Le
français lutte pour garder
sa place dans le monde

27/04/06
Le
nombre de francophones dans le monde
a augmenté en fonction de la
croissance démographique. Mais
la langue de Dan Brown, Madonna ou
Steven Spielberg est en pleine expansionLe
nombre de francophones dans le monde
a augmenté en fonction de la
croissance démographique. Mais
la langue de Dan Brown, Madonna ou
Steven Spielberg est en pleine expansion
Le
23 mars, lors d'une réunion
à Bruxelles du Conseil européen,
Jacques Chirac et l'ensemble de la
délégation française
quittaient brusquement la salle. A
la tribune, Ernest-Antoine Seillière,
président de l'Union des industries
de la Communauté européenne
et ancien patron du Medef, avait choisi
de s'exprimer en anglais. " La
langue de l'entreprise ", avait-il
indiqué. M. Chirac reprit sa
place à la fin du discours.
La presse étrangère
ironisa. " Ce n'est pas une question
d'humeur, c'est une question politique
", répliqua un officiel
français, cité par l'agence
Reuters, invoquant la nécessité
de défendre la diversité
linguistique au sein des institutions
européennes.
C'est
que là comme ailleurs, le français
souffre. La multiplication des déplacements,
le développement des échanges,
l'explosion des industries de communication
ont dopé la pratique de l'anglais.
Des tribunes de conférence
internationale aux bancs des écoles,
des studios de télévision
aux publications commerciales ou scientifiques,
la langue de Shakespeare - ou plutôt
de Dan Brown, Madonna et Steven Spielberg
- impose son hégémonie.
Avec
175 millions de personnes officiellement
recensées par l'Organisation
internationale de la francophonie
(OIF), le nombre de francophones augmente.
Mais cette croissance traduit avant
tout celle de la population, notamment
en Afrique. Dans certains pays, comme
le Gabon, le Cameroun ou le Maroc,
le français conserve sa place,
voire l'améliore. En revanche,
il recule au Congo, en Centrafrique
ou au Tchad. Plus grave, il baisse
sévèrement dans tous
les pays européens. Enfin,
il s'effondre au Vietnam et au Cambodge.
Face
à ce déclin, la France
tente de réagir. Elle a victorieusement
soutenu, en octobre, à l'Unesco,
la résolution sur la diversité
culturelle. Elle plaide en faveur
du bilinguisme en Afrique et de l'apprentissage
précoce de plusieurs langues
en Europe. Elle essaie enfin de conserver
les positions institutionnelles héritées
d'une époque où, des
arts à la technique, la pratique
du français semblait naturelle
aux élites de la planète.
Pour dresser un bilan, nous avons
choisi d'éclairer trois domaines.
DIPLOMATIE
: LE FRANÇAIS MALMENÉ
DANS LES INSTITUTIONS INTERNATIONALES
De source diplomatique française,
on le reconnaît volontiers,
le français est en " situation
difficile " dans les institutions
internationales, où il figure
pourtant souvent comme langue officielle.
Au sein de l'ONU, sur les 63 pays
de l'OIF - qu'ils soient membres,
membres associés ou observateurs
- seule une vingtaine utilise le français.
Les autres, surtout des pays arabes,
optent pour leur langue nationale,
ou bien l'anglais.
"
On demande à des pays d'Europe
centrale et orientale, comme la Pologne
ou la Roumanie, où l'intérêt
pour le français est pourtant
grand, de ne pas trop déraper
vers l'anglais à l'ONU ",
dit une source officielle à
Paris. Souvent, les coûts et
les délais induits par la traduction
sont avancés pour émettre
des documents en anglais, ou bien
intervenir en anglais lors de débats.
" A l'ONU, à un niveau
élevé, le français
tient bien sa place de langue officielle,
au côté de l'anglais,
observe un connaisseur, mais dans
la bureaucratie et dans les structures
des tribunaux internationaux, on entend
: "La traduction ça coûte
cher", et les gens fonctionnent
en anglais. "
Au
sein de la Commission de Bruxelles,
l'élargissement de l'Europe
à l'Est en 2004 a entraîné
un recul de l'usage du français.
L'anglais est privilégié
pour l'économie ou le commerce.
Pour défendre le français,
l'OIF a lancé depuis 2001 un
programme de formation linguistique
pour fonctionnaires européens
en provenance des nouveaux Etats membres.
A ce jour, 9 000 personnes en ont
bénéficié.
Un
autre programme, qui a débuté
voici deux ans, vise à aider
des pays francophones du groupe Asie-Caraïbes-Pacifique
(ACP) à mener leurs négociations
au sein de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC). De même,
des formations ont été
mises en place, et des crédits
débloqués, pour l'usage
du français au sein de l'Organisation
de l'union africaine (OUA) et de la
Communauté économique
des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao).
" Les budgets sont en augmentation,
mais la bataille reste difficile ",
constate-t-on au sein de l'Organisation
de la francophonie. " Bien que
42 % du personnel de l'OMC soient
issus de pays de l'OIF, l'utilisation
de l'anglais est largement majoritaire
en son sein ", a relevé
en 2004 un rapport du secrétaire
général de l'OIF.
ENSEIGNEMENT
: L'ESPOIR DE L'APPRENTISSAGE PRÉCOCE
Les chiffres restent encore confidentiels.
