La Mort du Colibri Madère
Roman
Claude-Michel PRIVAT
L’Harmattan

par Fernand Tiburce
FORTUNE, écrivain
Le premier
contact avec Claude-Michel
Privat eut lieu sur les hauteurs
du Carbet, au lieu-dit Morne aux
boeufs, chez un ami commun en
vacances au Pays, et qui m’avait
déjà présenté l’ouvrage dans son
appartement parisien. Il est
toujours agréable de mettre un
visage sur celui qui a été
habité par l’écriture, de la
première idée à la conclusion
d’un livre, de celui qui a été
tourmenté par la première page
qui n’en finit pas d’aboutir,
qui a été désespéré par le stylo
qui n’avance plus, alors qu’il y
a tant à dire, mais comment ?
Car ce jour-là, rien ne va, les
mots ne s’emboîtent pas les uns
aux autres pour faire apparaître
le miracle attendu du lecteur.
Il est agréable de rencontrer
celui qui a maintenant peur de
cette œuvre qui ne lui
appartient plus et qui va être
l’objet de toutes les attentions
favorables, comme défavorables,
l’objet de critiques,
d’approbation,
d’émerveillement. Ou alors qui
subira une indifférence
courtoise ou agacée.
Le
problème de la première œuvre
est celui aussi de l’anonymat.
C’est encore la question du
lectorat et par la suite la
fidélisation puis
l’accroissement de ce lectorat
qui aura été agréablement
surpris par le style, par le
fond, par la personnalité aussi
de l’auteur.
Dans ce
Pays-nôtre, où la culture de
l’écrit a progressé de façon
considérable et où la lecture
n’est plus une découverte, dans
ce pays où les lecteurs ont
acquis des goûts littéraire et
ont leurs préférences, il n’est
pas aisé de surgir dans le
paysage des auteurs connus,
surtout dans notre
Pays-Martinique qui a produit
des écrivains de renommée
internationale.
Il n‘est
pas non plus aisé d’oser faire
irruption sur la scène du livre,
quand on ne se rattache à aucune
école particulière d’écriture.
J’ai
ressenti tout cela dans le peu
de mots échangés avec
Claude-Michel Privat, presque
les bras baissés, renonçant à
défendre son oeuvre, lui, comme
il me l’a dit, simple
instituteur. J‘aurais dû lui
répondre : comme tant d’autres
instituteurs avant lui,
romanciers et poètes de talent
reconnus par notre Communauté
antillaise.
Cette
frustration est compréhensible,
car la sincérité et la vérité
contenues dans sa propre pawol
livrée aux quatre vents, livrée
à la chance ou au hasard des
rencontres, ont été le moteur
puissant, l’aiguillon acéré de
l’inspiration et des certitudes.
Deux questions aux réponses
anciennes et multiples se
projettent tout naturellement
dans sa réflexion : qu’est-ce
que la littérature? Qu’est-ce
que la critique ?
Ecrire,
c’est réécrire à sa manière,
avec sa sensibilité, avec les
sentiments et la morale de son
temps ce qui a déjà été écrit et
réécrit depuis des milliers
d’année : l’amour, la haine, les
hiérarchies, le pouvoir avec la
dictature ou la démocratie, la
vie, la mort, la complexité de
la société, la liberté, la
jalousie, l’Histoire humaine et
ses ruses, etc…
C’est
pourquoi, l’acte d’écrire vous
engage personnellement, car
revoir le monde, refaire une
lecture des relations humaines,
refaire une analyse critique de
l’Histoire après tant d’autres,
c’est s’impliquer, prendre
partie, mais aussi ajouter à la
pensée universelle, un si petit
peu soit-il, qui nous fasse
avancer vers le mieux.
La critique est une relecture
parfois une réécriture du livre,
une autre prise de sens dans une
autre conscience, un risque de
trahison ou de malentendu aussi.
Elieshi LEMA, une auteur de
Tanzanie écrit, à propos des
mots, dans son magnifique roman
« Terre aride, une histoire
d’amour », que je viens de
traduire : « Les mots ne
vieillissent pas comme les gens.
L’épreuve du temps n’affaiblit
pas l’esprit qui les habite. Ils
continuent de vivre, au pire,
écartés pour leur désuétude, au
mieux, considérés pour les
vérités qu’ils portent encore.
L’esprit des mots ne change
qu’avec le subtil renouvellement
de sens que nous leur donnons,
sans cesse, à chaque lecture ».
C’est
pourquoi, Claude-Michel Privat,
il ne faut pas renoncer à
écrire, il ne faut pas délaisser
ou maudire la plume qui reste en
l’air, car notre pawol
antillaise est encore neuve et
nous avons à dire au Monde, qui
nous sommes et comment nous
voulons partager et défendre,
encore et toujours, les grands
idéaux qui maintiennent vaille
que vaille l’Homme debout dans
les tempêtes actuelles.
Et c’est
parce que je milite pour ces
idéaux, que j’ai aimé le livre
de Claude-Michel Privat.
Il
commence comme un conte, se
continue comme un essai
historique, se poursuit sur
l'analyse politico-écomico-culturo-sociale
du monde actuel et se termine
enfin sur une philosophie du
partage de la pensée multiple.
