Fragments d’une
enfance saintoise,
Récit.
Raymond JOYEUX, Editions
« Les Ateliers de la Lucarne »,
Terre de Haut, 2009.
Raymond JOYEUX n’est pas un inconnu.
Il écrit et publie des recueils de
poésies[i],
depuis plus de vingt ans. Le
« Récit » qu’il publie aujourd’hui
s’inscrit dans la lignée des
« récits de vie », inaugurés aux
Antilles en 1950 par Joseph ZOBEL,
avec La rue Casse-Nègres.
Roman autobiographique, ZOBEL y
racontait la vie de la Martinique
rurale de son enfance. Raymond
JOYEUX, nous raconte à son tour son
enfance saintoise, après Coulée
d’Or d’Ernest PEPIN et Le
Cœur à rire et à pleurer de
Maryse Condé en 1999, et après Tu
c’est l’enfance de Daniel
MAXIMIN en 2004, pour la
Guadeloupe. Ce récit fait le
pendant en quelque sorte de
l’enfance marie-galantaise que Max
PIPPON a brossé avec Le Dernier
matin en 2000. Pourquoi une
telle abondance de ce type de récit
dans nos îles ?
Les « récits de vie » relèvent d’un
genre littéraire autobiographique,
les Confessions, dont les
racines anciennes remontent à
SAINT-AUGUSTIN, et qu’à illustré J-J
ROUSSEAU. Mais, s’ils disent le MOI
d’un écrivain, ils le font à travers
une « création » littéraire dans
laquelle l’imagination joue un rôle
non négligeable. La part
d’authenticité et celle de la
fiction sont toujours difficiles à
démêler. En dépit de l’affichage
d’une tendance ethnographique visant
à rendre compte de la culture d’une
communauté, celle des Saintois, nous
nous demanderons en quoi ces
Fragments d’une enfance saintoise
restent une « fiction de
l’enfance ». Une enfance qui a été
reconstruite à partir de fragments,
et donc réinterprétée.
Le public auquel semble s’adresser
ce récit s’affiche dès la
présentation de l’objet livre à
travers son petit format, sa
minceur, sa lisibilité, et surtout
son découpage en 27 chapitres très
courts, illustrés par de charmants
petits culs de lampes. Il s’adresse
à un public de jeunes lecteurs, bien
que pris en charge par un
narrateur-auteur adulte qui cherche
à faire remonter de sa mémoire des
souvenirs anciens, pour les sauver
de l’oubli. La suite chronologique
de ces souvenirs, qui débutent en
1947 et s’arrêtent à la fin des
vacances de 1953, atteste d’une mise
en forme. Un « pacte
d’authenticité » s’affiche à travers
les précisions fournies, que ce soit
celles des dates ou celles des noms
propres et des lieux. Certaines
personnes connues citées, comme
Alain FOIX ou Marcel de
SAINT-FRANCOIS, servent même de
garants, comme le font les noms
précis des maîtres et maîtresses que
le petit Raymond eut durant son
parcours à l’école primaire.
L’auteur insiste, « les images
que j’ai gardées sont peu
nombreuses, mais très précises ».
Il va même jusqu’à citer, à un
moment donné, sa source
d’information : le petit carnet de
son père qui note le 3 mars 1951,
l’arrivée de la Jeanne d’Arc,
« un samedi, avec vent d’ouest toute
la semaine ». Le tremblement de
terre et le cyclone Charly,
pour 1952, jouent le même rôle. On
note aussi le souci d’ancrer ces
souvenirs personnels, qui sont
autant de petites scènes, dans un
contexte plus large, familial ou
collectif. Ainsi le premier
souvenir, celui d’une blessure au
pied, a-t-il lieu l’année de la mort
du grand père. Cette ouverture sur
une blessure, en admettant qu’elle
soit authentique, relève du choix et
revêt un caractère symbolique. La
clôture du récit s’effectue sur une
autre blessure, avec le départ de
l’enfant quittant son île pour aller
au collège, sur « le continent ».
Dès ce premier chapitre, les
conditions, difficiles, de la vie
sur l’île sont évoquées. Sans
médecin, c’est le père qui « décroche,
avec une lame de rasoir
l’hameçon » enfoncé dans le pied
et qui « taillade la chair à vif ».
L’hygiène laisse à désirer, par
manque d’eau et faute de toilettes.