Mais au Haut Conseil de la francophonie
(HCF), où l'on vient d'en achever
la synthèse, le verdict est
sans nuance : " mauvais ".
Un coup d'oeil rapide témoigne
pourtant d'une augmentation de 28
% du nombre d'élèves
apprenant le - ou en - français
: 75 millions en 1994, 96 millions
en 2002.
La
réalité est plus sombre.
La croissance jusqu'ici continue s'est
arrêtée en 2000. L'Afrique
et le Proche-Orient, qui rassemblent
54 % des élèves francophones,
ont vu ceux-ci augmenter de 60 % en
huit ans. Mais cela reflète
à peine la croissance de la
scolarisation. " L'arabisation
au Moyen-Orient et la progression
de l'enseignement en langue locale
et en anglais dans tout le continent
sont les phénomènes
dominants ", explique-t-on au
Haut Conseil. Le français s'est
développé dans les pays
anglophones, comme le Nigeria, la
Tanzanie ou le Kenya, ou dans les
ex-colonies portugaises comme le Mozambique
et l'Angola. L'effet est attribué
aux contacts accrus avec les pays
francophones voisins. Mais un mouvement
analogue, et autrement plus important,
s'est imposé dans le pré
carré français, où
l'anglais a accompli des percées
spectaculaires.
C'est
en Europe que la situation est qualifiée
de " réellement préoccupante
". Un quart des élèves
apprenant le français ont disparu
au cours des deux dernières
années, passant de 36 à
28 millions. " Partout où
le système n'impose l'apprentissage
que d'une seule langue, le français
disparaît ", précise
le HCF. Une observation à rapprocher
de la situation française où
l'allemand première langue
est en chute libre.
Même
les pays réputés francophones
sont touchés. En Roumanie,
le français résiste
dans les campagnes, mais il a été
supplanté par l'anglais dans
les villes. " Le niveau des élèves
reste très élevé,
se félicite Mariana Perisanu,
professeur à l'académie
des études économiques
de Bucarest et à l'Institut
français. Mais c'est parce
que les élèves apprennent
une deuxième langue étrangère
dès 10 ans et que là,
ils choisissent souvent le français.
"
En
Pologne, l'effondrement de l'apprentissage
du russe depuis 1989 a profité
à l'anglais et à l'allemand.
La mondialisation pour l'une, la proximité
géographique pour l'autre expliquent
le phénomène. Mais Janina
Zielinska, président de l'association
des professeurs de français
en Pologne, étend les responsabilités.
" Cette langue a la réputation
d'être difficile et peu utile.
On l'apprend pour le plaisir, ce qui
peut sembler masochiste. Les enseignants
n'ont pas toujours envie de casser
cette image qui est assez valorisante
pour eux. "
SCIENCES
: LES CHERCHEURS PRIVILÉGIENT
L'ANGLAIS
" Dans les années 1980,
le bulletin du Muséum avait
refusé un de mes articles parce
qu'il était rédigé
en anglais ", se souvient Philippe
Bouchet, directeur de l'unité
de taxonomie au Muséum national
d'histoire naturelle (MNHN). "
Les choses ont complètement
changé : 70 % à 80 %
de ce que nous publions est en anglais,
assorti de résumés en
français ", précise
M. Bouchet, également directeur
scientifique des publications du Muséum.
Cet infléchissement devrait
se traduire, fin 2006, par une reconnaissance
internationale. Certaines revues du
Muséum seront prises en compte
par l'Institute for Scientific Information,
un organisme américain qui
établit des notations aux journaux
scientifiques (l'impact factor) suivant
le nombre de citations que recueillent
les articles qui y sont publiés.
Les revues de l'Académie des
sciences ont vu leur impact factor
s'améliorer depuis qu'elles
publient des articles en anglais,
note Jean-Yves Chapron, responsable
administratif des publications. Mais,
observe-t-il, " les scientifiques
n'ont pas attendu l'Académie
pour comprendre que la langue de travail
est l'anglais ".
Les
chercheurs savent que leur évolution
de carrière dépend en
partie de l'impact factor des revues
dans lesquelles ils publient. Or celles-ci
sont souvent anglo-saxonnes, la britannique
Nature et l'américaine Science
étant les plus convoitées.
Les
mathématiques, du fait de l'éminence
de l'école française,
ont longtemps fait exception, certaines
revues anglo-saxonnes acceptant même
des articles en français. Mais
à présent, la majorité
des mathématiciens francophones
publient aussi en anglais. Les sciences
humaines et sociales (SHS) sont moins
anglophiles. Sur les quelque 193 périodiques
du domaine soutenus en 2002 par le
CNRS, bien peu portent un titre anglais.
Leur impact international s'en ressent,
comme l'a montré une étude
publiée en mai 2004 dans la
lettre du département SHS du
CNRS. Dans un éditorial ravageur,
le linguiste Jean-Marie Hombert, alors
directeur du département, appelait
ses collègues à diminuer
le nombre des revues pour en faire
émerger de rang international,
à se tourner vers l'édition
électronique et à ne
pas négliger l'anglais. Sinon,
notait-il, " on a trop facilement
raison tout seul, dans son coin de
l'Hexagone, aux yeux des quelques
dizaines de lecteurs sur lesquels
on a eu la chance de tomber ! "
Nathaniel
Herzberg, Hervé Morin et Natalie
Nougayrède