Dépasser l'universalité, pour
accéder à la diversalité. Ce
n'est pas un ouvrage facile à
lire, pour qui ne s'intéresse
qu'à la surface des choses et se
laisse bercer par le
ronronnement quotidien du
matérialisme dékatcheur
d'âmes. Pas facile non
plus, car l'Histoire n'y est pas
donnée comme un fil tendu,
linéaire, tout droit, mais comme
une pelotte mal ficelée et
difficile à démêler, car mal
enroulée au départ et sur
laquelle il faut revenir parfois
pour mieux aller de l'avant.
J'y vois
plusieurs niveaux de langage, de
l'amertume parfois, de la colère
souvent, de l'espoir peut-être
et une utopie féconde,
assurément.
Nous avons
déjà dans le bestiaire
littéraire antillais, le compère
lapin, tout récemment avec
Mauvois, la mangouste et nous
voici, observant et écoutant un
Colibri, vif, rapide, espiègle,
savant, analyste, économiste,
sociologue, politologue et
philosophe.
Dans une
intervention qui date déjà,
j’avais pensé qu’il serait
intéressant d’essayer d’imaginer
le contenu d’un livre, avec un
fort risque d’erreur, à partir
de son titre. Et je m’étais
essayé sur l’oeuvre du poète
Guadeloupéen, mais bien
Martiniquais d’adoption, Henri
Corbin.
Colibri
bleu vert, comme a dit Césaire
Qui fit un
long voyage depuis Madère
Colibri et
Madère, union mystérieuse,
Mort et
Colibri, accordailles insensées,
puisque
Colibri défie toutes les lois de
la nature,
Colibri
est symbole même de la vie
en
mouvement en tous les points
cardinaux.
Ce titre
donc est déjà une énigme.
I –
Qu’est-ce donc que ce Colibri :
Pour
l’ornithologue canadien, Robert
Morin (in encyclopedia
universalis), les
colibris
ou
oiseaux-mouches
sont dans l'ordre des
apodiformes
avec les martinets et les
engoulevents avec lesquels ils
ont une certaine similitude dont
leur état de torpeur. D'autres
leur attribuent un ordre
particulier celui des
Trochiliformes.
Ce mot nous provient du grec «Trochilos»
signifiant petit oiseau tandis
que l'appellation de «colibri
»serait d'origine caraïbe
On en
dénombre
319 espèces-
Le plus petit colibri vit à
Cubanetv pèse 2 grammes, le
Colibri d'Helen.
Les colibris se
caractérisent par
une taille de 6-20 cm.
Le battement de leurs ailes qui
atteint
80 battements d'ailes par
seconde pour un déplacement
régulier
d'avant en arrière, peut
atteindre
200 battements par seconde pour
un vol en plongée
ce qui fait de lui l'oiseau aux
battements d'ailes le plus
rapide. Leurs coloris chatoyants
égayent nos cours et les
protègent puisque
la coloration de leur plumage
s'associe de très près aux
couleurs des plantes qu'ils
visitent.
Une vie de famille peu
élaborée :
Polygame, après
l'accouplement le mâle retourne
dans son territoire et
s'accouple à d'autres femelles
pendant que sa dernière conquête
commencera à nicher. On ne peut
encore déterminer avec précision
si les femelles se laissent
accoupler par plusieurs mâles.
Les femelles procèdent seules à
l'éducation des petits
Le colibri serait peu bavard. En
réalité nous ne l’entendons pas,
car son appareil vocal est
simple en comparaison de celui
de nos oiseaux chanteurs.
En dépit de cet appareil peu
développé, on sait que
certains colibris des tropiques
émettent des chants élaborés.
Ce sont des oiseaux migrateurs,
capables
d'effectuer un vol migratoire de
1 000 km sans arrêt avec une
réserve de graisse de 2 g soit
une masse corporelle
additionnelle égale à son propre
poids. Le temps de parcours est
estimé à 26 heures
Ces
oiseaux se sont merveilleusement
adaptés à la rigueur du climat.
Lorsque les nuits deviennent
très fraîches et que leur
réserve d'énergie s'avère
insuffisante,
la température de leur corps
s'abaisse de quelques degrés.
A ce stade
de notre recherche, bous savons
donc que le colibri a les
caractéristiques suivantes :
-
plusieurs espèces et mesure
entre 6 et 20 cm.
- C’est un
grand voyageur-migrant qui
s’adapte aux différents climats.
- Le mâle
est polygame, mais la femelle ne
s’accouple qu’à un seul mâle
- c’est la
femelle qui s’occupe des petits,
exclusivement
- il est
querelleur
- il sait
se camoufler et s’adapte aux
diverses plantes qu’il fréquente
- il est
peu bavard et son chant est
inaudible pour l’homme.
Ces
caractéristiques physiques et
morphologiques de l’ornithologie
ne suffisaient pas et je suis
donc allé chercher la place du
Colibri dans l’imaginaire des
peuples et j’ai trouvé que chez
les INCAS :
Le dieu
du Soleil et de la Guerre chez
les Aztèques se nomme
Huitzilopochtli ou
Uitzilopochtili (de huitzilin,
oiseau-mouche ou colibri, et
opochtli, gauche). Pour eux,
les guerriers se réincarnaient
sous la forme d'oiseaux-mouches,
et le Sud représentait le côté
gauche du monde. Huitzilopochtli
était généralement représenté
sous l'apparence d'un
oiseau-mouche ou d'un guerrier
portant une armure et un casque
de plumes de colibri. Chez les
Aztèques, les âmes des guerriers
morts redescendent sur terre
sous forme de colibris ou de
papillons.
