Comment se fabriquent les saints

Gisant de Saint Nicolas, à
Tolentino. the art archive/gianni
dagli orti
Qu'est-ce
qu'une source ? Et quelle vérité
peut-on atteindre par son examen
scientifique ? Cette question de
base, tout historien se doit de
se la poser. Sans cesse. Et
immanquablement il risque de
renverser les causalités,
victime des " évidences "
héritées des traditions
historiographiques.
En reprenant les pièces de
l'enquête qui ouvre à l'été 1325
le procès en canonisation d'un
ermite de la marche d'Ancône,
vingt ans après sa mort, enquête
commandée par le pape
avignonnais Jean XXII
(1316-1334), Didier Lett entend
faire de cette " trace de
l'histoire " le vrai sujet
de son étude.
Que Nicolas de Tolentino soit
né vers 1245 à Sant'Angelo in
Potano, qu'il soit devenu à 14
ans membre de l'ordre de saint
Augustin, ordre mendiant tout
juste reconnu par le pape
Alexandre IV en 1256, qu'une
fois prêtre il se soit retiré en
ermite au couvent de Tolentino
vers 1275 pour n'en plus partir
jusqu'à sa mort en septembre
1305, n'a guère d'importance.
Que le procès ouvert en 1325
n'ait abouti à la canonisation
du bienheureux ermite qu'en
1447, pas davantage. Sauf à
retenir que la papauté, qui a su
s'octroyer le monopole de
l'élévation sur les autels à la
fin du XIIe siècle, n'a eu de
cesse de durcir la sélection des
élus : aux 49 promus du XIIIe
siècle répondent 11 nouveaux
saints seulement pour les cent
vingt-cinq années suivantes.
Ce que Didier Lett propose en
fait, c'est de définir une
société née autant de la source
que du regard de l'historien qui
l'interroge. Une sorte de
micro-histoire doublée d'une
leçon de méthode.
Que le lecteur ne s'effraie
pas d'un postulat qu'il peut
craindre aride ! D'entrée, il
découvrira la formidable
souplesse de l'enquête, suivie
avec la science du détective et
la vivacité de l'explorateur.
Retour sur l'" affaire
Nicolas de Tolentino ",
puisqu'" affaire " il y a, le
terme latin negotium
désignant précisément la
démarche inquisitoriale. Si tout
part de la source annoncée - le
procès-verbal, établi au terme
de l'enquête réalisée durant
l'été 1325 et parvenu à la curie
avignonnaise en décembre 1326,
comporte les lettres ayant
permis l'investigation, le
schéma dictant les orientations
à privilégier pour établir la
qualité du bienheureux, la
description des comparutions et,
enfin, la teneur de ces
témoignages (371 pour 365
déposants) -, Lett s'interroge
en amont sur la genèse du corpus
inquisitorial.
Qui a pu avoir idée de faire
d'un prêtre obscur un saint ?
Aucun document, scripturaire ou
iconographique, ne mentionne
l'ermite Nicolas de Tolentino
avant la demande d'ouverture du
procès. Tout se passe comme si
la faculté miraculeuse, du saint
homme comme de sa relique,
attendait la perspective de
l'enquête pour revenir à la
mémoire d'éventuels témoins. La
sainteté de Nicolas naît donc de
l'investigation pontificale. On
comprend sans peine les intérêts
de ceux qui font pression sur
Avignon pour obtenir l'élévation
sur les autels. Les augustins
cherchent à asseoir la fiction
d'une origine prestigieuse en se
prévalant d'un saint ermite ;
les notables du lieu sont en
première ligne naturellement, le
profit de l'élévation, qui
alimentera un pèlerinage
rémunérateur, compensant le coût
conséquent de la campagne auprès
du Saint-Siège, dont ils sont
les fidèles soutiens. Jusqu'à
Jean XXII lui-même, qui pratique
volontiers l'enquête
inquisitoriale (au même moment
l'évêque cistercien Jacques
Fournier, qui lui succédera sous
le nom de Benoît XII, traque
pour son compte l'hérésie
cathare du côté de Montaillou,
ce village occitan que n'ont pas
oublié les lecteurs d'Emmanuel
Le Roy Ladurie).
Pour le pape, c'est là un
moyen de contrôle politique et
de reconquête spirituelle de la
région. Il est loin, et
récompenser des fidèles,
pacifier les tensions en
ressoudant les communautés
affectées par des luttes
interminables, est habile ;
d'autant que cette intervention
rappelle à des cités épiscopales
remuantes ou frondeuses la
présence juridique du pontife.
De plus l'ermite Nicolas incarne
une forme modérée de pauvreté,
conforme à ce qui a été fixé par
la bulle de 1317 en réaction
contre l'excessive radicalité de
certains courants franciscains,
et se pose en champion de la
lutte contre Satan, dont la
figure obsède le pape Jean. De
fait, au terme de l'enquête,
parmi les arguments majeurs de
la canonisation, outre les
classiques résurrections et
guérisons, figure en bonne place
la mise en fuite des démons.
Effet de mode, à l'heure où le
fait d'hérésie s'impose face au
statut d'hérétique, comme l'a
établi Alain Boureau.
Avec une patience têtue, Lett,
une fois les enjeux reconnus,
met à la question le corpus
inquisitorial, éclaire la
procédure adoptée, la sélection
des témoins (fascinante
typologie de ceux qui sont
cités, interrogés, enregistrés
ou non, jusqu'à la mise en forme
qui privilégie la stratégie sur
la chronologie), la réécriture
des 371 témoignages au fil des
rapports, des notes et
procès-verbaux à l'abbreviato,
" modèle réduit " de la
somme, censé en délivrer la
quintessence et emporter
l'adhésion du pontife. On
assiste ainsi au dévoilement de
structures sociales, qui, de la
parole à l'écrit, s'estompent,
masquées par l'efficacité de la
mise en forme qui fond des
souvenirs individuels en une
consensuelle mémoire collective.
L'équité relative des
audiences disparaît au profit
d'une fama sanctitatis,
réputation de sainteté, qui
s'affiche dès le 10 septembre
1325 quand les inquisiteurs font
étape à Tolentino pour le
vingtième anniversaire de la
mort de l'ermite.
Au fil de l'étude, l'enquête
établit le poids primordial de
l'air du temps dans l'invention
du saint. Le procès s'ouvre au
moment même où les augustins
réinterprètent l'image de
l'évêque d'Hippone dans un sens
érémitique et en font
rétrospectivement le fondateur
de leur ordre, tandis que, vu
d'Avignon, le bienheureux se
doit de protéger la population
des agissements gibelins,
libérer les captifs guelfes,
présenter des vertus modérées
sur la pauvreté, lutter contre
le diable et être un bon
intercesseur contre les démons.
La mode en passera et les
qualités d'exorciste de Nicolas,
qui font écho aux préoccupations
de Jean XXII, ne sont plus que
marginales dans la bulle du 1er
février 1447 qui couronne plus
d'un siècle de patience.
Au terme de ce jeu d'échelles
qui livre une fascinante mise à
nu de cette " société du procès
", Lett fait moins le deuil de
l'histoire totale, quand
s'éteint l'ère des synthèses
d'altitude, qu'il n'offre, au
ras des sources, un nouveau
souffle à l'ambition
historienne.
Philippe-Jean Catinchi
Un procès de canonisation
au Moyen Age
Essai d'histoire sociale
Nicolas de Tolentino, 1325
de Didier Lett
PUF, " Le Noeud gordien ",
488 p., 29 ¤.