. Cherchait-il le
martyre, ou pensait-il
pouvoir obtenir, par la
force de sa prédication, la
conversion de l'infidèle ?
Il n'obtint en tout cas ni
l'un ni l'autre, et
rejoignit sans encombre le
camp des croisés.
Sa mission n'eut aucune
conséquence sur ce que l'on
appellera plus tard la
cinquième croisade. Les
sources arabes n'en disent
pas un mot : en quoi la
visite fugace de cette sorte
de soufi chrétien pouvait-il
faire événement ? En
Occident, au contraire, la
rencontre entre François et
Malik Al-Kâmil est la source
d'un flot ininterrompu de
textes et d'images, de 1220
à nos jours. John Tolan y
traque les distorsions de la
mémoire d'un événement, dont
la singularité s'efface à
mesure qu'on le considère
comme emblématique d'une
confrontation qui le
dépasse.
Que voit-on dans ce
miroir brisé ? Certainement
pas le reflet de la
rencontre de Damiette, mais
un portrait en mouvement
" des peurs et des espoirs
que suscite la rencontre
entre l'Europe chrétienne et
l'Orient musulman ".
Tolan doit pourtant
l'admettre : c'est moins
l'image de l'autre que le
souci de soi-même qui
détermine les
interprétations de la
rencontre. Si l'histoire du
voyage de François est un
enjeu de mémoire, c'est
d'abord parce qu'il met à
l'épreuve le gouvernement de
l'ordre franciscain.
Pour Thomas de Celano,
premier hagiographe de
François, rien ne peut le
faire fléchir à Damiette, ni
les coups qu'il reçoit des
sbires du sultan ni les
cadeaux dont ce dernier le
couvre pour le tenter et le
corrompre. Car c'est la "
grande soif de martyre "
qui attire François auprès
du sultan. Et si Dieu lui a
refusé cette grâce, écrit
Bonaventure, c'est parce
qu'il lui réservait une
gloire toute spéciale :
celle des stigmates,
exprimant dans sa chair le
feu intérieur qui le
consume. Voilà pourquoi la
Legenda Maior de
Bonaventure invente un
épisode décisif dans la
rencontre de Damiette :
François aurait proposé au
sultan de se jeter au feu
pour lui prouver la véracité
de sa foi, faisant vaciller
la conviction religieuse de
Malik Al-Kâmil.
L'épreuve du feu impose
une dimension dramatique à
la scène, dont Tolan décrit
l'exaspération du XVe au
XVIIe siècle, au fur et à
mesure que l'angoisse du
péril turc se confond avec
les dangers de l'hérésie
protestante. Après la
déroute des Ottomans devant
les remparts de Vienne en
1683, la pression se relâche
: les Lumières mêlent dans
la même moquerie jésuites et
franciscains, et pour
Voltaire, la rencontre de
Damiette met en scène la
confrontation entre le
fanatisme de l'Europe
chrétienne et la tolérance
du successeur de Saladin.
Telle n'est pas la
moindre surprise du livre :
le souvenir de la rencontre
de Damiette est travaillé
par la mémoire politique du
franciscanisme depuis le
XIIIe siècle, mais les
manipulations mémorielles
qu'il a subies depuis deux
siècles sont bien plus
considérables que celles des
auteurs médiévaux. Si le
récit d'un saint François
prodiguant les lumières de
la raison et de la foi à un
islam obtus mais subjugué
pouvait, au XIXe siècle,
conforter l'entreprise
missionnaire de
colonisation, c'est une
contre-mémoire de
l'événement qui triomphe
aujourd'hui : François
serait venu à Damiette en
militant de la paix, pour
arrêter la croisade et
rétablir le dialogue entre
les cultures. Son audace
naïve rachèterait les fautes
de l'Occident.
C'est fort de cette
certitude que Jean Paul II
choisit en 1986 la ville
d'Assise pour organiser les
premières journées mondiales
de prière pour la paix - et
si le cardinal Joseph
Ratzinger bouda alors ses
bruyantes manifestations d'oecuménisme,
il n'en exalta pas moins,
quelques semaines après les
attentats du 11-Septembre,
la figure d'un François
héros de la réconciliation
entre les civilisations.
L'idée que la rencontre
de 1219 ait pu être une "
mission pour la paix
" ne se cantonne pas à
l'Eglise : elle se retrouve
chez des écrivains (Julien
Green), des essayistes
engagés (Albert Jacquard),
des historiens (Chiara
Frugoni). La vision d'un
François pacifiste est, à
n'en pas douter, infiniment
plus sympathique que celle
des nouveaux croisés et des
djihadistes ; elle n'en est
pas mieux fondée
historiquement. Pas plus que
pour la littérature, on ne
fait d'histoire avec de bons
sentiments. Tout à son
travail de déconstruction,
John Tolan ne fait pas de
sentiment. Mais il a écrit
un vrai et beau livre
d'histoire.
Patrick Boucheron