Dans la
tradition des Mayas,
l’Oiseau-mouche est lié au
Soleil noir et au Cinquième
Monde.
Dans un mythe des Indiens Hopi,
le colibri apparaît comme un
héros intercesseur qui sauve
l’humanité de la famine en
intervenant auprès du dieu de la
germination et de la croissance.
Pour les Indiens Tukano de
Colombie, le colibri ou
oiseau-mouche, qui est censé
coïter avec les fleurs
représente la virilité radieuse.
On le nomme au Brésil, l’oiseau
« baise-fleur » (passaro beija-flor)
Voilà donc éclairé sur le héros
mort de ce roman.
Le
Colibri, avec ses qualités et
ses défauts sera présent auprès
des hommes pour les aider à
accéder à la beauté du monde, à
la concorde et à la paix.
II -
La structure et la forme de ce
roman :
Ce
roman met en action un village,
le Carbet avec ses habitants de
toutes hiérarchies et classes
sociales, savants ou ignorants,
croyants ou athées perturbés par
la mort du Colibri madère,
oiseau fétiche du village.
Autour des
personnages principaux comme
Ti-Renée, Man-Jeanne et ceux que
vais vous faire connaître plus
tard, se déroule le train train
quotidien, s’entend le quotidien
d’un village de pêcheurs tout au
long d’une histoire qui chavire
le paysage, bouleverse la vie,
apporte du changement que nul ne
peut vraiment maîtriser, mais
sur lequel la pawol tâchera
d’apporter des explications.
Et il faut
fouiller l’histoire de ce pays,
l’histoire de la colonisation,
l’histoire du monde l’histoire
contemporaine pour approcher le
problème et poser les éléments
du débat.
Mais il
fait essayer de résister à la
chute et au diktat de ceux qui
nous entraînent dans la fin du
monde en réfléchissant à demain
et à une nouvelle répartition du
bonheur et des richesses que
l’on gaspille.
Et je
n’oublierai pas l’enchantement
de la poésie. Car cette prose
souvent rude, qui s’écorche sur
une réalité douloureuse parfois,
est survolée par la poésie (6
poèmes, p 30, p 35, p 97, p 107,
p 115, p 124) qui ponctue une
situation, assène des vérités,
élève la pensée, l’égaye parfois
soulage un peu l’âme ou
aiguillonne les hommes vers plus
de vigilance.
A ces
trois facettes du livre, il y a
un langage différent :
- Pour
la première partie, comme je
l’ai dit, on a l’impression
d’assister au début d’un conte
merveilleux :
- un petit
oiseau zizitata, sympathique,
ami du village qui meurt soudain
sur un drap blanc posé sur un
tray et qui tire un cri horrifié
de Ti-Renée, qui ne veut pas
être tenue pour responsable de
sa mort..
- le
village en émoi à cause de cette
mort qui semble mystérieuse.
- la peur
du grand quimboiseur Kako,
lui-même, devant l’événement (p
20 – « non non, sé pa pou
mwen ! Pas pour moi ». Il
faut comprendre trop, fort pour
moi.
- le poids
et la sagesse de la parole d’un
vieux corps, Missié René, qui
veut trouver le sens de cette
mort pour apaiser le village : -
p 21 : le vieux comprit…sans
complément d’objet direct, c’est
une idée, une essence à laquelle
il a accès, le Vieux a compris
immédiatement à la seule vue
du Colibri mort, qu’il y aurait
lieu d’approfondir, à fouiller
avant de dire la parole attendue
de tous et qui soulagerait,
libérerait le village.
Intéressant de noter (page 23)
que Missié René exige de chacun
une grande probité, un grand
respect de soi-même et d’autrui
pour que la réflexion porte
mieux ses fruits. Comme une
rédemption, comme si chacun
ayant racheté ses péchés,
l’esprit de l’homme pourrait
mieux naviguer dans ce mystère
de la mort du Colibri madère et
trouver la voie de la paix
intérieure et de la sérénité
pour tous.
- la
nécessité de prendre du recul
(on passe de 3 jours à 3 mois)
pour mieux comprendre le raison
de cette mort et son sens caché
- la
palabre sous un antique manguier
qui réunit 3 vieux sages,
Albani, Loriol, Richol autour du
doyen, autour de celui qui sait
les choses et la vie, les choses
de la mort, autour de Missié
René.
- La mort
de ce Colibri madère qui envahit
jusqu’aux consciences et exige
que chacun fasse la balance
entre le bien qu’il a prodigué
ou le mal qu’il a causé autour
de lui, comme si un châtiment
terrible allait dévaster la
commune et les gens.
- La
présence constante de ce Colibri
mort que chacun voit rôder
partout. Quel sort a-t-il été
jeté sur la Commune ou sur
quelqu’un et qui rejaillit sur
tous. ? Quel quimbois ? page
21.– Puis les gens s’en
allèrent en parlant à voix
basse. Peut-être que cela
annonçait quelque chose de bon,
ou peut-être quelque chose de
mal, mais en partant chacun
pensait plus au mal qu’au bien
et essayait de se
déculpabiliser ».l
Voici donc
le merveilleux rapidement
résumé. On est déjà dans une
ambiance particulière que
révèlent les esprits et les
inquiétudes dans l’attente de la
parole des sages.