L’ingéniosité des enfants tente de
compenser, de façon astucieuse mais
inefficace, l’absence de gomme et de
colle. Et si les jeux d’enfants
d’alors, tout comme leurs goûters,
nous semblent rustiques, les mamans
savaient autrefois confectionner de
merveilleux berlingots, dont
l’auteur nous donne, à travers un
texte explicatif, le secret de leur
fabrication. Fils et petit fil de
pêcheur, l’enfant évoque avec
respect le canot de son grand père,
Maryclo, véritable personnage
utilisé par les dissidents pour se
rendre clandestinement à la
Dominique. Il connait, pour l’avoir
observée, la technique de la pêche à
la senne et se félicitera plus tard
de savoir même confectionner filets
et éperviers. De fait,
l’environnement de l’enfant, c’est
d’abord les nombreux membres de sa
famille, ses voisins, le Père
Offredo, le curé de la paroisse et
ses camarades de classe, dont
Christian CASSIN à qui l’ouvrage est
en partie dédié. A l’école,
l’enseignement dispensé reste encore
proche de ce qu’il était à l’époque
coloniale. Les chants patriotiques
alternent avec les refrains bretons
et les récitations françaises,
l’usage du créole étant interdit en
classe. Quant aux pratiques
pédagogiques, elles s’appuient sur
des châtiments corporels aussi
divers que raffinés, qui ne font
d’ailleurs que doubler l’ordinaire
des pratiques familiales. Raymond
JOYEUX ne semble éprouver aucune
nostalgie particulière pour la perte
de cet univers sévère que seule
l’arrivée de la Jeanne d’Arc
métamorphosait. Le chapitre qui lui
est consacré est d’ailleurs le plus
long.
Tout en rendant compte du mode de
vie des Saintois dans les années
50, les chapitres sont conçus
autour d’anecdotes piquantes,
rendant compte du regard tendrement
amusé, mais distancé, que l’auteur
porte sur son enfance. Des liens
subtils relient chaque fin de
chapitre au début du chapitre
suivant. La drôlerie équilibre les
« malheurs » de l’enfant et
certaines intrusions d’auteur, dont
les intentions didactiques sont
parfois un peu trop visibles. Cette
drôlerie peut se limiter à un
sourire amusé, devant le petit
casque colonial blanc dont la maman
affuble l’enfant pour aller au
collège. Parfois, le « bêtisier »
peut aussi mettre en scène un
événement, comme celui de la remise
des Prix, qui s’achève sur un gag,
la chute du Maire, lors du défilé
des « petits soldats ». Cette mise
en scène exclue, presque totalement,
les dialogues. Mais l’enfant d’alors
était-il autorisé à prendre la
parole ? La narration se déroule,
donnant parfois lieu à de véritables
« exercices de style », tels le
portrait pittoresque de M.
DESVARIEUX, ou encore la description
du paysage après le tremblement de
terre. De façon récurrente,
l’écriture semble souvent s’exercer
à l’imitation d’auteurs. PROUST est
explicitement convié à propos de
l’odeur de l’eau de toilettes de M.
DESVARIEUX que l’auteur est capable
de retrouver immédiatement.
Ailleurs, CAMUS et Les voyages de
Gulliver sont également cités.
Le plus souvent, la complicité avec
le lecteur reste discrète. Ainsi, le
Père Huitric, qui va accueillir
l’enfant à Blanchet, conclut
l’entrevue en adressant à la mère
une phrase, « Nous ferons de lui
un homme », inspirée de KIPLING.
ROUSSEAU avait souffert de
l’accusation du vol d’un ruban, le
petit Raymond est injustement accusé
de celui d’une règle. Et comme
Charles BOVARY moqué par ses
camarades, il est lui aussi
ridiculisé lorsqu’un élève ajoute un
« e » malicieux à son prénom. Et
certaines envolées lyriques, comme
celle qui clôt le récit, ne sont pas
sans évoquer, toutes proportions
gardées, la prose de CHATEAUBRIAND.
Néanmoins, la tonalité reste
majoritairement réaliste et la
poésie, à laquelle la magnifique
couverture semblait nous ouvrir,
reste comme bridée.
Si l’auteur adulte se laisse aller à
certains commentaires, le « moi »
enfant se livre peu. Certes, il est
fait état de son goût précoce pour
la poésie, puis pour des lectures,
« récits d’aventure » imaginaires ou
témoignages de navigateurs. Il se
montre également sensible, éprouvant
un véritable attachement pour ses
tourterelles, et se révolte
intérieurement contre l’injustice,
gardant à plusieurs reprises le
souvenir cuisant des humiliations
subies. Mais, par-dessus tout, il
semble éprouver un goût très vif
pour de libres « robinsonnades », au
contact de la nature. Et, adulte,
l’éducation qu’il semble appeler de
ses vœux semble directement inspirée
des théories de ROUSSEAU, tirant
profit de l’environnement des
enfants et des événements imprévus
qui peuvent survenir. Dans
l’ensemble, le récit se fait plus
descriptif et explicatif
qu’introspectif. L’écriture ne rend
que rarement compte de la sensualité
et de sa sensibilité de l’enfant sur
lequel nous aimerions, finalement,
en savoir un peu plus.
