Les femmes en
lutte d'Emmanuel Dongala
L'auteur congolais signe une épopée
optimiste
Tu te réveilles le matin et tu sais
d'avance que c'est un jour déjà levé
qui se lève... Il faut te lever,
Dieu n'a pas fait cette nuit plus
longue pour toi. " C'est par une
adresse à sa belle héroïne au "
corps courbatu " que commence le
roman du Congolais Emmanuel Dongala,
Photo de groupe au bord du fleuve.
Entièrement narré à la deuxième
personne du singulier, dans une
langue dénuée d'artifice et à
dessein envahie de tournures
familières, le livre raconte
l'épopée d'un groupe de " casseuses
de cailloux " congolaises. Quatorze
femmes qui, chaque jour, concassent
des blocs de pierre au bord d'un
fleuve, afin de vendre à l'unité
quelques sacs de gravier. " Chacune,
écrit Dongala, y a échoué en
empruntant la route particulière de
sa souffrance. "
Né en 1941 au Congo-Brazzaville,
Dongala est un chimiste de
formation, réfugié politique aux
Etats-Unis. Dès l'enfance,
l'expérience de la littérature
commence par des récits autour d'un
feu de bois, et l'écriture deviendra
une aventure parallèle à sa carrière
scientifique. En 1997, il quitte le
Congo en pleine guerre car sa vie
est menacée. Bien qu'il soit
chevalier des Arts et des Lettres,
la France lui refuse un visa. C'est
alors Philip Roth - rencontré des
années auparavant chez des amis dans
le Connecticut - qui l'aide à
obtenir un visa américain, l'attend
à l'aéroport sous une tempête de
neige, et l'aide à trouver un emploi
à l'université. Aujourd'hui
professeur de chimie et de
littérature africaine francophone,
Dongala est également un romancier
de renom, observateur acéré d'un
monde suspendu entre ciel et enfer,
depuis les maquis de l'Afrique
australe (Un fusil dans la main, un
poème dans la poche, Albin Michel,
1974), jusqu'aux charniers congolais
peuplés d'enfants-soldats (Johnny
Chien Méchant, Le Serpent à plumes,
2002, adapté au cinéma en 2008).
Photo de groupe au bord du fleuve,
son sixième roman, s'attaque aux
maux de la femme africaine, mais
dans une veine somme toute plus
légère.
Au début du récit, les casseuses de
pierres, apprenant que la
construction d'un aéroport a fait
croître le prix du gravier, décident
de s'allier pour vendre leurs sacs
au prix fort. Et c'est l'héroïne du
livre, Méréana (dont le nom signifie
" tu es belle "), qui est choisie
comme porte-parole. Eloquente,
éduquée, elle a quitté son mari qui
la trompait, et s'est soudain
retrouvée sans le sou avec ses deux
enfants. Pour se payer un stage en
informatique, elle n'a d'autre
recours que de casser des pierres.
Un matin de poussière, elle rejoint
ainsi au bord du fleuve Ya Moukietou,
Mâ Bileko ou encore Mama Mayolo,
chacune à sa manière brisée par la
pauvreté, la malchance, la violence
ou la mort. Commence alors une lutte
sociale et politique où, tour à
tour, chacune de ces femmes paraîtra
en figure de guerrière ancestrale.
Tension et théâtralité
Le roman est construit en une série
de flash-back qui permettent de
revisiter les blessures du passé.
Parallèlement, l'intrigue - menée
tambour battant sur le mode
tragi-comique - gagne en tension,
mais aussi en théâtralité. Chaque
épisode s'imbrique parfaitement de
manière à mener Méréana, sur le
chemin de l'espoir, dans les bureaux
de la ministre responsable des
droits de la femme, ou jusque dans
les appartements de madame l'épouse
du président (qui tente d'ailleurs
de la corrompre, afin que la troupe
de femmes ne nuise pas à l'image du
pays au cours d'une manifestation
internationale des premières dames
d'Afrique).
Mais si la théâtralité est ici
parfois charmante, la langue est
souvent trop familière, usant sans
embarras de clichés à répétition qui
n'apportent pas d'effets de réel ("
Ton ex-mari ! Pourquoi est-il là,
mystère et boule de gomme "). Et au
fond, peut-être manque-t-il au récit
une verve tout à fait magique, ou
franchement déjantée, qui
transformerait - de façon
paradoxalement bien plus plausible -
cette épopée sociale en véritable
conte de fées.
Lila Azam Zanganeh
Photo de groupe
au bord du fleuve
d'Emmanuel Dongala
Actes Sud, " Lettres africaines ",
334 p., 22,80 ¤.
© Le Monde
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