Mais
l’ambiance, c’est aussi le
village :
Le Carbet
en tan lontan, depuis l’éruption
de la Montagne Pelée avec son
exode. Depuis les dégâts du
cyclone Lenny. La description
des quartiers du bas, du coin,
d’en haut ; l’activité de pêche
ou agricole, les petits carnets
dans les 3 boutiques où l’on
pouvait lire, p 8 « Crédit
est mort, assassiné par les
mauvais payeurs »), les jeux
simples et gais des enfants
espiègles ( p 9 monter des
lignes, confectionner des
casiers pour la pêche, faire des
sennes avec les maîtres
senneurs, Kanti, Ti-Jojo,
Léonce, Coq). Un village
somme toute bien tranquille,
dans son train train quotidien
et agité périodiquement par le
rythme de ses fêtes civiles ou
religieuses. (p 7 : La vie se
déroulait, immuable, sur le
sable noir…Rien de saillant,
avait coutume de dire le
Vieux…). Mais un village, si
petit soit-il avec ses
hiérarchies sociales dans la vie
de tous les jours, comme dans
l’église où les bancs étaient
réservés.(p 8, on faisait la
différence entre « les
manmailles du Coin et les gens
du bourg). p 29 : « plus
on s’élevait, plus les maisons
étaient cossues et les parent ne
voulaient pas qu’on se
mélange ».
Claude-Michel Privat n’hésite
pas non plus à mettre en exergue
nos faiblesses profondément
ancrées,depuis l’esclavage face
à la couleur de notre peau, face
à des refus de nous-même : « p
15 : ici plus on échappe à la
race, plus on est beau. Man
doudou était une femme moitié
échappée coolie et moitié
caraïbe.
Il y a
aussi les bonnes odeurs de
cuisine comme magistralement
évoqué page 58, où l’auteur nous
met l’eau à la bouche avec
la préparation, par une
cuisinière triomphante (je
cite l’auteur) de coulirous,
maquereaux et balarous frits.
Ces odeurs caractéristiques de
friture avaient raison de la
palabre sans fin des Vieux dont
l’estomac se réveillait
soudain : les belles paroles ne
remplissent le ventre que de
vent, souriait marraine
Ti-Renée, satisfaite.
- La
langue est presque parler local,
les paysages, les situations,
les surprises, les remarques,
les craintes, les interrogations
sont dites dans une langue du
quotidien du peuple
martiniquais. Bien entendu des
créolismes parcourent le texte
ou des mots créoles sont
carrément intégrés. Non pas pour
leur saveur, non pas pour faire
roots, non pour s’identifier à
une école d’écriture, mais parce
que c’est tout simplement comme
cela. Les créolisations, les
mots créoles viennent tout
naturellement, trouvent leur
place tout naturellement sans
que l’on pense que l’auteur
veuille faire un effet de style
ou souscrive à une mode. Quand
ils arrivent, ils arrivent à
point nommé, attendus déjà,
inévitables pour ponctuer une
situation, pour faire vrai, pour
identifier un personnage qui ne
peut que s’exprimer à ce moment
précis que comme ça ! Le style
est rond, apaisé, tranquille et
rend bien l’atmosphère de ce
petit village en tan lontan.
Voici
glanées ça et là quelques
expressions créoles :
-
page
8, pour expliquer la
discipline dans
l’éducation : on
n’échappait pas au
« serrage » (entre
guillemets) des parents ;
-
p 18 –
pour penser au lendemain :
‘sa ou jété pa mépri ou ka
ramassé li par le besoin »
-
p 20
-pour assurer l’autorité du
Vieux : - sa ki ka pasé là ?
-
p38 –
l’exaspération : « yo ja
lass chaché, sa yo ka chaché
anko a ! »
-
p 72 –
pour dire une vérité forte,
sur un ton de commandement
et sans peur d’être
contredit : »sé lékol ou ka
fè, alé fè l’ékol-ou ! »
-
p 94
-pour bien être dans la peau
du personnage et nous faire
venir le sourire aux lèvres
dans le contexte : « soti la
pôu yo pa vann ou ! ».
-
pour
nous faire entendre ce dont
nous avons souvent été le
témoin à l’arrivée du
canot . Le pêcheur ne peut
le dire autrement : « Pa
touché sa ! Sé mwen ka
séparé ! »
-
pour
s’assurer d’un secret dans
la solidarité des gens de
mer : « sa ki fèt an lanmè,
pa ka rakonté atè ! »
Mais quand
on lit, en bon français, la peur
d’être coupable, p 93 : «Mon
Dieu, pourvu qu’il ne pense pas
que c’est elle qui a raconté ses
affaires ». p 93, « elle ne
comprenait pas ce que tout ça
venait chercher là », p 93
encore, « il n’y avait pas de
passer la main ! », ou p 106,
« bonne nuit compère », p 117 «
ils ont marché sur l’odeur du
canard, p 125 « des paroles
étaient tombées, p 126 « le
bain était trop « obidjoul, p 71
entre nous les nègres, fiche
qu’il y avait des injustices, (p
107) maintenant, c’était hacher
et couper, (p 94 –il avait un
lot de linge à mettre !, en
français dans le texte, oui,
mais on reste bien ancré dans
notre créole et surtout,
pardonnez-moi, quand on lit p
94, s’agissant du sexe d’une
femme : la grosseur de son
matériel.