Au final, quelle qualité littéraire
attribuer à ce récit ?
Modeste, celui-ci se
présente comme un ouvrage relevant
de la littérature de jeunesse.
Accessible, drôle et évoquant des
situations que tout enfant a pu
connaître, il sera lu agréablement.
On peut toutefois lui reconnaître
d’autres ambitions. S’il s’inscrit
bien dans un genre, celui des récits
de vie, déjà abondamment illustré
par les plus grands de nos écrivains
guadeloupéens contemporains, il est
le premier récit à évoquer l’enfance
d’un petit saintois. Et à le faire
sans nostalgie du passé, refusant de
présenter « les Saintes
d’autrefois » comme un paradis. Ceci
est clairement dès l’épigraphe de
Jacques LACARRIERE : « Le paradis
ne peut être nulle part ailleurs que
là où nous serons un jour capables
de l’édifier ». Le paradis est
bien à construire et le récit
suggère quelques pistes à cet effet.
A commencer par l’ouverture à la
culture de l’Autre, celle du
Saintois, parfois encore victime de
préjugés relatifs à sa « prétendue
arriération mentale ». Enfant, sa
réussite scolaire donnait au petit
Raymond, qui n’en tirait aucune
vanité, le sentiment d’avoir à
« porter l’honneur des Saintes ».
Adulte, l’écriture de ses
Fragments poursuit le même
objectif. Conscient d’une
évolution irréversible qui conduit à
une uniformisation des cultures et
des modes de vie, l’écrivain tente,
par la mémoire, de remettre bout à
bout des « fragment(s) survivant
d’une vie disparue sans laisser de
trace [ii]».
La sienne. Mais aussi, avec elle,
celle d’une communauté en passe de
perdre son identité. Il s’agit donc
bien d’un combat avec le Temps. Et,
comme il est Poète, Raymond JOYEUX
s’efforce de compenser l’aspect
parfois un peu trop ethnologique de
son entreprise, au moyen d’une
littérarité obtenue sous l’effet
des références littéraires. Ses
fragments sont donc à placer sous le
signe d’une esthétique, celle de la
perte. D’une succession de pertes
qui débute par celle du grand père,
est suivie par celle des
tourterelles, puis par celle de ses
rêves d’enfant, puis enfin par celle
de ses camarades et de son île
lorsqu’il la quitte. Et
parallèlement, nous pouvons lire le
travail entrepris pour redonner vie
à ces disparitions, par la mémoire,
par l’imagination créatrice et par
l’écriture. D’où aussi, sans que
l’auteur s’inscrive pour autant dans
une quelconque « école » de la
créolité, cette langue métissée
qu’il utilise, mêlant au français de
l’école, le « français de France »,
la langue de la rue et de la maison
qu’il revalorise et sauve de l’oubli
du même coup : l’école privée est
ainsi appelée école payée,
les enfants de chœur les clergés
et la cage à oiseau la caloge.
Ce faisant, Raymond JOYEUX ne
réussit-il pas à éviter la coupure
qui serait certainement la plus
douloureuse, l’incommunicabilité de
l’enfant sauvage, devenu professeur
lettré puis écrivain reconnu, avec
sa communauté d’origine ? Entre la
coupure avec son pays natal et la
prison que celui-ci risque de
constituer, Raymond JOYEUX rêve d’un
monde à venir…
« Tourterelle éblouie des
sous-bois odorants de mon île, je
m’imaginais tantôt
injuste- ment prisonnier d’une cage
tant de fois parcourus sans retour,
tantôt libre comme le vent, déjouant
les pièges que deux chenapans, dans
un autre monde, tendaient
inconscients et cruels, à de frêles
créatures innocentes.»
Scarlett JESUS,
IA-IPR de Lettres,
Abymes, le 18 juin
2009.
I -
Poèmes de
l’Archipel,
1986 ; Hivernage,
1988 réédité
en 1995 et
2006 ; Domaine
privé
maritime,
2004 ; Sécheresse,
2008.
II
- Marcel
PROUST, A
la recherche
du temps
perdu,
t. XII, p.
103.