Les
personnages
Il faut
maintenant parler des
personnages mis progressivement
en scène et chacun avec sa
fonction bien précise pour nous
faire avancer vers des sujets
plus graves ;
D’abord les poteaux- mitan
On entre
d’abord dans l’univers de
personnes qui ont l’expérience
de la vie dans tout ce qu’elle a
de beau ou cruel. C’est d’abord
celles qui sont la mémoire des
lieux et des existences :
- Man
Doudou- mère de Ti-Renée, épouse
de Missié René. Une longue vie
de misère et de droiture après
un parcours sous les cendres de
la Montagne qui lui dona les
premières leçons de la vie.
Perclue, malade, p 15, « rien
ne se faisait pourtant sans
elle. Elle régentait tout. P 17,
Elle pouvait tout permettre,
mais il ne fallait jamais trahir
sa confiance, elle voulait que
l’on soit toujours fier de ce
que l’on faisait. ». C’est
l’exemple même du courage, de la
détermination et de la
générosité.
-
Ti-Renée, sans enfants, fille de
man doudou, qui l’a eue avant de
rencontrer Missié René. Déçue
par la vie, l’amour et le
mariage. P17, « un jour,
l’homme fâché avait levé la main
sur elle. Il ne l’avait pas
frappée, mais terrorisée, elle
était revenue chez sa mère ».
Elle semble avoir peur de
son ombre. L’avenir ne semble
pas l’intéresser outre mesure.
Ceuillir la beauté de chaque
jour, sortir du pétrin de chaque
jour lui suffisent. Elle est
effrayée par toute pensée qui
bousculerait ses tranquilles
certitudes. Mais aimable,
serviable, docile, très proche
de Missié René. Elle adore
prendre, en cachette,
connaissance des écrits de
Missié René, tout en ayant peur
de ce qu’elle lit ou découvre.
- Missié
René. Le vieux corps du village
qui a fait 14/18. Celui qui a
parcouru le monde, qui a exercé
des fonctions d’autorité, qui a
lu, qui a une bibliothèque, qui
écrit chaque jour l’essentiel de
ce qui s’est dit sous le
manguier, rehaussé en Sénat. ( p
25 : Missié rené était un
érudit,il aimait écrire et il
était passionné de lecture).
C’est l’Homme majuscule, qui
tout en étant avec les siens,
s’élève quelque peu au dessus du
lot –dans une sorte de
complicité naturelle, cependant.
Il est le fédérateur, le
conciliateur, le coordinateur.
Il est un centre et il est la pawol
qui dit les choses. C’est le
grand sage. Le passeur de
connaissances et d’espérances
qui voit et qui voit loin, au
sens du troisième oeil, celui de
la conscience. Il est au milieu
de trois hommes qui sont comme
les 3 angles d’un triangle.
Trois hommes qui sans broncher,
se rendront à son invitation à
réfléchir sous le manguier tous
les jours. Missié René a un fils
en France, Lucien qui, à cause
de sa couleur, pense-t-on, n’a
pas eu le grade de général dans
l’armée française.
- D’abord
Albini, marin pêcheur, matelot
de Missié René, celui qui « nageait
les avirons ». Il est
perturbé par le départ de son
fils en France : p 61 :Que
dieu le protège, priait-il
souvent. Il se désole que ce
fils a été obligé de quitter la
France, où il subit la
discrimination, pour s’installer
en Argentine où il réussit
brillamment, mais au risque
d’oublier le Pays-Martinique et
son Carbet natal. Albani fera le
voyage d’Argentine.
- Ensuite
Loriol, qui s’était une fois
perdu en mer, une expérience
humaine de la peur qui vous
habite pour la vie. Loriol,
l’inquiet, le regardant, l’homme
réservé, peu loquace ; celui qui
maugrée. Loriol blessé au plus
profond de lui-même par nos
propres turpitudes (p 71/72):
notre subtile ou brutale
auto-ségrégation en fonction de
la graduation de la couleur de
peau. Cette volonté d’éclaircir
la race avec des filles moins
noires; les petits chefs locaux
condescendants qu’il faut
supporter; notre sensibilité ou
notre orgueil à fleur de peau
qui nous fait sortir le coutelas
pour un regard ou une place de
parking (73). Loriol, celui qui
pense qu’il faut balayer d’abord
devant sa porte avant de faire
la révolution chez les autres »
p 73. Albani qui décortique la
mondialisation, dans un poème
d’une rare gravité. (p 107)
- Enfin ,
Richol qui ne comprend pas que
nous vivions sur un mode
mimétique d’imitation permanente
de ce qui s’impose de
l’extérieur et qui n’est pas
forcément bon. Richol qui
constate avec regrets que les
jeunes veulent tout tout de
suite. Richol qui se plaint que
les maîtres d’école n’ont plus
droit à la parole, ni face aux
enfants encore moins aux parents
qui défendent leurs rejetons
contre toute autorité, qui
sanctionne ou qui donne une
direction à suivre, dans la
discipline. ( p 74). Richol qui
trouve que les femmes prennent
trop de place dans la société,
elles sont trop arrogantes
(74). Les filles qui viennent en
mini-jupe à l’église (p 90) ;
les belles qui enfilent leur
pantalon sans culotte et se
tâtent les fesses en disant :
« pas une trace »(90).
Richol qui ne met pas tout sur
le dos des jeunes, et ne
comprend pas non plus que des
adultes aussi perdent la tête.
Richol effrayé et qui doute de
nous-mêmes.
Tous ses
hommes réunis autour de Missié
René ont comme lui une vraie
connaissance du passé et du
présent et sont disponibles pour
aborder les difficultés et les
embûches de l’avenir. Avec le
Colibri Madère, ils vont revenir
sur une longue histoire des
hommes, sur notre propre
histoire martiniquaise, sur le
désordre du monde.
III
- L’Etat du Monde
- Quand
Claude-Michel se fait historien,
le style change, le ton est plus
agressif, il est en colère dans
un résumé remarquable de notre
histoire et de l’histoire du
monde. La plume est sèche,
rapide, alerte, il ne veut rien
manquer à ce spectacle du monde
qu’il va dérouler devant le
village. Les phrases sont des
canifs. Ils fouillent, dépècent,
accusent, réfutent, récusent.
Claude-Michel Privat accule
l’Histoire à se dire, à se
raconter, tout raconter et à se
découvrir devant nous. Il
commande à l’histoire de dire
ses vérités et ses mensonges.
Le Colibri
Madère a fait le voyage avec
nous depuis l’île de Gorée,
depuis l’île de Madère et a tout
vu, tout pleuré, rien espéré,
mais a tout compris. Tout
compris avant nous, qu’il
regarde depuis si longtemps. Il
a certainement connu Papa
Longoué d’Edouard Glissant,
révélé dans le roman « La
Lézarde ». Il a vu tous ses
efforts pour nous modeler un
mythe d’origine depuis la
déportation d’Afrique. Il nous a
suivi dans ces labyrinthes où
l’on volait nous perdre, ou nous
voulions nous perdre sans
trouver la porte sortie. Il a
cru voir une lueur d’espoir en
1848, mais nous nous sommes
retournés vers le Maître,
contrairement à Haiti, et lui
avons demandé, le 23 Mai 1848 :
« Alors, Maître, qu’est-ce qu’on
fait ? »p 41.
Et
l’histoire n’a pas avancé pour
autant.
Puis Les
Indiens, les Chinois sont venus,
les Caraïbes avaient
depuis longtemps déjà été
décimés et le peu qui restait
s’était soit suicidé, soit enfui
vers la Dominique.
Colibri
voit les efforts que nous
déployons pour construire
quelque chose, il voit aussi nos
divergences, nos propres
turpitudes, nos rancoeurs, nos
jalousies. Il a du mal à se
frayer un chemin droit dans nos
cervelles d’oiseau manipulées,
triturées par des idées
éclairantes, vites écrasée par
des mensonges qui ressemblent à
la vérité.
Colibri
nous voit partir défendre la
patrie dans deux guerres
effroyables qui nous éclairent
un peu mieux sur l’arrogance de
ceux qui voulaient nous
évangéliser et civiliser. Les
différences s’estompent
doucement dans les têtes. Les
différences, croit-il ne sont
pas des contraires.
Longtemps
avant nous Colibri voit que le
Monde va se déchirer et que les
colonies seront toujours des
colonies et que nos intérêts
seront totalement opposés à ceux
des possédants. Colibri voit le
Pays-Martinique tomber, tomber
de plus en plus vers un néant
industriel et agricole.
P 36,
Colibri frappe à la porte du
poète, celui là si fort de sa
négritude : L’assimilation
voulue par Césaire est analysée
avec finesse et l’on croit
comprendre, avec l’exemple
actuel de nos difficultés de
toute sortes (attention aux
miroirs ! l’apparence peut-être
trompeuse : (p 18) « belle
fleur sans odeur », et « robe
propre, culotte sale »),
qu’il y a quelque part une
erreur que recherchent, Colibri,
Missié René et le Sénat.
Il y a
notre longue errance depuis la
campagne, vers le large monde,
via Fort de France. Oui, Colibri
part avec nous en Métropole et
vers de plus vastes horizons
encore et nous passons du
manguier, du palmier, du
cocotier, du tamarinier, au
marronnier ou au baobab. Et
Colibri n’est plus seul, puisqu’
il laisse ses pipiris pour
rejoindre des pigeons, des
moineaux, des canards, des
petits canaris jaunes, des
poulets de bresse, des
tourterelles blondes, des merles
bruns, des coqs en pâte bleu
blanc rouge. Le petites
colibrettes sont en danger
permanent devant des prédateurs
de toutes sortes.
Changer
d’arbre, c’est changer d’horizon
de climat et d’habitat. Passer
d’un arbre à un autre n’est pas
transgresser, n’est pas trahir
ses racines et sa tradition,
mais c’est tenter l’aventure de
la rencontre et du métissage.
C’est vouloir civiliser les
antagonismes, bien qu’il
faille encaisser les
questionnements implicites et
explicites du marronnier et des
autres palmiers…(96)
Et
Colibri, Misié-René et
Claude-Michel Privat vont se
heurter à d’autres fractures du
monde
Il y a un
drame humain terrible qui fait
trembler de rage la plume de
Claude-Michel Privat, c’est
l’exclusion qui a tout juste
précédé le racisme et
l’ostracisme et engendré une
incompréhension totale de ceux
qui étaient partis au péril de
leur vie sauver la Mère-Patrie.
Exclusion d’autant plus
incompréhensibles qu’ils
bénéficiaient sur le papier de
toute la nationalité française
avec les droits et les devoirs.
D’autant plus incompréhensibles
qu’ils allaient en Indochine, à
Madagascar ou en Algérie
combattre pour des causes qui
les dépassaient.
Colibri,
Missié-René, Albani, Loriol,
Richol refaisaient chaque jour
l’histoire, commentaient avec
leurs propres exemples, avec
leur vécu, ou de façon plus
objective, puisque Missié-René
(p 31)faisait chaque soir un
petite synthèse après avoir
décortiqué le sujet du jour…
- Les
seconds rôles importants, des
destins signifiants…
apparaissent comme exemples de
ce qui est avancé pour expliquer
le déséquilibre du monde et la
perte des repères identitaires..
On n’est pas dans la théorie.
- Lucien :
47
Il est le
fils de Missié-René. C’est
l’exemple même de ce qui est
arrivé à beaucoup d’antillais
qui, après avoir rallié Sainte
Lucie ou la Dominique, ont
combattu le nazisme liberticide
pendant la deuxième guerre
mondiale et ont fait souche en
France dans une certaine
tranquillité de voisinage. Il a
fait Saint-Cyr, brillamment,
sera colonel, mais pas général à
cause de sa couleur noire. Sa
femme est antillaise, receveuse
des Poste,s dans un petit
village et ils sont les seuls
colibris à la ronde. P 49 « les
petits colibris se mélangent aux
petits pigeons, l’intégration
est parfaite dans les
marronniers et sous la neige
blanche. Mais on continue à
parler créole à la maison. Le
pays n’est pas oublié, puisqu’on
y retourne en vacances et on s’y
ressource avec bonheur, on y
construit une maison. Et puis on
retourne vers les frimas
lointains avec plaisir, sans un
regret. L’Europe avait raboté
ceux qui ressemblent à Lucien,
le travail les avait façonnés,
empreints de l’image du vécu des
autres . Et le pays natal
n’était plus qu’une image
idéale, juste à garder en
mémoire, pure, pour le souvenir,
pour les jours trop gris.(55)
Les petits
colibris finissaient par faire
nid commun avec les petits
pigeons (50) sur les branches du
gros marronnier où bientôt
chanteraient de petits
oisillons.. La belle époque,
quoi ! C’était avant les années
1965. Avant que la migration
des oiseaux du sud s’est
accélérée. Ils remontaient vers
le nord chercher leur
nourriture.p 51
-
Ginette : (53)- arrive alors que
sous les marronniers, les
petits oisillons étaient
regardés différemment; eux qui
étaient nés en France, se
voyaient maintenant assimilés
aux oiseaux migrateurs du
sud.(51). Ginette, c’est la
ténacité, la volonté sans
faille, le courage entier d’une
femme qui part sans savoir
vraiment où elle va arriver.
Ginette a trimé dans les
hôpitaux et a retenu dans son
cœur le titre du poète, même si
elle n’a pas lu le Cahier du
retour au pays natal. Malgré ses
trois colibris nés sous les
marronniers, elle a pu mettre
des sous de côté pour construire
sa maison là-bas pour la
retraite. Avec Ginette, nous
abordons le drame identitaire de
la deuxième génération qui ne
sait plus en qui croire, qui
tague, fume, s’invente dans une
violence parfois inexpliquée,
des paradis artificiels.
Français, pas Français.
P 56 – « à
la naissance, seul son long bec
différenciait Petit Colibri de
Petit moineau, et ma foi,ayant
entendu siffler moineau depuis
tout petit, il siffalit moineau,
mangeait moineau, s’habillait
moineau, était fier d’être
moineau, c’est moineau qu’il y
a, servez moineau. Et bien
maintenant, c’était bamboula,,
gueule à plateau et Papa ne
trouvait plus de boulot parce
qu’il était colibri.
Le rejet
des plumes bleu blanc rouge
faisait pousser des plumes rouge
vert noir.
- Avec
Dédé (p 77), qui rencontre Sami
Hamiche, l’Arabe, et Elia qui
tombe sur Manga, l’Africaine,
est posé le problème de la
cohabitation des immigrés.
Démonstration est faite que la
solidarité ne joue pas, encore
moins la compassion. Zéro,
nulle. Chacun pour soi, la
débrouille, le vol, l’arnaque
remplacent aisément la
fraternité. Il y a là, comme l’a
écrit un auteur, une mise en
concurrence des misères.
- Leblanc
(p 83/84), c’est le type même de
celui qui a galéré, qui galère
encore et qui a échoué. Le
désespoir fait homme.
Claude-Michel Privat emploie là,
les mots du repli sur soi, de
l’abandon sans espoir, les mots
de la plus grande des
désespérances. Il creuse avec
ses mots le trou profond de la
solitude d’où l’on ne revient
pas. Il rehausse toutefois
Leblanc dans des éclaircies de
l’esprit où il sauve son
identité et son humanité. J’ai
eu le sentiment qu’alors,
Leblanc nous regardait.
L’avons-nous vu ?
Il y a
encore Rico et Minot dont je
vous laisse le soin de découvrir
leur apport dans la réflexion
menée tout au long de l’ouvrage.
Tous ces
amis sont pris dans la tourmente
de la mondialisation et la
libéralisation des échanges
commerciaux, Mondialisation qui
n’est pas un Tout-Monde de
fraternité et de reconnaissance
mutuelle. La colère est grande
dans ce livre sur ce thème qui
est associé à la misère pour la
grande majorité et
l’enrichissement pour une petite
minorité.(lire
le poème de la page 107: « Je
te rends ta poupée de Père Noel »).
Ce poème est d’une violence
extrême. C’est sans concession,
abrupt, sans appel, sans
circonstances atténuantes. Une
véritable condamnation des
prédateurs et exploiteurs en
tout genre qui cachent leur
égoïsme derrière des sourires
publicitaires qui sont en
réalité de vraies grimaces de
mépris. Consommer, c’est
consommer le monde, faire du
monde un petit village,
disent-ils, dans un grand élan
humanitaire. Oui, un petit
village où règnent les
privilèges et la loi du plus
fort.
L’accélération de l’histoire
convoque et interpelle
Claude-Michel Privat ( p 110) et
son analyse des changements de
moeurs et des comportements se
résume bien dans le passage du
du « vivre ensemble » au
« libres ensemble » , où chacun
des deux membres du couple
revendique le droit d’exister.(p
103). Le « libres ensemble »
n’est pas du libertinage.
IV
– Refaire un Monde plus
harmonieux :
Alors que
faire ?
Le dernier
niveau de langage supporte une
utopie que nous voudrions
fécondante. Le style est plus
ample, mais comme un souffle qui
porte la bonne parole. Mais il
reste vigilant et porte avec
certitude l’espoir d’un
renouveau.
Seul
Missié–René aura droit à la
parole pour transmettre les vœux
et la connaissance du Colibri
Madère. (p118) : »il avait
maintenant l’âge de parler, le
devoir de parler, de dire ce
qu’il pensait, ce que la vie lui
avait enseigné, ce qu’il avait
appris à l’ombre des siens…Le
moment était venu pour lui de
transmettre ».
Il dit que
le Colibri Mort les avait amenés
à s’interroger sur eux-mêmes,
sur leurs relations avec les
autres (119)
Que faire
entre exclusion et assimilation,
entre crise identitaire et
renouveau des communautarismes ?
Demain, qui sera garant de
l’éthique républicaine, à cause
d’une politique de l’éloignement
et du repli et du rejet que
générera, immanquablement, la
généralisation des tests ADN ?
Que faire devant la planète qui
se meurt ? Que faire pour que
chacun mange à sa faim, pour que
chacun travaille au pays, sans
la contrainte de
l’exploitation ? Que faire pour
que l’harmonie règne entre les
hommes qui auront retrouvé leur
dignité. Que faire pour que les
richesses de la Terre-Mère se
partagent équitablement malgré
une démographie galopante au
sud? Que faire contre les
délocalisations ? Que faire
contre les exclusions, le
racisme, la xénophobie ? Comment
harmoniser les contraires ?
Comment rendre nos îles sœurs de
la Caraïbe plus proches, plus
solidaires, comme chanté
amoureusement et espéré dans un
merveilleux poème de la page
97 ? Comment répandre la
démocratie au monde entier ?
Comment renverser les
dictatures ? Comment supprimer
toutes les injustices ? Comment
éliminer la domination des uns
sur les autres ? Comment mettre
le « progrès » à porter de
tous ?
Voici les
questions que COLIBRI a
discutées avec les sages sous le
manguier pendant trois mois.
Symboliquement, parce que (p
120) les plaies du passé ne
doivent pas enchaîner notre
présent ; et parce qu’elles
doivent aussi devenir des
boutures où refleuriront notre
épanouissement personnel et
collectif, Missié-René
s’adressa principalement aux
jeunes à qui il dit toute sa
confiance et qu’il a invités à
pendre le flambeau pour résoudre
les question posées.
CONCLUSION :
En
définitive, ce livre est à la
fois, un roman et un essai ; un
livre de géopolitique. Et nous
noterons que la partie politique
n’est pas romancée, l’auteur a
pris le risque de nous la donner
sous forme d’analyse historique
approfondie.
Toute sa
sensibilité et toute son
humanité sont livrées brutes,
sans fard, avec générosité et
espoir (p 115 : « le jour se
levait plein d’espoir », est
le premier vers d’un poème dans
les dernières pages.
Mais
devant l’utopie même
« refondatrice » pour reprendre
Aimé Césaire cité page 44, on
doit se demander quel bonheur
demain et pour quoi faire; quel
tri faire dans tout ce que
l’Occident propose comme
progrès ? Car il y a des
peuples, quelle désillusion, qui
meurent aujourd’hui d’avoir été
civilisés par Jules Ferry et
Faidherbe, pour ne parler que de
ces deux-là. Merci à l’auteur
pour avoir écrit un livre
difficile, un livre vrai, sans
complaisance sur nous -mêmes et
qui traite de toute l’actualité
de chez nous et du Monde.
Page 75 ,
Loriol dit qu’« il
ne connaissait pas de gens
supérieurs, différents des
autres, avec les fesses fendues
à l’horizontale ».
Le bon
sens populaire rêvait donc d’un
homme nouveau qui naît sous la
plume de Claude-Michel Privat,
dans un bref et beau poème, de
la page 124..
Je
voudrais finir en évoquant un
mythe d’Amérique latine qui se
nourrit du Colibri :
« La
laideur et la rudesse répugnent
à Colibri, animal allié. Il
s’enfuit devant la discorde et
le manque d’harmonie. Il vous
aide, à sentir où réside la
beauté, à poursuivre votre idéal
et à cheminer avec aisance dans
un bel environnement. Il a des
qualités magiques, il réussit à
faire naître l’amour et ouvrir
les cœurs. Sans un cœur ouvert
et plein d’amour, nul ne peut
savourer le nectar de la vie.
Colibri goutte chaque essence et
reflète chaque couleur.
En tant qu’animal allié, Colibri
vous demande de relever les
défis.
Sainte-Luce, le 19/10/2007
Bibliothèque Municipale
Fernand Tiburce FORTUNE
écrivain